Trop loin de Dieu
Chapitre 40
IL s’apprêtait à pousser la porte du magasin d’Ingersoll quand le vieil éleveur de moutons, qui en sortait avec un paquet sous le bras, l’arrêta sur le trottoir et lui parla de Conrad Pimperton. Il regarda la silhouette courbée s’éloigner d’un pas traînant, puis, accablé par ce qu’il venait d’apprendre, il entra dans le magasin sans rien voir et s’avança lentement dans la longue allée centrale comme un vieillard, les lames du plancher se dérobant sous ses pas. Au bruit de la porte, Ingersoll leva les yeux d’un antique livre de comptes ouvert devant lui, l’observa attentivement et posa son crayon sur les pages.
— Je suppose que tu viens de voir Gus.
Hickney sentit ses jambes faiblir et il s’appuya de tout son poids sur le comptoir.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-il.
— Difficile à dire pour l’instant. Une attaque, peut-être bien, ou alors c’est son vieux cœur qui a fini par lâcher. C’est Merch Petitte qui l’a trouvé. Quand il est venu, il était dans tous ses états, alors les détails ne sont pas très clairs.
Le vieux labrador d’Ingersoll bougea en gémissant et Hickney baissa les yeux sur lui. Vu d’en haut, il ressemblait à une carpette élimée qu’on aurait jetée sur un tas de brindilles.
— M. Gustovich n’avait pas l’air très en forme, dit-il.
— C’est dur pour ces anciens quand leurs copains commencent à s’en aller comme ça, répondit Ingersoll. Un enterrement après l’autre jusqu’à ce que ça finisse par être ton tour. (Il regarda Hickney avec inquiétude.) Toi non plus, t’as pas l’air très en forme.
— Moi, ça va.
— Non, ça ne va pas. T’es blanc comme un linge. Assieds-toi là.
Hickney obéit et Ingersoll fit le tour du comptoir, lui prit la tête entre ses grandes mains pour la tourner vers la lumière de l’extérieur et lui examina les yeux comme s’il expertisait une pierre précieuse.
— C’était quand, ton dernier repas ?
— Je vous assure, Bud, je vais bien.
— Bon, reste assis là un instant.
Ingersoll retourna derrière son comptoir et se replongea dans son livre de comptes. Hickney observa le crayon se déplacer posément sur la page, hypnotisé par le faible raclement que cela faisait et le tic-tac des horloges poussiéreuses. L’idée lui vint de raconter à Bud sa rencontre avec Conrad et Van Zyl sur la route, et l’avertissement de Van Zyl sur les conséquences de ses actes. Mais il n’avait rien fait de mal. Non, le vieil homme n’avait certainement rien fait de mal. Il savait que le simple fait de suggérer qu’il puisse y avoir un lien entre Van Zyl et la mort de Conrad le ferait paraître un peu paranoïaque, voire complètement cinglé. Il contempla la vitrine en verre d’un air déprimé. Peut-être bien que tu es cinglé, se dit-il. Van Zyl n’avait sûrement rien à faire d’un vieillard inoffensif. C’était une coïncidence, voilà tout. Comment savoir pourquoi il se trouvait dehors en pleine nuit ? On avait découvert son corps dans un corral non loin de sa maison, mais il n’avait aucune raison de se trouver là – cela faisait déjà longtemps qu’il avait vendu tout son bétail et son dernier cheval était mort des années plus tôt. Hickney imagina la femme du vieil homme, prostrée et cadavérique, dépérissant sur son lit à Mountain View Manor. Peut-être le vieil homme avait-il cru qu’elle s’était levée en état d’apesanteur, délivrée du corps décharné sur le lit et avait flotté dans les airs jusqu’à lui cette nuit-là, l’appelant tendrement dans l’obscurité et le froid, Envole-toi avec moi, mon amour.
Au bout d’un moment, il se rendit compte que le raclement du crayon sur le papier s’était arrêté et, levant les yeux, il vit qu’Ingersoll l’observait.
— Est-ce que tu as réfléchi à ma proposition ?
— Je ne sais pas, Bud. Je veux dire, oui, bien sûr que j’ai réfléchi.
— T’en fais pas, fiston. Peut-être que ça n’est pas le meilleur moment pour en parler. Mais dis-toi seulement que la porte est ouverte.
La neige avait commencé à tomber et le vieil homme leva les yeux vers les vitres glauques à clairevoie où d’énormes flocons glissaient nonchalamment tels des accessoires fixés sur des fils dans une scène de Noël.
— Depuis la mort de Vern, je n’arrête pas de me dire qu’il y a des choses que j’aimerais faire avant de quitter cette terre. Je ne sais pas quoi – rien d’extraordinaire. Aller à la pêche, rendre visite à la famille de ma femme, à Minot. Tiens, juste sauter dans mon camion et prendre la route. (Son regard se posa un instant sur son registre ouvert, puis il le referma lentement.) Il n’y a pas si longtemps, il m’a dit qu’il pensait avoir oublié comment vivre, ce qui pourrait expliquer pourquoi il a fait ce qu’il a fait, et j’arrive pas à m’enlever de la tête qu’il parlait peut-être de moi aussi.
Hickney coinça le talon de ses bottes sur le barreau du tabouret et se mit à pivoter d’un côté et de l’autre.
— Faut juste que je calcule deux ou trois trucs d’abord, Bud.
— Bon, dis-moi si je peux faire quelque chose pour t’aider.
— Si seulement c’était possible. Mais je pense que je dois régler ça moi-même.
Dans la salle paroissiale, après l’enterrement, Hickney se prépara une assiette, puis repéra Merch Petitte et alla s’asseoir avec lui et sa femme tandis qu’ils mangeaient, sa propre nourriture ayant comme un goût de cendres dans sa bouche. Après leur départ, il resta seul, observant les enfants Pimperton – eux-mêmes sans héritiers – occupés à serrer les mains tendues et à recevoir les embrassades maladroites de gens qu’ils n’avaient pas vus depuis trente ans. Il envisagea d’aller se présenter à eux, mais, redoutant ce qu’ils pourraient lire dans ses yeux, il préféra s’abstenir. Son estomac protesta contre les quelques bouchées de nourriture qu’il avait avalées et quand il vit la vieille Lud – édentée, la bave aux lèvres, roulant des yeux fous en direction de visages familiers et bienveillants – plonger sa cuillère dans un bol de gelée, il se précipita à l’air libre.
Garé au bord du trottoir dans son Ford Bronco de service, Billy Bowman fit semblant de ne pas le voir. Le vent du nord mugissait et Hickney dut lutter contre les rafales glaciales pour ouvrir la portière du pick-up du shérif. Il faisait chaud à l’intérieur et il y avait une odeur de nourriture, et en s’asseyant, il sentit son estomac se retourner de nouveau dangereusement. Bowman posa un os de poulet au milieu d’autres qui garnissaient une assiette en papier sur ses genoux, puis s’essuya les mains sur le tissu du siège avant de se tourner vers lui.
— Un jour bien triste, dit-il. Un jour bien triste.
— Je ne savais pas que vous étiez de ses amis, remarqua Hickney.
— Une connaissance, je dirais plutôt. Mais j’essaie toujours de venir à ces trucs, de toute façon. Ça fait partie du boulot, en quelque sorte.
— Et puis il y a la nourriture gratuite.
— Ces braves dames s’y entendent pour préparer un repas. Les seules fois où je mange une salade de pommes de terre digne de ce nom, c’est quand quelqu’un meurt.
La portion de ciel encadrée par le pare-brise était couleur de bile, et très haut, et très petit au-dessus des montagnes, un chevron d’oies bataillait dans le vent en direction du sud.
— Je viens de parler à Merch Petitte.
Bowman poussa un grognement.
— Oui, bon Dieu, je vous ai vu assis près de lui. Et je tiens tout de suite à vous prévenir, n’allez pas vous livrer à un certain genre de raisonnement. Je sais que vous aviez de l’affection pour ce vieux bonhomme et je suis désolé. Mais écoutez-moi, Hickney, les hommes âgés, ça meurt. Tous les jours, partout dans ce foutu monde, c’est réglé comme une horloge.
— Vous parlez de quel genre de raisonnement ?
— M. Conrad Pimperton, le défunt, est sorti de sa maison, il s’est effondré et il est mort. Il avait quatre-vingts ans passés. Ça arrive, point.
— Quatre-vingt-quatre.
— Voilà.
— Il installait des piquets de clôture il y a moins de six semaines, remarqua Hickney.
Bowman poursuivit comme s’il n’avait pas entendu.
— Il y a de ça quelques années, j’ai vu un vieil homme partir en promenade et tomber comme ça, d’un coup, juste devant un break. Quand je dis j’ai vu, je veux dire que je suis arrivé sur place un peu plus tard. C’était dans le Wyoming, dans le comté de Goshen, j’étais encore un gamin, je débutais juste. La dame qui conduisait le break a dit qu’il avait commencé à marcher de travers et qu’elle avait vu ce qui allait arriver, mais qu’elle n’avait pas pu s’arrêter. Le légiste a conclu que l’homme était probablement déjà mort de son attaque avant même qu’elle le renverse. (Il secoua la tête tristement.) Mais c’est pas ça qui a consolé la dame, si je me souviens bien.
— Merch a dit que Conrad avait un côté de son crâne enfoncé.
— Bon Dieu. J’ai pourtant demandé à ce balourd de ne surtout pas parler de ça.
— Une attaque, ça ne fait pas ça.
— Il était dehors, dans ce corral, dans la nuit. Il est tombé et sa tête a heurté un poteau ou une grosse pierre. Point final.
— Et les empreintes ?
— J’ai jamais parlé d’empreintes.
— Mais il y en avait.
— Bon, écoutez. Je discute de tout ça avec vous par pure amabilité, parce que le vieil homme était un ami à vous. Et à cause de Dupui et tout ça. Mais je ne suis pas obligé de vous dire quoi que ce soit.
— Vous n’avez encore rien dit.
Bowman enleva d’un geste son chapeau de shérif, se passa la main dans ses mèches clairsemées, et remit son chapeau.
— Bon, juste qu’il n’avait pas de chaussures aux pieds. Il est sorti sans rien d’autre que ses pauvres vieilles chaussettes trouées.
— Et il y avait des empreintes de bottes.
— Il semble qu’il aurait pu y avoir d’autres empreintes, mais cette pipelette de Petitte a marché partout quand il est allé là-bas et qu’il l’a trouvé. Wertz n’a rien pu tirer de l’examen de la scène quand il est arrivé.
— Alors c’est Wertz qui y est allé ? Pourquoi vous n’y êtes pas allé vous-même, pour une affaire comme ça ?
— Oh, ne me cherchez pas. Votre petit camarade était en patrouille et quand j’ai reçu l’appel, je l’ai envoyé sur les lieux immédiatement. C’est pour ça que j’ai un adjoint, Hickney, pour faire un boulot d’adjoint. Moi j’ai largement de quoi m’occuper avec mon boulot de shérif. Je peux pas être partout.
— C’est aussi lui qui a trouvé Vern Dupui.
— Effectivement, il a aussi trouvé M. Vernon Dupui pendu avec sa ceinture, répondit Bowman avec un sourire sardonique. C’est un vrai petit Jonas, pas vrai ?
— Pourquoi Conrad serait sorti en pleine nuit, dans la neige, sans ses chaussures aux pieds ?
— Comment voulez-vous que je sache ? (Bowman fit un geste circulaire avec son doigt près de son oreille.) Peut-être qu’il a perdu la boule et qu’il est parti à la chasse aux papillons.
— La dernière fois que je l’ai vu, il avait toute sa tête.
— Bon sang, vous avez réponse à tout, vous, hein ? Je vous ai dit ce que je savais et je continue mon enquête. Je refuse de me laisser harceler, un point c’est tout.
— Je ne vous harcèle pas.
— Vu de là où je suis, ça y ressemble beaucoup.
Alors qu’ils regardaient vers la salle de l’église, la porte s’ouvrit brutalement et la vieille Yougoslave sortit en traînant les pieds, puis s’immobilisa, vacillant dans le vent. Elle tourna le dos aux rafales, son corps chétif se dessinant de manière inconvenante sous sa robe légère, puis elle s’éloigna, comme si c’était la bourrasque qui allait déterminer sa direction.
— C’est bien triste, lâcha Bowman.
— Que disent les empreintes ?
— Elles ne disent rien.
— Il y avait quelqu’un avec lui, là-bas.
Bowman gonfla ses joues, puis souffla d’un air exaspéré.
— Des allusions paranoïaques, voilà ce que c’est. Vous croyez que le monde entier vous observe, mais personne ne sait même que vous existez ou s’en soucie.
— Illusions. Avec un “i”.
— Si vous voulez, on s’en fout.
— C’est quoi l’anglo-israélisme ?
Le regard de Bowman était fixé sur la vieille femme, mais quand il le tourna vers Hickney, on y lisait une vive inquiétude.
— Je suis sérieux, maintenant, mon petit Hickney. Vous devenez un peu gâteux, là.
— Est-ce que vous savez ce que c’est ? L’anglo-israélisme ?
— Je sais ce qu’est Israël, mais je n’ai pas l’ombre d’une idée de ce que cela a à voir avec le sujet de notre conversation.
— Herrenvolk ? Quatorze mots ?
Bowman prit l’assiette qu’il avait sur les genoux et la posa soigneusement de côté, puis il leva les yeux vers Hickney.
— Alors là, vous divaguez complètement.
Comme s’il en acceptait l’éventualité, Hickney hocha la tête. Il avait mis son unique veste pour aller à l’enterrement et il en remonta le col avant d’enlever sa cravate et de la mettre dans sa poche.
— Oubliez ça, dit-il. Faut que j’y aille.
— Bon Dieu, faites rien sur un coup de tête, lui lança Bowman.
Hickney lutta pour ouvrir la portière, puis il posa les pieds sur le trottoir, les yeux plissés pour se protéger d’une fine poussière soulevée par le vent. La rue se terminait de façon abrupte devant un champ en jachère où des restes de la neige précocement tombée s’étendaient dans les sillons comme des pansements sales. Au-delà de ce champ, ce n’était plus qu’une immensité désolée d’armoise et d’herbes folles. La vieille femme s’était arrêtée à cet endroit. Hickney mit son épaule contre la portière ouverte et se baissa à l’intérieur de manière à ne pas être couvert par le bruit du vent.
— Vous feriez bien de garder un œil sur elle, dit-il à Bowman. Elle risque de continuer à marcher droit devant.
Dans le bureau du motel, il attendit que le propriétaire souriant ait regagné ses appartements à l’arrière, puis il sortit le billet de vingt dollars avec le numéro de téléphone inscrit dessus qu’il avait dans son portefeuille depuis sa visite à la réserve, quelques mois plus tôt. Le téléphone était un vieux modèle à cadran circulaire en Bakélite noire, aussi lourd qu’une brique, et il appuya le combiné sur une oreille, collant sa main sur l’autre afin d’étouffer le bruit de rires hystériques provenant de la télévision. Après quelques instants, il eut Eddie Horn au bout du fil.
Une fois que son correspondant eut raccroché, Hickney resta longtemps assis, le regard fixé sur le combiné silencieux dans sa main. Quand le téléphone se mit à émettre une plainte discordante, il le replaça sur son support et sortit. La porte du bureau était munie d’une clochette en cuivre, et bien qu’il l’eût refermée très délicatement, un tintement joyeux le suivit tout de même dans l’obscurité et le froid.
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