Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)
Chapitre 38
Helena
Prudemment, je m’approche alors que les larmes d’un rare bonheur
dévalent mes pommettes.
— Sooty, mais… comment es-tu arrivé là ?
Mon animal ronronne en me voyant avancer, puis déroule le flanc pour
me laisser le caresser. Il est bien portant, toujours aussi grassouillet et
aucune blessure n’est à déplorer. C’est à n’y rien comprendre. Ni une, ni
deux, je rebrousse chemin pour foncer vers le bureau de Nass. Toutefois, au
moment d’entrer, la poignée me résiste. Je grogne de frustration.
Seule dans cette aile de la maison, je ne distingue aucun de ses sbires
dans le coin.
— Nass ? hélé-je. Nass, où es-tu ? J’ai besoin de te parler.
Ma voix résonne dans l’écho de cette grande demeure, pourtant je reste
l’unique personne à me tenir compagnie. À ce moment-là, je fulmine contre
moi-même de ne pas avoir pensé à lui réclamer un téléphone portable.
Mais, comme si le ciel répondait à mes prières, une sonnerie retentit dans le
calme de l’habitation. Je me dirige vers l’origine du bruit avant de tomber
sur une cuisine typiquement américaine dont l’immense îlot central attire
mon attention. Sur le granit se trouve un iPhone flambant neuf qui expulse une mélodie criarde. Prenant l’objet avec précautions, je peux lire sur
l’écran : Nass. Sans plus réfléchir, je décroche.
— Allo ?
— Tu voulais me parler ?
Mes sourcils se froncent.
— Comment le sais-tu ?
— Il y a une centaine de caméras et plus encore de micros concentrés
dans toutes les pièces… le système me prévient dès qu’un mouvement ou
une parole est détecté en mon absence.
Je mets quelques secondes à assimiler les informations qu’il me donne,
avant de m’indigner.
— Tu veux dire qu’il y a des objectifs et des micros dans ma
chambre ?
— C’est devenu mon endroit préféré depuis peu.
Comme ce n’est pas le sujet, je passe outre pour rebondir sur celui qui
m’intéresse réellement.
— Je viens de trouver mon chat, celui qui vivait… qui vivait avec moi.
Comment est-ce possible ?
Je l’entends ricaner au bout de la ligne.
— Considère que c’est mon deuxième cadeau de mariage. Le troisième
est le téléphone que tu tiens à l’oreille en ce moment même.
— Mais comment l’as-tu retr…
— Ce soir, nous dînerons ensemble. Sois présente pour vingt heures.
La communication est coupée avant que j’aie le temps de répliquer.
Cependant, je suis trop joyeuse d’avoir récupéré Sooty pour m’en
formaliser.
Je trottine dans sa direction avec la crainte que tout cela ne soit qu’un
mirage et, qu’à mon retour, le lit soit vide. Mais non, la boule de poil angora au pelage noir et blanc est toujours apparente. Le museau de l’animal se
relève, alerte au bruit que je fais en entrant.
Je passe l’après-midi dans un état proche d’une émotion dont je ne
comprends pas la source. Je suis presque heureuse. J’ai été mariée de force
à l’homme qui m’a torturée pendant des mois, pourtant je mange au bord de
la piscine, profitant des premiers rayons de soleil suffisamment radieux
pour me permettre d’enfiler un des maillots de bain que j’ai déniché dans
mon dressing sur mesure.
Les choses entre nous ont changé depuis qu’il m’a obligée à quitter la
ville. Mon retour n’est en rien conforme à ce que je m’étais imaginé, il ne
me considère plus comme la jeune femme que j’étais en arrivant la
première fois dans son club. Pendant que je sirote mon verre en observant
l’eau ondoyer, mon cerveau exécute une rétroprojection des souvenirs de
tout ce que j’ai vécu à ses côtés. Si maintenant j’ai autant de pouvoir qu’il
veut me le faire croire, il est temps que je l’applique.
***
C’est vêtue d’une légère robe rouge carmin en soie véritable que je
rejoins la salle de réception à l’heure du dîner. J’ai détaché mes cheveux et
les ai ondulés, je tenais à être jolie, voire parfaite. Nass est déjà là, et mes
sourcils me touchent presque le sommet du crâne quand je considère sa
tenue. Il porte un jean noir, couplé d’un t-shirt à manches longues de la
même couleur. Je ne l’ai jamais vu habillé comme ça et je crois ne l’avoir
jamais trouvé si beau qu’à cet instant. Le tissu moule son corps parfait, ses
mains puissantes posées sur le rebord de la table qu’il quitte pour avancer
vers moi d’une démarche prédatrice m’inspirant plus qu’elles le devraient.
Attirée comme un aimant, je m’approche sans rien contrôler. Son
parfum me frappe de plein fouet quand il est à proximité de mon visage, et tous les signaux d’alerte de ma conscience s’éteignent pour ne laisser qu’un
désir vorace, violent, intrusif se saisir de chaque molécule de mon être.
— Installe-toi.
— Je croyais que plus personne n’avait à me donner de directives ? lui
fais-je remarquer.
— Considère que j’aurais toujours un passe-droit.
— Ce n’est pas ce que tu m’as dit tout à l’heure, le contré-je en levant
les yeux au ciel.
Je m’assieds malgré tout face à sa chaise, à l’identique position de
notre dernier repas avec Dimitri.
Penser à lui m’envoie un immonde relent de honte dans l’œsophage.
Comment est-ce possible que je n’aie même pas songé à prendre de ses
nouvelles ? La culpabilité me coupe les jambes, heureusement que je suis
déjà assise, car mes chevilles auraient pu flancher pendant ce coup en traître
de ma mémoire qui ne s’active qu’au moment inopportun. Je n’ai plus que
cette question aux lèvres, mais si je la pose de but en blanc, mon
interlocuteur risque d’avoir une réaction inattendue.
— Tu souhaites boire quelque chose ? propose Nass.
— Je veux bien un jus de pamplemousse.
Il arque un sourcil avant de réclamer au même employé que la dernière
fois de lui rapporter ma commande et un verre de whisky.
— Maintenant qu’on est ensemble, peux-tu me dire pourquoi mon chat
se trouve ici ? demandé-je d’une voix sincèrement reconnaissante.
— Il était sur les lieux quand mes gars sont allés débarrasser ton ancien
appartement.
— Comment ça débarrasser ?
— Ils ont eu l’ordre de tout récupérer et de les entreposer dans un de
nos containers.
— Je ne comprends pas, si tu voulais m’expulser de Memphis, je
n’étais pas censée les retrouver.
— Va savoir, réplique-t-il d’une voix blanche. Peut-être que j’ai des
dons de médiumnité.
Il fronce les sourcils dans l’attente d’une nouvelle interrogation, mais
j’attends qu’il continue de lui-même.
— Jay m’a indiqué qu’un chat était présent et je lui ai demandé de le
ramener ici.
Je pose les coudes sur le bois de la table, me permettant de rapprocher
mon buste, soudain très intéressée.
— Mais pourquoi ? insisté-je provoquant son œillade noire. Je veux
dire, merci, mais je t’avoue que j’ai dû mal à te reconnaître sur cette
décision.
— Pourquoi ? Tu m’imaginais torturer des chiots et des chatons dans
ma cave quand la pleine lune pointait le bout de son nez ?
Je manque de rire, mon sourire me trahit.
— Je n’ai aucun plaisir à faire souffrir les animaux. L’être humain est
bien l’unique race à mériter de connaître mes talents et mes compétences.
Je frissonne aux souvenirs que ses propos me renvoient.
— Les enfants aussi, n’est-ce pas ?
Je prie pour qu’il m’assure que non, qu’évidemment, eux sont
épargnés, mais il ne dit rien, pire, son regard ne laisse transparaître aucune
de ses émotions. Seules ses mains se joignent entre elles dans le but qu’il y
pose le menton.
— Les enfants sont des êtres humains, non ? Alors, tu as ta réponse.
Sa réplique m’envoie un uppercut en plein estomac, aussitôt j’ai envie
de rendre son contenu sur le sol en marbre. Au lieu de quoi, je prends à mon tour une expression tout à fait neutre. Le serveur apporte les boissons, me
permettant de chasser la boule de peine qui s’est formée dans ma gorge.
— Il y a des questions qui restent inexpliquées et qui m’interpellent.
Maintenant que je suis ton épouse, j’espère que tu pourras y répondre
sincèrement.
Il se redresse, puis colle le dos contre le dossier de sa chaise,
visiblement intrigué.
— Je t’écoute.
— Comment as-tu su que je prévoyais de m’enfuir quand j’ai voulu
acheter une voiture ? C’est insensé, j’aurais pu en acquérir une pour
n’importe quelle raison.
Il expulse un rire nasal en buvant une gorgée du liquide ambré.
— De la même façon que j’ai su que tu cherchais à me parler tout à
l’heure. Tu étais une potentielle source de problèmes, ayant assisté à des
meurtres que j’avais proférés. Je devais être sûr que tu n’appelles pas les
flics. D’ailleurs, je suis étonné que tu ne l’aies jamais fait.
Il joue de ses sourcils en m’adressant un sourire charmeur, les bras
affalés sur les accoudoirs de sa chaise.
— Donc là encore, tu as installé des caméras et des micros partout ?
Tu voyais quand j’étais nue, quand je dorm…
— Quand tu te masturbais aussi, susurre-t-il, un air vicelard fixé sur les
traits.
— Espèce de sale…
— Fais attention. Fais très attention aux mots qui vont sortir de ta si
jolie bouche.
Prenant son avertissement au sérieux, je scelle les lèvres, consciente
que ma revanche ne pourra pas sonner tout de suite.
— Est-ce que Dimitri est vivant ?
Je pensais que cette distraction passerait pour une volonté de changer
de sujet, mais aussitôt, ses phalanges blanchissent sur le verre qu’il tient en
main et son regard déjà menaçant devient assassin.
— Tu veux qu’on lui demande ou, mieux encore, tu préfères avoir son
numéro pour le faire toi-même ? J’ai vu que vous vous appeliez souvent
pendant que tu vivais chez lui. Il te manquait tant que ça quand il
s’absentait pour ses affaires ?
— C’est marrant, on dirait presque de la… jalousie ? rétorqué-je,
acerbe. Mais si je suis proche de Dimitri à l’heure actuelle, c’est
entièrement ta faute. Quand je t’ai avoué être amoureuse de toi, tu n’as pas
hésité à me tirer dessus. Alors pourquoi m’avoir suivie après que j’ai été
obligée de te fuir ? pourquoi étais-tu toujours derrière moi, plus collant que
mon ombre ? Pourquoi m’avoir sauvée d’un viol pour me laisser seule
ensuite, livrée à mon sort ? Sais-tu comment je t’ai haï ? sais-tu à quel
point j’ai souffert de ton rejet ?
Les tremblements de ses mains le forcent à reposer son verre, donc
j’insiste.
— Je vais ajouter quelque chose, j’ai pris un plaisir fou à t’oublier dans
les bras de Dimitri, oh oui, Nass, écoute bien ce que je vais te dire : jamais
aucun homme ne m’a embrassée comme il l’a fait, jamais je n’ai senti une
passion aussi dévorante brûler l’intégralité de mes cellules corporelles. J’ai
aimé tout ce qu’il m’a fait, et j’en redemanderai jusqu’à la fin de ma vie. Je
suis mariée avec toi, pourtant mon cœur ne t’appartient plus. Si tu me forces
à coucher avec toi, c’est à lui que je songerai pendant ce temps, chaque fois
que nous serons ensemble, sa voix me réconfortera dans mes pensées.
Si ses muscles ne trahissent aucun mouvement, ses pupilles, dilatées
par une rage dont je ne peux que deviner l’intensité, m’assurent que mon
discours a parfaitement été saisi. L’envie de me tuer doit déferler dans ses veines à une vitesse faramineuse, alors je souris, certaine d’avoir remporté
cette bataille. Enfin.
Mais avant qu’il ait pu faire le moindre geste pour m’atteindre, tout son
corps s’écroule sur le même sol qui a vu Dimitri se vider de son sang.
OceanofPDF.com