Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 21 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 21

 

LE soleil était pratiquement juste au-dessus de leurs têtes et pour trouver un peu de répit, ils avaient poussé leurs chaises de toile à l’ombre des vieux arbres, où des oiseaux dont Malvern n’aurait pas pu dire le nom voletaient au milieu des branches. Remontant du corral à chevaux abandonné depuis fort longtemps, dans la partie basse du camp, un groupe d’hommes, fusil en bandoulière, passa en silence. L’un d’eux portait une pelle et une barre à mine sur l’épaule comme un fantassin, un collier en corde de parachute autour du cou. Tous étaient en sueur. Un geai de Steller se percha dans les branches au-dessus de la tête de Malvern ; il le visa avec son doigt et dit pan !

Van Zyl était assis, les jambes croisées, les doigts joints sur son genou. Il n’avait pas jeté un seul regard aux hommes et il ne regardait pas Malvern non plus, étudiant le bout de sa botte qui se balançait. Au bout d’un moment, il dit :

— Continuez.

Malvern souffla et se passa la main sur le dessus de son crâne.

— Je ne vois pas ce que je peux vous dire de plus, répondit-il. C’est arrivé comme ça, c’est tout. Et ça n’a pas d’importance, de toute façon. Les flics sont même pas venus et il s’en est bien tiré – juste une lèvre gonflée et quelques égratignures. Le genre de trucs que vous récoltez rien qu’en traversant la cour à Florence High, pas plus.

— Et vous auriez pu y mettre fin ?

— Peut-être que j’aurais pu, je sais pas. Mais, d’une certaine façon, j’étais curieux de voir ce que ce jeune gars allait faire.

— Vous étiez curieux.

— Ce type est un vrai mystère pour moi. J’arrive pas à le cerner.

— J’ai bien peur de ne pas vous comprendre. De quelle manière, un mystère ?

— Des tas de manières, je dirais. Par exemple, il en a rien à foutre de son père, mais il s’inquiète au sujet de Kinchloe, et comme vous le savez, il ne le connaissait même pas.

Van Zyl posa le menton sur ses doigts réunis en forme de clocher et ferma les yeux.

— Il s’est retrouvé orphelin. Cela pouvait difficilement le disposer à éprouver de l’affection pour son père. Par ailleurs, découvrir le malheureux M. Kinchloe a dû être un choc pour lui.

— Bon, dit Malvern, ça a surtout été un choc pour Kinchloe.

Le léger vrombissement des ventilateurs du laboratoire se répercutait à travers le camp et il prit conscience du fait qu’un jour ordinaire, il aurait pu ne pas l’entendre. Il ajouta :

— Et vous êtes toujours convaincu qu’il va nous rejoindre ?

— C’est ce que j’espère, oui.

— Mais qu’est-ce que vous en avez à foutre ? Son vieux est pas là. Il saura jamais si vous avez gardé un œil ou non sur son gamin. Et d’après ce que je sais de lui, je doute qu’il en ait quelque chose à foutre de toute façon.

— Ça ne concerne plus le père, dit Van Zyl. J’ai le sentiment que j’ai hérité de ce garçon.

— Ce garçon ?

— Cet homme, disons. Confié à mes bons soins. En fin de compte, le père n’a plus rien à voir là-dedans.

Les oiseaux jaillirent de l’arbre au tintement d’une cloche, fusant comme de petites langues de feu dans la clairière ensoleillée où quelques recrues avaient déjà commencé à se rassembler pour le repas de midi. D’une grange à armature métallique, trois silhouettes émergèrent, vêtues de combinaisons Tyvek blanches. Elles enlevèrent leurs masques respiratoires qui les faisaient ressembler à d’énormes guêpes et restèrent un instant à cligner des yeux dans la lumière du soleil soudaine. Malvern les observa tandis que d’autres sortaient petit à petit des hangars et des bâtiments retirés au milieu des arbres, se déplaçant d’un pas pesant et morne de somnambule. Quand il se retourna vers Van Zyl, il souriait.

— On a conditionné ces types comme du bétail, dit-il. Et je suis pas mieux. Mon estomac commence à gronder dès que j’entends ce gong, exactement comme ce chien, là.

Un vent que l’on ne sentait pas au niveau du sol murmurait au-dessus des têtes, dans les grands arbres, et Van Zyl scruta la voûte de verdure qui se balançait comme s’il était hypnotisé. Il se tourna vers Malvern en fronçant les sourcils.

— Un chien, vous avez dit ?

— Ouais, vous savez, celui qui se met à baver quand on sonne une cloche ou je ne sais pas quoi.

— Vous parvenez encore à me surprendre.

— J’ai lu ça quelque part. C’était le chien d’un Russe quelconque, c’est pas ça ?

— Cet homme s’appelait Ivan Pavlov.

— Et le chien, il s’appelait comment ?

Van Zyl secoua la tête.

— J’aurais dû me douter que c’était Ivan Quelque chose, dit Malvern.

Il sortit une cigarette du paquet qu’il avait dans la poche de sa chemise et l’alluma avec une allumette de cuisine qu’il frotta sur une pierre à ses pieds.

— Vous êtes sûr que c’est une bonne idée ?

— J’ai été très clair concernant le comportement des hommes en public.

— Il est un peu dingue, c’est tout. Mais ils sont pas mal à l’être aussi.

— Très clair, répéta Van Zyl.

— C’est ça le problème ? Ça n’a rien à voir avec ce garçon ?

— C’est une question de discipline, répondit Van Zyl. (Sa voix s’éleva, son visage, dans l’ombre des arbres, restant aussi rigide et inexpressif qu’un masque mortuaire.) C’est une question d’ordre.

— OK, dit Malvern. (Il mit les mains en l’air, en un geste de capitulation.) OK, j’ai compris.

Il observa son compagnon du coin de l’œil, tout en fumant, jusqu’au moment où Van Zyl se leva, alors il écrasa sa cigarette sur la semelle de sa botte et, par une vieille habitude, il mit ce qui en restait dans la poche de sa chemise. Ensemble, ils traversèrent la clairière, dont la terre était dénudée par de constantes allées et venues et durcie comme de la pierre par le soleil, avec les racines des grands arbres qui affleuraient le sol comme une réunion de serpents. Un mât était dressé dans un cercle de pierres blanchies à la chaux devant les portes du bâtiment principal où les hommes se rassemblaient, tandis que les étendards s’agitaient mollement dans la brise.

Hochant la tête et souriant aimablement, Van Zyl prit place dans la colonne étirée. Les hommes le saluèrent brièvement en retour et continuèrent à avancer en traînant les pieds, les yeux fixés sur leurs chaussures. Malvern marqua un temps d’arrêt à l’arrière de la file, puis continua, l’estomac grondant, jusqu’à la ligne des arbres, à l’extrémité supérieure du camp, où il s’immobilisa dans l’air saturé de pollen qui formait comme une brume dorée et lumineuse au-dessus de sa tête. Il resta là à regarder le versant de la montagne où, sept mois plus tôt, lui et les deux autres avaient peiné pour grimper la pente jusqu’à un petit replat, glissant dans la neige et jurant, avec leurs outils qui se cognaient aux arbres et le mort gauchement transporté dans une doublure de poncho, leurs instructions étant de ne laisser ni signe ni trace. À aucun moment on avait envisagé de le faire dégeler. Il devait être enterré tel qu’il était. Les hommes se relayèrent pour creuser un trou dans le sol avec un pic, une pioche et une barre, et au bout d’une heure, le résultat de leur labeur ne correspondait en rien à ce qu’une tombe est censée être. Mais le corps n’était pas non plus conventionnel dans sa forme. Ils étaient parvenus à une profondeur d’un mètre vingt et n’avaient toujours pas atteint la couche non gelée. Leur travail avait ressemblé à celui d’un sculpteur, la terre dure volant sous leurs outils, pareille à des éclats de schiste ou de silex, et quand le mort avait été déposé dans la fosse on aurait dit qu’il était adapté au trou, comme une clé dans une serrure. À la fin, ils avaient dû creuser et pelleter autour d’une énorme racine et ensuite, ils avaient fait basculer et rouler le corps dans l’excavation sous la racine, se servant de la barre comme d’un levier, et quand le corps avait glissé à sa place, on aurait dit que la racine du pin ponderosa était un bras noir noueux dont l’étreinte rugueuse accueillait une vieille connaissance dans le monde de l’au-delà – descends donc ici, avec moi, l’ami.

Quand le trou avait été comblé, les autres avaient commencé à rouspéter et se plaindre de l’injustice de cette corvée et il les avait renvoyés. Il avait attendu qu’ils soient hors de vue et, comme ils avaient emporté les outils avec eux, il s’était mis à étaler la terre restante avec ses pieds. Pour finir, il avait réparti de la neige sur le monticule avec une branche de pin, puis il s’était reculé pour juger de son travail.

Tout était très silencieux dans la petite clairière – aucun bruit ne s’élevait du camp, en contrebas, c’était une journée sans vent, la campagne tout autour était étouffée sous son épaisse couche de neige. Il était presque midi, pourtant les arbres des environs abritaient une obscurité crépusculaire dans leurs branches, comme un filet qu’ils pourraient jeter sur lui. Si peu de marge, pensa-t-il. Dans n’importe quel degré de la boussole tu pourrais t’aventurer et tomber sur une clairière loin de tout et trouver là ta propre mort, froide, solitaire et anonyme. Cet endroit était terrible, et c’était encore plus terrible d’être abandonné là, seul, à tout jamais.

Il se mit à balayer la neige avec ses pieds – dans son long manteau de laine avec sa cagoule il avait l’air d’un druide thaumaturge exécutant quelque danse rituelle étrange. Quand son pied rencontra une grande pierre plate, il s’aperçut qu’elle était soudée au sol par le gel. Il la délogea en frappant dessus avec sa branche et, titubant sous son poids et sa forme encombrante, il la positionna approximativement au centre de l’endroit qui avait été creusé. Si on lui demandait pourquoi, il dirait qu’il l’avait mise là au cas où ils devraient se débarrasser d’un autre abruti, ça leur éviterait de tomber sur le cadavre en décomposition de Kinchloe en creusant et de déterrer des pelletées de dents et d’os dans leurs lambeaux de vêtements.

À présent, ses pieds étaient engourdis et, suite aux coups de pioche et de pelle, et à la manipulation de la pierre plate, ses mains étaient pratiquement gelées. Les arbres – innombrables, sombres et sinistres – s’étendaient dans toutes les directions. Il repoussa sa cagoule et se passa une main blanche comme de l’os sur son crâne nu. C’était une tombe bien pitoyable, une pierre semblable à un millier d’autres, mais avec elle, il avait déterminé la place de Kinchloe dans le monde. Il baissa les yeux pour la contempler.

Ça devait bien compter pour quelque chose, se dit-il.

Après le repas de midi, les hommes se rassemblèrent à l’ancien corral où le rouquin avait été ficelé à un poteau autrefois utilisé pour attacher les chevaux. La plupart des piquets du corral avaient pourri depuis bien longtemps et étaient tombés en morceaux sur le sol. Le poteau avait été déterré, renversé et solidement replanté, et à chaque coup de fouet, le rouquin l’étreignait plus fort. Rapidement, l’homme au fouet fut en sueur. C’était un fouet pour le bétail, léger, avec un manche en fibre de verre et une courte lanière flexible au bout, et ce n’était pas du tout destiné à ce genre d’utilisation. Le costaud qui le maniait, désigné pour cette tâche par tirage au sort, était obligé de rester très près pour faire cingler le fouet en travers du dos de l’homme.

Van Zyl se tenait debout dans le soleil éclatant de l’après-midi, juste devant les portes du bâtiment central, les mains croisées devant lui, toute son attention concentrée sur les oiseaux perchés dans les hautes branches de l’un des antiques pins ponderosas. Si l’homme attaché avait décidé de se retenir de crier, il n’y parvint pas, et quand il finit par tomber à genoux en gémissant et en poussant des cris plaintifs, Van Zyl mit un terme à la séance d’un signe de la main et rentra dans le bâtiment, tandis que l’homme au fouet cessait de frapper. Le rouquin avait mordu sa langue blessée et de la bave sanguinolente pendait de sa bouche. Deux hommes s’avancèrent et lui détachèrent les mains avant de l’aider à se relever, puis tous se dispersèrent. Peu après, Van Zyl entendit le bruit sourd et rythmique d’une hache, tap tap, et dans la cuisine, qui était adjacente à son bureau, le tintement des marmites que l’on récurait. Il s’interrompit, le stylo en suspens au-dessus de la page, les notes familières et de bon augure de la routine, de l’ordre rétabli, parvenant à ses oreilles comme l’un des cantiques préférés de sa jeunesse, puis, se penchant de nouveau sur ses livres et ses papiers, il se remit à écrire.

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