Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)
Chapitre 30
Helena
Uppgrade – Jessie Murph
Mes épaules tressautent sous le rire qui me prend. Je rigole aussi fort
que je pourrais pleurer, pourtant ça me fait un bien fou. Pendant que la pluie
s’effondre sur ma peau, mes vêtements, sur mon pull fichu. Pendant que le
liquide pollué trace des sillons sur mon épiderme, m’envahit les paupières,
glisse entre mes pommettes et mes narines pour s’échouer dans ma bouche
ouverte sous les éclats de rire qui me secouent. Je rigole pour ne pas hurler,
pour ne pas me jeter sous les roues des voitures qui roulent en chassant sur
leur passage les flaques d’eau près de mes Converses en toile, qui ne
forment aucune barrière entre mes chaussettes et l’humidité. L’asphalte
ruisselant qui emporte le flot souillé au fond des égouts me paraît bien
tentant. En effet, revenir chez Nass me semble si insurmontable que l’idée
de finir à l’hôpital serait peut-être l’unique solution. Mais, je ne suis plus
seule à partager ce corps et le fait que cette grossesse me freine à prendre
des décisions radicales sur ma vie m’interroge. Je ne veux pas de cet enfant,
alors pourquoi est-ce si difficile de boire de l’alcool ou de me mettre en
danger ?
Maintenant que je suis trempée, le vent de fin du crépuscule se faufile
avec cette sournoiserie qui lui est propre. Les secondes, les minutes défilent alors que je suis toujours sur cette avenue qui ne m’apportera aucun salut.
La teinte du ciel ploie dans une nuance de gris foncé, tirant sur le bleu nuit,
dont la couleur porte bien le nom. Les extrémités me brûlent, si je ne me
relève pas rapidement, je serai bientôt incapable de me déplacer. L’évidence
est là, mon seul abri possible se trouve au Highton. J’ai une chance que le
patron n’y soit pas et que Rina m’escorte vers les vestiaires pour que je l’y
attende en cachette. Je suis tentée d’user les vingt euros du généreux
donateur pour prendre un taxi, car marcher sous une pluie diluvienne va me
rendre la tâche mille fois plus pénible qu’à l’aller. Toutefois, si je les utilise
maintenant, je n’aurai plus de moyen d’acheter de la nourriture
ultérieurement.
Vivre au jour le jour est une situation que je pensais ne plus avoir à
expérimenter et, à chaque coup, je fais le constat que nous ne profitons
jamais assez du luxe d’avoir un toit sur la tête et à manger. Quand ces deux
éléments que l’on croit acquis nous échappent, le fait que l’existence peut
basculer d’un moment à l’autre peut rendre dingue.
Je reprends la route, en titubant régulièrement à cause des rafales qui se
déchaînent. J’ai si honte d’être encore dépendante de Nass pour me sortir
d’une impasse que je prie pour ne jamais devoir le lui dire. Avec un peu de
chance, cette supplication sera exaucée et, dès demain, je pourrai vivre chez
Rina.
C’est un réel soulagement de revoir l’enceinte lumineuse. Je grelotte
tellement que j’ai peur de m’effondrer avant d’avoir pu poser un pied de
l’autre côté du trottoir. Franck me jette un coup d’œil curieux quand il
m’aperçoit au loin, puis esquisse un sourire de satisfaction. Je serre la
mâchoire pour éviter de l’insulter. Mon chignon débordant d’eau de pluie
pèse une tonne sur ma nuque, tout comme mes vêtements qui, hormis me
lester de kilos supplémentaires, ne me servent plus à rien. Je ne suis pas encore tout à fait arrivée, donc je suis incapable d’entendre ce qu’il dit,
mais en revanche, je peux très bien le visualiser utiliser son talkie-walkie en
me regardant droit dans les yeux. Mon sang se glace, ma bouche
s’entrouvre, car j’ai compris ce qu’il vient de faire. Il a prévenu son chef.
Son putain de chef qui, bien sûr, attendait sagement que je revienne près de
lui, n’ayant plus d’autre échappatoire. Ce n’est pas un malheureux concours
de circonstances si Rina n’était pas chez elle. D’ailleurs, peut-être l’était-
elle et a eu l’ordre de ne pas m’ouvrir. Encore une fois, j’ai été dirigée,
manipulée pour me priver d’une issue de secours. Ma « liberté de
choisir » n’était qu’un leurre.
Je continue d’avancer, le rideau d’eau frappant la moindre parcelle de
mon corps, les sourcils froncés, les lèvres pincées, attendant de voir
apparaître Nass d’une seconde à l’autre. Bientôt, Franck recule pour
s’effacer dans le sas, les clients s’écartent subitement et cela ne m’étonne
pas, car je sais. Il est là. Il arrive. En effet, un peu plus tard, je l’aperçois,
droit et magnifique, ses iris noircis pointés dans ma direction. Plus aucun
des habitués ne parle, tous sont statufiés avant d’oser se tourner vers la
source de l’obsession du criminel. Quand ils me voient, beaucoup baissent
la tête, certains, même, quittent les rangs pour rejoindre leur voiture. Ils ont
peur. Normal, notre couple ne provoque que tragédies et drames. Je suis la
première concernée, alors je peux les comprendre. S’il mettait possible d’en
faire autant, le ferais-je ? Je ne peux le certifier pendant que j’avance,
jusqu’à n’être plus qu’à quelques mètres de lui. Très vite, son magnétisme
m’agrippe et m’attire comme l’aimant qui m’oblige à plonger dans les
ténèbres des démons qui ne cessent de me torpiller. Plus mes pas
m’approchent, plus mon corps réagit au sien. Je m’arrête à un mètre du sas.
Une éternité se passe pendant que nous nous dévisageons, alimentant
un lien destructeur. Des tonnes d’informations circulent entre nous, dans notre contact visuel, dont la moitié sont indéchiffrables. Mon épiderme
glacé ne ressent plus la morsure du froid, mes membres ankylosés sont
anesthésiés.
— Helena, tiens donc… Que nous vaut ta présence ?
Je n’ai pas envie de répliquer. Faites qu’il ne m’oblige pas à le faire.
— Qu’est-ce que tu veux que je dise ? le questionné-je malgré tout, amère. Que je te supplie, alors que tu as tout fait pour me contraindre à revenir ?
Les mains reliées dans le dos, il ne répond rien, affichant une mine
dure, impénétrable, qui lui ressemble bien plus que son attitude sarcastique
lorsque nous avons dîné ensemble.
— De toute façon, tu me supplieras pour un tas de choses, très bientôt.
— Je te retourne cette affirmation.
Son rictus narquois prouve qu’il me met au défi.
— Bon, je ne sais pas pour toi, mais moi, je déteste me mouiller, je vais vite rentrer au sec. Quant à toi, eh bien, quand tu seras prête à me demander quelque chose, fais signe à Franck.
Il tourne les talons, et un cri de rage gronde dans ma trachée avant que
je l’interpelle.
— Laisse-moi entrer.
Il se retourne si brutalement que j’esquisse un pas de recul.
— Je crois que t’as oublié le mot magique, ma chérie.
Il sait comment m’humilier, où appuyer pour que ce soit le plus
douloureux possible pour son adversaire. Me soumettre devant les
employés ainsi que les clients qui ont eu le courage de rester est un vrai
supplice. Toutefois, même si je suis protégée de la pluie par l’enseigne, le
froid lui ne me quitte pas et mes mâchoires claquantes confirment que je ne
tiendrai plus très longtemps. Le sourire satisfait de Franck me donne envie
de l’égorger. Peut-être que je le ferai un de ces jours… Mes poings blanchissent, je lève le visage vers le ciel, puisant dans l’énergie présente, le
moyen d’obéir afin de mettre un terme à mon calvaire.
— S’il-te-plaît, articulé-je exagérément.
Les pupilles de Nass se dilatent soudainement, chargées de satisfaction
et de… désir ?
— Qu’est-ce que j’ai en échange ?
Quelques ricanements se font entendre alors qu’il arbore un sérieux
infaillible. Incrédule, j’entrouvre les lèvres, les yeux interrogateurs.
— Pardon ?
— Ce n’était pourtant pas une question très compliquée. Qu’est-ce que j’ai en échange de ma générosité ?
— Si tu as besoin de quelque chose en contrepartie, alors ce n’est pas de la générosité, sifflé-je.
C’est lui qui rigole cette fois.
— Pas faux, eh bien, considère que je suis un homme plus arriviste que charitable.
— Qu’est-ce que tu veux ? Prononce-le clairement au lieu de tourner en rond.
— Accepte et je te le dirai ensuite.
Mon rythme cardiaque flanche et mes paupières battent vite. Trop vite.
— Comment valider une proposition dont je ne connais même pas les conditions ?
Nass hausse les épaules avant de répliquer.
— À toi de voir. Franck, reprends les entrées et laisse Helena réfléchir sur le côté, ordonne-t-il avant de s’en aller sans que j’aie le temps d’en savoir plus.
Alors que je suis bouche bée, incapable d’articuler un mot ou une
pensée cohérente, la poigne de Franck se serre autour de mon bras pour me
dégager du passage, ce qui me repositionne aussitôt sous la pluie. Dans une
autre situation, je l’aurais repoussé, mais là je suis trop stupéfaite pour réagir. Je ne peux pas subir cette torture plus longtemps. Il m’a déjà été
difficile d’arriver jusque-là, et maintenant, la nuit est tombée, emportant
avec elle la chaleur de l’astre solaire.
Je résiste pendant combien de minutes ? Aucune idée, je peux juste
me sentir grelotter avec une telle virulence que je finis par trébucher, puis
sombrer au sol, sans la force de me remettre debout. Franck s’approche de
moi, avant de me tendre la main pour m’aider à le faire. Je la prends, ne
serait-ce que pour profiter une seconde de la chaleur de sa paume.
— Dis-lui que j’accepte, tremblé-je.
Il n’attend pas d’avoir l’accord de son leader pour m’emmener à
l’intérieur du club. Quand il referme la porte sur nous et qu’enfin je ne sens
plus les souffles d’air de la tempête sur mon épiderme, je me retiens de ne
pas gémir de plaisir. Jamais je n’aurais imaginé de lui une marque
quelconque de gentillesse, mais n’ai pas la motivation d’en saisir le sens.
Très vite, l’objet de mes contradictions arrive et me trouve à même le
sol, la tête contre les genoux. Sans que je le prévoie, il se penche pour me
soulever avec une facilité remarquable. Dans ses bras, nous traversons le
couloir où les gangsters dans le carré VIP nous observent passer. S’ils
avaient encore un doute sur mon importance pour leur leader, il doit être
évincé à la vue de ce dernier me serrant contre son torse que l’eau de pluie
de mes vêtements inonde. Toutefois, je serais bien incapable de donner la
raison de son comportement.
— T’es gelée.
— La faute à qui ? répliqué-je d’une voix d’outre-tombe.
— Certainement pas la mienne. C’est toi qui as décidé de partir.
— Et quand je reviens, tu me refuses l’accès jusqu’à ce que je me plie encore une fois à tes volontés. Tu aurais mérité que je crève devant ton enseigne.
Il ricane encore.
— Aucune chance qu’un de mes hommes te laisse faire sans que je l’ordonne.
Je suis fatiguée de lui répondre, alors quand il me repose au sol, je me
défais de mes chaussures d’un coup de talon, et m’attelle à me débarrasser
des vêtements que j’ai envie de foutre au feu. Je ne les supporte plus. Mon
pantalon m’a brûlé les cuisses à force de frotter contre ma peau humide. Au
moment où je jette mon pull trempé par terre, je croise le regard torride de
Nass. Toutefois, la tâche se complique quand je cherche à me soustraire de
mon jean, car mes mains tremblent toujours et ne sont pas conciliantes. Très
vite, le gangster est près de moi, et comme je suis à moitié nue, sa chaleur
irradie contre mon thorax. Je soupire de bien-être, aussitôt remplacé par un
cri de terreur quand j’aperçois une arme blanche entre ses phalanges.
— Ne bouge pas, m’ordonne-t-il, alors qu’il se courbe sur l’un de ses
genoux.
Je retiens mon souffle, concentrée sur son visage bien trop proche de
mon entrejambe. D’un geste vif et précis, il entaille le tissu qui ploie face à
son destructeur. Il réalise le même geste sur la jambe droite et, de ce fait, je
n’ai plus de problème à retirer les lambeaux. En sous-vêtement, j’ai un mal
fou à cacher l’accélération de ma respiration qui ne manque pas d’informer
l’homme face à moi que je suis loin d’être indifférente à notre proximité.
Heureusement, je ne suis pas la seule à être atteinte. Le thorax tendu de
mon ennemi, son attitude dominatrice, ses gestes brusques témoignent de
son désir fulgurant.
— Quelle est ta condition, murmuré-je d’un ton que j’espère le plus neutre possible
Ses doigts m’effleurent le bras, puis se dirigent vers ma poitrine. Sa
bouche, paresseuse, se promène contre mon cou, me déclenchant une
myriade de courants électriques dans les reins, obligeant mes paupières à se fermer sous cette sensation exquise, jusqu’à ce que j’entende la clause de
mon accueil dans le club.
— Dis-moi que tu hais Dimitri et que je suis le seul qui a de
l’importance pour toi.
Je fronce les sourcils. Il rigole ? Pourquoi cela a-t-il une quelconque gravité ? Son niveau de narcissisme dépasse tout ce que j’imaginais. Je me mords les lèvres pour ne pas lui cracher tout ce que je pense réellement, et me contente d’articuler la phrase qu’il veut m’entendre dire, sans entrain, mais rassurée que la condition soit si légère.
Ses baisers s’interrompent pour que sa bouche remonte près de mon
oreille.
— Ça manque de sincérité, mais bon, ça fera l’affaire pour le moment. De toute façon, très bientôt ça n’aura plus d’importance.
Un frisson d’appréhension me parcourt l’échine.
— Comment ça ? murmuré-je, sûre que l’enchaînement ne va pas me plaire.
Mon cerveau n’est pas assez rapide pour anticiper le tsunami qui va
ravager l’intégralité de mon existence.
— Ma condition est la suivante : tu vas m’épouser.
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