Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 56 sur 57

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Trop loin de Dieu

Épilogue

 

ELLES l’accompagnent parfois et se laissent convaincre de déposer les fleurs ou d’arracher les mauvaises herbes du printemps qui foisonnent partout autour des pierres. Plus souvent, elles vont courir dans les allées de gravier, jouant à cache-cache au milieu des austères stèles de granit et des plaques de marbre ou de grès qui se penchent au-dessus des morts du siècle dernier. Elles lui parlent plus librement à présent. Au magasin Ingersoll, elles se sont attribué chacune un tabouret et elles s’y assoient pour tournoyer sur elles-mêmes à n’en plus finir comme sur un manège de fête foraine jusqu’à ce qu’il leur dise d’arrêter. Elles sont fascinées par la vieille tête de cerf au mur et Ingersoll les porte pour qu’elles puissent caresser la peau miteuse et toucher le verre laiteux et ambré de ses yeux.

Parce que sa mère et Vernon Dupui sont seuls, il passe plus de temps avec eux qu’avec les autres, qui reposent maintenant bien tranquillement avec leurs proches – Jimmy et Anna avec leurs parents, Conrad Pimperton de nouveau auprès de sa femme. Sa mère est une étrangère pour lui, mais il trouve que Vern est toujours de bonne compagnie et il parle au vieil homme facilement. Il lui dit que le soldat japonais a trouvé le repos ailleurs et qu’il ne vient plus troubler son sommeil, et que le milicien, dont il sait maintenant qu’il s’appelait Kinchloe, est enterré sur la montagne, sous une pierre bien à lui, et Hickney imagine – espère – qu’il est en paix.

Il regarde sa montre. Il devrait retourner au magasin. Il est encore un peu surpris de constater à quel point il y est heureux. Il avait toujours aimé la tranquillité de cet endroit, son côté intemporel et son odeur, mais il s’aperçoit aujourd’hui que c’est devenu un besoin pour lui de ranger, d’inventorier et d’enregistrer dans son livre de comptes des choses utiles.

Les filles courent dans les allées de gravier en poussant des cris, leurs pas résonnent sur les cercueils de bois en train de pourrir sous elles, et il les suit lentement, se retourne une fois pour regarder derrière lui dans les arbres et l’ombre verte où le vent souffle. Il jette un coup d’œil à sa montre encore une fois, puis lève les yeux vers le soleil à son zénith, au-dessus de sa tête, un quartier éclipsé par un énorme nuage avec des circonvolutions semblables à du corail.

Il y a maintenant des mois de cela, il a descendu tout ce qu’il y avait dans le grenier de Jimmy, et fait pour la dernière fois le trajet jusqu’à la décharge et là, le dos au vent, il a craqué une allumette et mis le feu à tout. Au milieu des caisses et des boîtes, il a vu le livre de Jimmy sur les nuages et au dernier instant, il l’a tiré intact des flammes et emporté avec lui.

Lentement, le nuage dérive vers l’est et, dans ce ciel par ailleurs vide, il est là, vaste et solitaire, assombrissant les collines basses que la nouvelle verdure printanière avait rendues presque resplendissantes quelques moments plus tôt. Fronçant les sourcils, il lève les yeux pour l’observer. Il faudrait qu’il vérifie. Il pense que ça pourrait être un cumulonimbus.

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