Trop loin de Dieu
Chapitre 43
LES hommes étaient couchés à plat ventre, en position de tir, le canon noir mat de leurs fusils oscillant au-dessus de la neige. La ligne qu’ils formaient était irrégulière et le sergent faisait de grands signes impatients, forçant certains d’entre eux à reculer, les écartant les uns des autres.
Malvern l’avait observé un moment. Il se tourna vers Van Zyl :
— On a vraiment besoin de ce type ?
— Bien sûr. Ses compétences sont inestimables. Les progrès que nous constatons sont indéniables.
— Ouais, eh ben, le problème c’est qu’il comprend pas ces gars-là. Il les jauge pas comme il faut. Il se croit toujours à l’armée. Qu’est-ce que vous avez dit qu’il était ? Ces initiales, là ?
— S. I. Sergent instructeur. Et c’est un ancien combattant. De la 82 e aéroportée. Une unité de légende.
— Quel genre de légende ?
Van Zyl ferma les yeux et secoua la tête presque imperceptiblement.
— Et ces nouveaux, là ? demanda Malvern.
Il fumait et il pointa sa cigarette pour désigner les hommes allongés sur des petites bâches bleues ou des doublures de ponchos dans la neige. Le sergent leur avait montré comment se servir de la bretelle du fusil pour gagner en stabilité et en précision, et à présent, il passait derrière eux avec son propre fusil accroché dans le dos, leur donnant sans ménagement des coups de pied pour écarter leurs jambes et ajuster leur position.
— Ils peuvent pas simplement disparaître comme ça de chez eux sans que personne dise rien. On a pas besoin que ce gros plein de soupe de shérif vienne fouiner par ici.
— Les hommes du pays seront encouragés à poursuivre leur vie quotidienne habituelle. À se rendre à leur travail et prendre leur dîner en famille.
— Il y en a qui veulent pas partir d’ici, répondit Malvern. C’est comme des vacances pour eux – pas de bonne femme sur le râble, pas de boulot merdique. Et en attendant, mon activité remplit leurs assiettes.
Van Zyl joignit les mains derrière son dos. Des coups de feu commencèrent à retentir de façon sporadique et il observa les hommes qui tiraient sur des cibles inclinées contre la pente abrupte, les fusils – noir mat, tous identiques – sautant entre leurs mains, leurs épaules secouées par le recul.
— Ils viendront vivre ici de façon permanente, avec ou sans leurs familles, dit-il. Jusque-là, tout comme vous, ils feront ce qu’ils ont à faire dans l’intérêt de la cause.
Malvern avait enlevé ses protège-tympans en mousse de ses oreilles ; il se pencha pour entendre les paroles de Van Zyl et il hocha la tête. Du menton il fit un signe vers le côté avant de traverser la clairière, s’éloignant des détonations à présent incessantes, et après un moment d’hésitation, Van Zyl, la tête baissée, les mains toujours jointes dans le dos, tel un grand homme désabusé, finit par le suivre. Quand ils s’arrêtèrent, Malvern reprit :
— Ce que je me demande, c’est si vous, vous les jaugez comme il faut, ces types ? (Il jeta sa cigarette et l’écrasa furieusement sous sa botte.) La cause, ils s’en fichent complètement. Tous vos discours, tout ce que vous dites. La plupart sont ici parce qu’ils pensent qu’ils vont pouvoir brûler des nègres et des youpins.
Van Zyl poussa un soupir théâtral.
— Vous les sous-estimez. Et vous leur faites du tort avec vos résumés grossiers de ce pour quoi nous sommes ici. Cela me choque. Pas une seule fois je n’ai utilisé de tels termes.
— Peut-être bien, mais c’est ce qu’ils entendent, eux. Et de toute façon, c’est ce que vous voulez, en fin de compte ? C’est pas votre… truc, là, votre objectif global ?
— Une simplification excessive tout à fait choquante.
— Écoutez, moi je parle à ces enfoirés. Et je les entends se parler entre eux.
— Oui, dit Van Zyl. (Il souffla bruyamment par le nez pour signifier qu’il arrivait au bout de sa patience.) Et que disent-ils ?
— Ce que je viens de vous dire.
— Moi aussi, je leur parle, mais peut-être ne l’avez-vous pas remarqué ?
— Ouais, mais quand ils vous parlent, ils s’adressent à un boss, ou quelle que soit votre ancienne fonction. Un colonel. C’est différent.
— Et quand ils vous parlent, ils s’adressent à qui ?
— À l’un des leurs, j’imagine.
— L’un des leurs, exactement. Et ils modifient leur vocabulaire en fonction de cela. Ce sont les actes des hommes qui disent vrai.
Van Zyl décroisa ses mains gantées et les tendit, la paume tournée vers le haut, comme s’il proposait d’examiner un objet.
— Ce que je veux souligner, c’est que les mots sont mutables, au mieux, et au pire, du bruit dénué de sens.
Malvern cracha et secoua la tête.
— Ou, comme pourrait le dire quelqu’un d’ordinaire, la parole vaut pas grand-chose.
— Si vous voulez.
Malvern alluma une autre cigarette et observa la flamme de l’allumette brûler jusqu’au bout.
— Et votre projet favori – le jeune gars ? Vous croyez qu’il va rester les bras croisés après le vieux bonhomme ?
— Même s’il y voit autre chose qu’un tragique accident, il ne fera rien. (Il baissa la tête, les mains de nouveau jointes dans le dos.) Dieu m’en est témoin, j’en viendrais presque à souhaiter qu’il fasse quelque chose. Mais ce garçon semble irrémédiablement paralysé par sa situation.
— Alors, quoi, vous renoncez en ce qui le concerne ?
— Malgré mes efforts, poursuivit Van Zyl, mes efforts les plus assidus. Il avait un tel potentiel.
Les tirs s’étaient arrêtés, les hommes s’étaient relevés et vidaient leur chargeur, certains allumaient maladroitement une cigarette avec leur fusil coincé sous le bras. Comme réveillé par le soudain silence retentissant, Van Zyl se redressa et son regard se leva vers un ciel rose pâle.
— Et du ciel, un astre immense tomba, brûlant comme une torche1, dit-il d’un air rêveur.
Malvern estima qu’il ne ferait nuit que dans une heure voire plus, et même si la lumière faiblissait rapidement, quand il suivit le regard de Van Zyl, il ne vit aucune étoile. Ses yeux se fixèrent de nouveau sur Van Zyl. Son expression impassible ne lui apprit rien.
— Hickney, vous voulez dire ?
Mais comme pris d’une soudaine lubie, Van Zyl se détourna de lui et retraversa la clairière enneigée d’un pas nonchalant, les mains de nouveau jointes dans le dos, tandis que Malvern lui criait :
— C’est d’Hickney que vous parlez ?
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1 Apocalypse, 8:10.
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