Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)
Chapitre 33
Dimitri
Le réveil est brutal. La douleur innommable.
Notre médecin m’a expliqué que j’avais été dans le coma pendant
quelques jours. Si je ne suis pas en pleine possession de mes moyens
actuellement, mon passé, lui, ne m’a pas lâché. Les souvenirs de Nass et
moi plus jeunes ont afflué dans cette période de semi-conscience où le
cerveau répare un traumatisme de façon plus ou moins mystique.
Revivre ces moments avec une telle précision m’a perturbé plus que je
l’aurais imaginé.
Mon inconscient cherche-t-il à me rappeler à quel point je suis
responsable de la destruction de notre lien fraternel ? C’était il y a si
longtemps. À l’époque, j’avais tant à prouver, tant à récupérer, tant à
acquérir. Ma mère m’ayant délaissé pour pleurer son amant perdu, j’ai dû
survivre en tant que rejeton de l’infamie. Je ne lui ai jamais pardonné. Ni à
elle ni à moi-même.
Les mois qui ont suivi la guerre que nous nous sommes déclarée ont été
d’une difficulté sans pareille. Des milliers de fois, j’ai été tenté de réclamer
son absolution, à moitié motivé par nos véhémentes batailles. Pourtant, le
nouveau regard qu’il portait sur moi a achevé de me convaincre d’essayer.
Sa haine était si virulente qu’elle en était presque palpable. C’est à ce
moment que j’ai compris que Borya et Vlad n’auraient jamais le contrôle sur leur élu, car le pardon et la miséricorde sont des concepts qui n’ont
aucune résonnance chez mon cousin. J’en ai payé le prix fort.
Plus d’une fois, j’ai été le confident de ses plans de fuite, je savais qu’il
ne céderait jamais. Qu’il partirait en emportant avec lui toute la puissance et
les clefs que ce réseau lui aurait obtenues. Quinze ans plus tard, je me
félicite d’avoir vu juste. Son ascension vertigineuse fait presque rougir
Borya. Le parrain ne le dit pas, mais il grince des dents en visualisant son
poulain construire un réel empire sans son soutien officiel. Les BM et la
mafia ne s’affronteront jamais, car chacun des deux clans aurait trop à
perdre maintenant que son gang a une telle influence, mais il demeure
furieux contre son fils adoptif de l’avoir évincé de sa vie sans un regard en
arrière.
Aujourd’hui, je peux dire avec certitude que nous ne sommes que deux
personnes sur cette terre à avoir gagné un jour l’affection de cet homme au
cœur glacé. Helena et moi. Une seule la détient encore. Ma carte maîtresse
m’a été arrachée par l’intelligence sans conteste de mon rival, et c’était si
prévisible que je n’en reviens pas d’avoir été assez stupide pour foncer droit
dans la gueule du loup. Si je m’en étais tenu à mon plan initial, Helena
serait morte, son cadavre découpé décorerait le jardin de mon cousin. Si je
m’en étais tenu à mon plan initial, j’aurais enfin eu la revanche que
j’attends depuis des années. Toutefois, là tout de suite, c’est moi qui suis
dans un lit médicalisé, le flanc percé, sans la princesse endormie.
Pour quelle raison n’ai-je pas suivi le programme que j’avais
minutieusement concocté ? Pourquoi avoir pris Helena sous mon aile, lui
avoir appris des techniques de combat russe, l’avoir hébergée, voire
protégée ? Comment ai-je pu la laisser me séduire à ce point ? Le soir où
je l’ai violée dans le casino semble à des années-lumière de ce que je
ressens maintenant. Malgré tout, en dehors de mes sentiments manifestes, je me demande s’il n’y a pas une autre raison à la clémence que je lui ai
accordée. Assassiner est loin d’être un acte qui me pose problème. Des
femmes, j’en ai tué tellement que je ne serais plus capable de les compter,
certaines encore plus belles qu’elle.
Une explication se faufile dans ma conscience. Je tente de la refouler,
ce qui a juste pour effet de lui donner plus de constance. Et si au fond, mon
affection passée pour Nass m’avait empêché d’aller si loin ? Si je n’avais
pu me résoudre à lui retirer la seule personne qui a l’air de compter dans sa
vie ? Je pose les mains sur mon visage amaigri avant de le frotter, perturbé
par les interrogations qui m’assaillent.
D’abord, il est temps pour moi de refaire le voyage pour retrouver
Helena. Je mourrais avant de lui avouer que je tiens à elle, mais hors de
question qu’elle reste prisonnière de Nass. Je lui offrirai la possibilité de
fuir si elle le souhaite, quand bien même cela déclenche un conflit sans
précédent entre les BM et nous. Je n’ai rien à foutre de ce qu’en dira Borya.
Il est à moitié crevé, ce salopard, et j’attends ce jour béni avec impatience.
Vlad, en revanche, risque d’être plus difficile à convaincre. Tant pis, je
mentirai et inventerai des intérêts financiers. Je suis aussi bon affabulateur
que l’autre neveu de la famille. À nous deux, nous aurions pu mener une
guerre contre l’univers et espérer la remporter. Au lieu de quoi, nous nous
apprêtons à nous battre pour la plus vieille raison du monde : une femme.
La sonnerie de mon téléphone me fait grogner, puis quand je vois le
nom apparaître je souffle, anticipant déjà le mal de crâne qui va venir
s’ajouter à la souffrance de ma blessure.
— Moy dyadya[10], que me vaut cet honneur ?
— Dimitri, chto ty drochish's Nass[11] ? crache le parrain d’une voix
blanche et autoritaire malgré la maladie qui la clairement fragilisé.
— Pochemu by tebe samomu ne sprosit' yego[12] ? répliqué-je sur le
même ton.
— Ne zabyvay s kem razgovarivayesh', gryaznaya sobaka[13] !, beugle-
t-il, hors de lui.
Une rage sourde me remonte du nombril jusqu’à la gorge. L’acidité de
ma haine n’a pas d’égal. Je veux le faire souffrir jusqu’à ce qu’il me supplie
de l’achever. Il n’y a rien de plus dangereux qu’un parrain qui se meurt, et
je jure de m’engouffrer dans la brèche. Si mon père était un traître, il y a de
fortes chances que je suive ses traces.
Oh oui, je vais m’occuper de toi et très prochainement, crois-moi sur
parole.
— Il ne se passe rien, je reprends en anglais, tentant de camoufler la
note de perfidie dans ma voix qui pourrait lui foutre la puce à l’oreille. Je
gère la situation.
— Tu gères la situation ? ricane-t-il avec un accent à couper au
couteau. Tu te fais percer la peau comme un débutant, et tu oses me dire
que tu gères la situation ? Ne me fais pas honte une énième fois et conclus
un accord avec Nass pour mettre rapidement fin au conflit !
Il raccroche, à mon grand soulagement, mais je ne peux m’empêcher
de retenir un rire sarcastique. Si n’importe qui d’autre avait tenté
d’assassiner l’un des siens, Borya aurait ordonné qu’il soit exécuté, lui et
toute sa famille, même s’il ne m’estime pas plus qu’un objet décoratif.
Pourtant, lorsque Nass agresse un membre de la mafia russe, c’est à nous
d’organiser un terrain d’entente. Je secoue le visage en exhalant un rire
nasal. Que le protégé en profite, car dès que le vioc mangera les pissenlits
par la racine, plus aucun traitement de faveur ne lui sera accordé. Vlad
l’apprécie, mais jamais au point de s’abaisser à ce genre de pratique
répugnante. D’un geste du doigt, je fais défiler les noms de mes contacts pour trouver celui qui m’intéresse. Au bout de deux sonneries, le médecin
répond.
— Quand pourrai-je me lever ?
Le bégaiement à l’autre bout du fil m’indique que je suis loin d’être
calmé de ma précédente conversation.
— Je… je dirais d’ici une semaine.
— Trop long. Je veux pouvoir être opérationnel dès demain. Faites ce
qu’il faut pour.
Je coupe l’appel avant de m’allonger en croisant les mains derrière la
tête, songeant à la manière dont je vais pouvoir rejoindre Helena.
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