Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 1 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 1

 

JUSTE après avoir franchi la porte, il s’immobilisa, scrutant le territoire amer de sa liberté recouvrée, un territoire qu’il avait observé ces huit dernières années à travers une fenêtre de dix centimètres de large sur un mètre vingt de haut, à la vitre blindée constellée de mouches. Face à l’immensité soudaine du pays et sa propre insignifiance, il eut l’impression que le sol pourrait se dérober sous ses pieds et il écarta les jambes pour contempler les pics rocheux que l’on devinait au loin, derrière les nuages et la brume. Les autres vinrent le prendre au bout de la longue allée cimentée et, sans dire un mot, ils lui mirent dans les mains une bouteille de Jack Daniels à la capsule intacte et un 357 Smith et Wesson nickelé. Au lieu des bras de son enfant autour du cou ou d’un long baiser brûlant de sa femme, c’est ce qui l’attendait à son retour dans le monde à l’extérieur des barreaux. Il était à l’air libre depuis moins de cinq minutes, et il avait déjà violé les dispositions de sa conditionnelle.

— Combien de temps ? demanda-t-il.

Le chauffeur, un type renfrogné aux cheveux roux, répondit :

— Quelque chose comme treize heures.

— Bon, alors démarre cette foutue caisse.

Dopés à coups d’amphets et de whiskey, ils roulèrent toute la nuit à travers le Grand Bassin, vide noir insondable auquel seules les lumières des ranchs qui brillaient tristement donnaient quelque réalité, ainsi que, de temps à autre, un cerf mulet, les yeux électriques, figé dans le fossé.

Ils ralentirent juste au nord de Glenrock, dans le Wyoming, quand ils rencontrèrent deux pick-up sur le bord de la route – deux vieux tas de ferraille à la couleur passée. L’un des deux avait été poussé sur le bas-côté d’en face et un Mexicain était penché sous le capot relevé dans le nuage de vapeur qui s’en échappait. Derrière lui, trois autres types, recroquevillés pour se protéger du froid, échangèrent quelques mots, puis allèrent se serrer, épaule contre épaule, dans la cabine du camion en état de rouler. Le véhicule fit une embardée pour remonter sur l’asphalte et s’éloigna ; le quatrième homme le suivit des yeux un instant avant de se remettre au travail.

Le rouquin, qui avait cédé le volant une heure plus tôt et n’avait cessé de boire depuis, dit :

— Arrête-toi.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Arrête-toi, bordel !

Le conducteur se gara doucement au bord de la route. Le rouquin sortit, prit quelque chose sur le plateau du camion et disparut dans l’obscurité. Dehors, le vent se déchaînait, mais très vite, ils entendirent les hurlements, lointains et assourdis comme s’ils venaient de l’intérieur d’une boîte, puis, de nouveau, il n’y eut plus que le vent.

Les feux arrière de l’autre camion n’avaient pas encore disparu quand le rouquin revint. Il jeta le démonte-pneu à l’arrière du pick-up et regagna son siège en s’essuyant les mains avec un chiffon. Il se pencha vers les lumières du tableau de bord et gratta quelque chose sur le devant de sa chemise. Ses cheveux étaient coupés court, à l’exception d’une drôle de mèche bouclée qui lui tombait sur le front et qu’il remit en place de quelques coups de peigne. Il inclina la bouteille vers l’avant pour faire signe de repartir et but une nouvelle gorgée.

— Ces basanés, grogna-t-il. Nom de Dieu. On comprend rien à ce qu’ils baragouinent.

Le chauffeur le regarda, les yeux écarquillés et blancs dans la lumière du plafonnier, les dents brillantes.

— J’y crois pas, dit-il tout bas, sur un ton plein de révérence, et il se mit à marteler le volant avec la paume de ses mains. Putain, mec. T’es complètement fêlé, tu sais ça ?

Il poussa un cri et enfonça l’accélérateur au plancher, faisant déraper le pick-up sur l’asphalte désert et gicler des gravillons sous les ailes.

— Un putain de fêlé, ajouta-t-il.

Sur le siège arrière, l’ex-taulard regarda les deux hommes l’un après l’autre, puis se tourna avec lassitude vers la vitre noire, par laquelle il ne pouvait plus rien voir d’autre que le défilement ininterrompu des piquets et des barbelés des clôtures longeant la route.

Soudain, près de la frontière du Montana, leurs phares illuminèrent un mur blanc dressé devant eux et ils s’enfoncèrent dans la tempête comme s’ils plongeaient dans un autre monde. Pendant des heures, ils roulèrent, enfermés dans un globe de neige et de bourrasques, où plus rien n’existait, à part les petits cônes jaunes de leurs phares et les lignes blanches sur la chaussée, suffisamment visibles par moments pour les empêcher de s’écarter dangereusement de leur côté de la route. Puis, tout aussi soudainement, la tempête cessa.

Il commençait juste à faire jour quand ils franchirent les hauteurs depuis le sud-est, et l’ex-taulard contempla la petite ville derrière ses lunettes noires impénétrables.

— Alors c’est là, dit-il.

— Ouais.

— C’est là que ça va se passer.

— C’est ce qu’il dit.

— C’est ce qu’il dit, c’est ce qu’il dit, répéta l’ex-taulard.

Il secouait la tête. Les quelques lampadaires s’éteignaient dans le matin pâle. Des pick-up tournant au ralenti soulevaient d’énormes nuages de fumée, garés devant un café sans nom et dont l’enseigne au néon défaillante se contentait de proclamer RESTAURANT. Des vitrines de magasins étaient encore décorées de scènes aux couleurs vives pour les fêtes de fin d’année. Sur une bannière en lambeaux qui claquait sur un lampadaire, on pouvait lire BONNE ANNÉE 1981.

À l’autre bout de la ville, où ils quittèrent la rue pour prendre la grande route vers le sud, il vit un homme devant une rangée de chambres de motel presque toutes identiques en train de balayer la neige du plateau d’un pick-up. Il y avait une banque de l’autre côté de la rue et l’homme se tourna pour regarder le panneau lumineux de l’agence. Puis il pencha la tête en arrière et parut observer quelque chose dans le vide. Un oiseau, peut-être.

Le rouquin somnolait à demi, mais il se redressa soudain et tendit le doigt.

— C’est lui, dit-il. Au cas où tu saurais pas. C’est le mec.

— Comment je pourrais le savoir ?

— Je te le dis, c’est tout.

— T’as pas besoin de me dire quoi que ce soit.

Le rouquin poursuivit comme s’il n’avait pas entendu :

— Il a l’air tout à fait ordinaire.

L’ex-taulard ne fit pas d’autre commentaire. Par la lunette arrière du camion, il continua à regarder l’homme jusqu’à ce qu’il ait disparu. Il se retourna. Il était très fatigué, tout à coup.

— Mais c’est où, bon Dieu ?

— Plus très loin, maintenant.

— Plus très loin, plus très loin. Ça fait une heure que tu dis ça.

Du vide blanc devant eux sortit un chasse-neige qui les croisa à petite allure, la neige soulevée par sa lame qui raclait bruyamment la route retomba et tout s’évanouit.

— Le grand chef, il sera debout ? demanda-t-il.

— Debout ? Tu parles, je crois bien qu’il dort jamais.

La tempête s’en était allée au cours de la nuit et le paysage qu’Hickney traversait à présent n’était qu’un désert polaire vierge, tous les repères familiers ayant été effacés par la neige et les congères. Il frissonnait et son haleine formait des volutes dans l’habitacle du camion. Il n’y aurait rien pour lui et il n’aurait rien à faire, mais il poursuivit tout de même sa route, bercé et presque endormi par le claquement régulier des chaînes autour de ses pneus. Près des clôtures, les bêtes, avec leurs barbes de givre, beuglaient et gémissaient, protestant contre la cruauté de cette journée, tandis que de longs filaments de bave se balançaient sous leurs museaux. Plus loin, il vit un autre troupeau, bloqué dans un amoncellement de neige sur une colline, mugissant silencieusement.

En ce moment, Jimmy devait être en train de boire son thé devant la cuisinière ouverte, une couverture posée sur ses cuisses tronquées.

Hickney s’arrêta une fois et s’avança péniblement dans le fossé pour sonder un monticule de neige avec le manche métallique du balai qu’il avait dans son camion, mais il ne trouva que de la paille. Tout engourdi, il continua à rouler pendant encore une trentaine de kilomètres. Maintenant, Jimmy devait être dans la cuisine glaciale, essayant de se débrouiller avec ses jambes. Peut-être qu’il allait manger quelque chose, prendre ses béquilles. Mal fagoté, il attendrait Donny Bear sur la véranda, dans le froid. Jimmy connaît les noms des nuages – cirrus fibratus, altocumulus floccus, nimbostratus – et il les dit à haute voix pour lui-même, comme une sorte de prière ésotérique. Dans leur couleur, leur taille et leur forme, il lit le présage du temps qu’il va faire et des événements à venir.

Hickney aperçut le chasse-neige du comté en action loin devant lui. À l’ouest, un seul nuage, immense, s’élevait sur le vent. Il alla jusqu’à la frontière du comté, mais ne trouva rien. Dans la cabane sur l’île, les carcasses suspendues devaient être complètement gelées et il se prédit un après-midi de découpage difficile.

Une fois qu’il aurait franchi la porte, Jimmy se joindrait tranquillement aux buveurs matinaux et gagnerait son tabouret sur ses béquilles – un débutant pour ces retraités et ces tire-au-flanc avec leurs vieilles blessures, ces veufs fuyant leur cuisine solitaire, chauves, pas rasés et tremblotants au-dessus de ce bienfait qu’était la première gorgée ambrée du jour. Des hommes depuis si longtemps mariés à des tabourets que ces tabourets avaient pris leurs noms. Le tabouret de Mop. Celui de Pépé Earl. Un tabouret pour Jimmy.

Devant sa petite chambre de motel, la neige tombée pendant la tempête avait été poussée et l’amoncellement lui arrivait presque à la taille. Il se gara juste à côté, puis resta appuyé contre le pare-chocs, les yeux fixés sur le panneau lumineux de la banque jusqu’à ce qu’il affiche la température,- 25 °C, puis il se pencha pour brancher le chauffe-moteur de son camion. Dans Silver Street, la lumière de l’unique lampadaire clignotait toujours, et la nuit était si calme qu’il pouvait entendre son étrange bourdonnement d’insecte, ainsi que l’agréable caquetage des canards, près du petit ruisseau, de l’autre côté de la route. Dans le froid, de la vapeur s’élevait de l’eau et les saules, denses et impénétrables le long de la rive, semblaient allumés d’une incandescence sans flammes.

Quand il avait quitté Jimmy, celui-ci, renfrogné et ivre, était assis, emmitouflé dans une couverture sur son étroit lit de camp. À présent, il devait être endormi. Il imaginait que lorsque Jimmy rêvait, il se voyait encore entier, et que chaque matin, son supplice se renouvelait. Je vais prier pour qu’il ne rêve pas, se dit-il. Il frissonnait maintenant ; ses mains nues se crispèrent dans ses poches. Il ne se souvenait pas du saint approprié, mais il marmonna une prière silencieuse – faites que Jimmy ne rêve pas cette nuit.

Au petit matin, Hickney se leva et prépara son café sur la table de jeu pliante qui lui servait à la fois de plan de travail, de table et de bureau, et il buvait sa tasse lorsque le nom lui revint : saint Gilles, abbé, saint patron des handicapés. Il avait vu ça dans La Vie des saints, ou Dieu sait où. Au catéchisme. Pendant la leçon assommante d’une religieuse. Il écrivit le nom sur un morceau de sac en papier qu’il rangea dans le tiroir de la table de nuit, avec vingt ou trente autres bouts de papier semblables où il avait griffonné à la hâte des questions auxquelles il voulait trouver la réponse et des réponses à des questions oubliées depuis. Rapidement, il en passa quelques-uns en revue : Retin A. Yves Montand. Démence précoce. Sur l’un d’eux, tout simplement : l’huile végétale enlève la cire de bougie. Bon Dieu, pensa-t-il, je n’ai jamais eu de bougie de ma vie.

Il s’habilla et sortit dans le froid glacial de cette nouvelle journée. La neige qui tombait était aussi légère que de la cendre. Quelque part, au milieu des cabanes et des mobile homes du bidonville, un chien enfermé se mit à hurler. Une fumée sombre de feu de bois s’étendait au-dessus de l’enchevêtrement de toits bas, et à l’est, dans l’obscurité, une lueur blafarde suggérait vaguement le soleil.

Le chasse-neige descendit la pente de la rue principale dans un grondement de tonnerre, son double pot d’échappement vertical crachant un panache de fumée noire quand il rétrograda au carrefour. L’engin se dirigea vers l’endroit où il se tenait, près de son camion, puis dévia au dernier moment et s’arrêta net dans le gravier du bas-côté.

Le chauffeur s’appelait O’Gorman et du haut de sa vitre ouverte, il lança un regard malicieux à Hickney.

— Plus froid qu’une crotte gelée dans un Esquimau mort, mon vieux, dit-il.

Hickney souffla et frotta ses mains l’une contre l’autre.

— N’importe qui avec un peu de cervelle serait encore dans son lit, répondit-il.

O’Gorman sourit. Une barbe de plusieurs jours, grise et clairsemée, couvrait sa mâchoire vorace et ses joues étaient tapissées des minuscules veinules rouges caractéristiques de celui qui a un penchant pour la boisson. De l’intérieur de sa cabine chauffée s’échappait une odeur de cigarette et de café. Les relents fétides de vêtements sales trop longtemps portés.

— Hé, t’aurais pas un morceau de tabac à chiquer, par hasard, dis ?

Hickney l’avait devancé et il avait déjà pris son paquet de Red Man sur son tableau de bord pour le tendre à O’Gorman. Lui-même avait arrêté de chiquer depuis plus d’un an, mais il gardait un sachet à portée de main comme une sorte de défi. À l’intérieur du paquet, les feuilles étaient aussi sèches que du parchemin. O’Gorman parut ne pas le remarquer. Il se fourra une énorme portion dans un côté de la bouche.

— C’est bon et ça fait du bien, dit-il.

— Quelque chose pour moi, par-là, ce matin ? demanda Hickney.

— J’ai peut-être vu quelque chose, aux environs de la borne 10. Peut-être un bâton, mais je dirais que c’était une patte. Mais j’ai fait que le côté ouest.

Le ciel était bas, d’un gris uniforme et une neige duveteuse voletait sans arrêt. O’Gorman la regarda tomber en faisant la grimace.

— Bon Dieu, j’ai horreur de cette neige légère. Ça voltige devant toi et tu vois plus rien. Je vais d’un réflecteur à un autre, c’est tout ce que je fais. Il pourrait y avoir toutes sortes de trucs pour toi, par-là, mais on y voit pratiquement rien.

— Je vais aller vérifier.

— On voit vraiment rien, répéta O’Gorman.

Il tendit la main vers le siège à côté de lui et brandit une vieille bouteille Thermos en verre et la secoua.

— J’en ai déjà vidé une comme ça, dit-il, avant de poursuivre en souriant avec un clin d’œil, je vais peut-être ajouter un peu d’antigel Johnny Walker à celle-là.

Hickney regarda sa montre et vérifia son exactitude en jetant un coup d’œil au panneau lumineux de la banque de l’autre côté de la rue qui donnait l’heure et la température. 8 h 11.

— C’est un peu tôt pour ça, tu penses pas ?

O’Gorman hocha la tête en prenant un air attristé.

— Ah là là ! Toi et ma bonne femme, ça y va le prêchi-prêcha.

Il relâcha l’embrayage et le chasse-neige fit un petit bond en avant, puis stoppa. Hickney se tenait sous la vitre baissée du conducteur.

— Hé, dit l’homme. T’as déjà vu un de ces types, là, qui viennent d’arriver ?

— Là-bas, du côté de Porcupine Creek ?

— Ouais.

— Nan, mais j’arrête pas d’en entendre parler. De quoi ils ont l’air ?

— De quoi ils ont l’air ? Bon Dieu, j’en sais rien. Ils sont comme tout le monde. J’en ai juste vu trois ou quatre aller et venir sur la route, là-bas. On s’attend pas à voir quelqu’un sur cette route, pas à cette époque de l’année, en tout cas.

— Non.

— Ils ont rien de spécial. J’ai remarqué quelques plaques qu’étaient pas de cet État sur leurs pick-up. De la fumée qui montait de là-bas, du chalet, j’imagine. À ton avis, qu’est-ce qu’ils fabriquent là-bas ?

— Aucune idée. Peut-être qu’ils relancent ce truc de ranch pour vacanciers.

— Ouais, fit O’Gorman. Peut-être bien.

Il regarda la rue déserte, puis, comme si la condensation de son haleine l’empêchait de voir des images d’un lointain passé, il essuya le pare-brise avec le dos de la main et poursuivit :

— Tu veux dire avec ces vieux canassons et tout ce cirque à la Gene

Autry 1 et tout ça ?

— Je ne sais pas. Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ?

O’Gorman enleva sa casquette et ratissa vers l’arrière ses mèches grasses. Il mastiquait le tabac avec une vigueur impressionnante.

— Du café, finit-il par dire. C’est ça que je suis venu chercher.

— C’est ce que t’as dit.

— Ouais, bon, allez, à plus tard, alors, vieux.

La vitre remonta dans un couinement ; Hickney s’avança et frappa du poing sur la portière. La vitre redescendit, plus lentement.

— Ça fait vingt fois que ça ne prend pas, Ogre, fit Hickney.

— Bon, mais quel genre d’homme je serais si je tentais pas le coup, Hickney ?

En souriant, O’Gorman porta deux doigts à la visière de sa casquette et laissa tomber le paquet de tabac dans les mains d’Hickney. Puis il ajouta :

— Qui ne risque rien n’a rien, pas vrai ?

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1 Gene Autry (1907-1998) : surnommé “le cow-boy chantant d’Hollywood” connut la célébrité à la fois comme chanteur de country et comme acteur de western jusque dans les années 1960. (Toutes les notes sont du traducteur.)

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