Trop loin de Dieu
Chapitre 50
IL examinait les placards de Jimmy quand des phares illuminèrent la fenêtre de la cuisine et décrivirent lentement un arc de cercle sur le plafond, puis il entendit une portière de voiture claquer et le curieux crissement familier des béquilles de Jimmy remonta l’allée.
Quand il apparut dans l’encadrement de la porte de la cuisine, Hickney se tenait appuyé contre le plan de travail, les bras croisés.
— Qu’est-ce que tu fais là ? demanda Jimmy.
— Hé, content de te voir aussi.
Jimmy manœuvra pour s’asseoir sur une chaise devant la table et détacha les béquilles de ses bras, puis les laissa tomber par terre.
— C’est Donny qui t’a déposé ?
Jimmy détourna les yeux.
— C’était Blinky, hein ? Bon Dieu, Jim. Après ce que cet enfoiré t’a fait ?
Jimmy évita de croiser son regard.
— Il est pas vraiment comme ça, tu sais. En fait, il était en colère contre Billy Bow au sujet d’un truc et il s’est défoulé sur moi. Il est passé pour m’expliquer tout ça et dire qu’il était désolé.
— Tu m’étonnes.
— C’est ce que ferait un bon chrétien.
— Quoi donc ?
— Pardonner.
— Ce que ferait un bon chrétien.
— Exactement.
— On a l’impression que ce sont les mots de quelqu’un d’autre qui sortent de ta bouche.
— Ce sont les miens, répliqua Jimmy, sur la défensive. Je viens de les dire, non ?
— Bon, alors, maintenant que tu es un bon chrétien, tu vas me pardonner aussi, d’accord ?
— Je sais pas.
Hickney avait allumé la lampe au plafond et Jimmy était assis sous sa lumière chiche bleutée, les yeux baissés.
— Je dois encore réfléchir.
— Bon, j’imagine que c’est normal, dit Hickney, qui se mit à ouvrir les portes des placards. Où sont toutes les choses que je t’ai apportées ? Ce n’est pas possible que tu aies déjà tout mangé.
Jimmy désigna d’abord un placard, puis un autre, d’une main hésitante.
— C’est là-dedans, quelque part. Mais j’ai pas faim. J’ai mangé avec…
Il se mordit la lèvre et secoua la tête d’un air résigné.
— Bon sang, je m’en fiche, mon vieux. Ça ne fait rien. Mais écoute, j’ai besoin de t’emprunter un peu de ta bouffe.
— Tu peux pas aller t’en acheter tout simplement ?
— Kreeger est fermé depuis une heure.
— Eh ben, vas-y demain.
Dans un placard sous l’évier, il trouva la plupart des choses qu’il avait apportées plus tôt dans la semaine, pendant que Jimmy était absent, et il en sortit une bonne douzaine de boîtes de conserves qu’il commença à trier. Il avait pris son vieux sac à dos en toile et quand il le posa sur le plan de travail, Jimmy regarda le sac. Puis il regarda Hickney.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Je vais à la cabane un moment.
— Là, tout de suite, tu veux dire ? Pourquoi ?
— J’ai juste envie de m’éloigner un peu, répondit Hickney.
Il ouvrait d’autres portes, déplaçant des marmites et des casseroles poussiéreuses, inutilisées depuis des années.
— Tu as mangé toutes les pêches ?
Jimmy lui lança un coup d’œil, paupières plissées, par-dessus la table.
— Bon Dieu, dit-il lentement. Je sais ce qu’il y a. Tu t’es disputé avec elle, hein, c’est ça ?
C’était un mensonge offert sur un plateau et il s’empressa de sauter dessus.
— Ça va passer, dit-il. C’est trois fois rien.
— Je le savais. Elle peut être aussi méchante qu’un serpent, Hick. Tu ne la connais pas aussi bien que moi.
— C’était ma faute. Un malentendu.
Jimmy ricana.
— Ça m’étonnerait.
En fin de compte, Hickney choisit cinq boîtes de conserve, qu’il glissa dans l’ouverture de son sac à dos et commença à ranger les autres là où Jimmy pourrait les atteindre.
— Tu reviens quand ?
— Je ne sais pas. Dans un jour ou deux. Je croyais que ça ne t’intéressait pas, de toute façon.
— Qui a parlé d’intérêt ?
Hickney souleva son sac chargé et le posa sur la table, inventant une autre fiction crédible tout en attachant les lanières en cuir.
— Écoute, Jim, commença-t-il en essayant de prendre un ton désinvolte. Il y a des gamins qui sont entrés par effraction dans des maisons et qui ont volé des trucs, alors tu ferais sûrement bien de t’enfermer à clé après mon départ.
— Gerry m’a jamais rien dit là-dessus. Il m’en aurait parlé.
— Pour rien au monde je ne ferais confiance à cette petite ordure, mon vieux.
Jimmy le regarda fixement.
— De quoi il s’agit ?
— Comme je t’ai dit…
— Nan, l’interrompit Jimmy. C’est pas des gamins. C’est encore ces types, hein ?
— Non. Je ne sais pas. Mais fais-le, c’est tout, d’accord ? Où est le problème ?
Jimmy baissa les yeux sur ses mains ouvertes sur ses genoux.
— Le problème, c’est que j’ai l’impression que tout ce que tu veux faire ces derniers temps, c’est m’empêcher d’être moi-même.
— Là on est très loin du fait que je te demande simplement de fermer ta foutue porte à clé.
— Il y a quelque chose qui ne va pas. Je suis pas stupide.
— Je veux simplement éviter que tu assommes un jeune voyou avec ta béquille. Cette fois ça te vaudrait de la taule.
Il croyait que cela le ferait rire, mais Jimmy ne rit pas. Au lieu de cela, l’air abattu, il promena son regard tout autour de la cuisine éclairée d’une lumière crue.
— Bon Dieu, je suis supposé faire quoi, à rester assis ici tout seul ?
— Je ne sais pas. Manger quelque chose ? Lire un livre ? Qu’est-ce que tu faisais avant ?
— Je restais là à m’ennuyer comme un rat mort, voilà ce que je faisais.
— Eh ben, continue, alors, dit Hickney. (Il passa les bras dans les bretelles de son sac et le chargea sur son dos.) Mais ferme la porte à clé ce soir et garde-la bien bouclée. Même chose demain si je ne suis pas de retour. Et ne laisse personne entrer. Ni Mop ni personne d’autre.
— Ouais. D’accord.
— Jure-le.
— J’ai dit d’accord, d’accord ? Merde.
À une époque, ce hangar avait servi pour le marquage du bétail et comme abri en hiver, et tandis qu’il s’en approchait dans la lumière de cette longue soirée, les murs lui apparurent encore plus de travers que la dernière fois qu’il était venu, et le toit plus près de s’effondrer. Il se dit que c’était peut-être l’inclinaison du soleil en cette fin d’hiver, ou la façon dont la neige s’était amassée contre les murs. Ou bien c’étaient ses yeux qui le trahissaient, ses propres fondations qui vacillaient.
Quand il fut plus près, il remarqua que la poutre au-dessus de la porte s’était fendue et il se demanda si le pick-up n’allait pas être trop haut, mais il passa en dessous avec une marge de quelques centimètres. Cela faisait des années qu’il se garait là avant de continuer à pied jusqu’à la cabane sur l’île, tirant derrière lui sur une luge en plastique une carcasse d’antilope ou de cerf pour la débiter plus tard. Il coupa le contact et resta assis dans la quasi-obscurité, écoutant le cliquetis de son moteur qui refroidissait, tandis que les pigeons roucoulaient dans la charpente. Quand il sortit, ils fusèrent près de ses oreilles, s’éparpillant comme un feu d’artifice dans le ciel au-dessus du ruisseau. Il prit son sac sur le siège et le posa sur le plateau du camion, puis examina la poutre affaissée avec une lampe stylo, faisant courir le rayon lumineux le long des murs faits de planches en bois brut de sciage où, gravées au fer rouge, les marques d’éleveurs morts depuis bien longtemps faisaient penser à des caractères runiques d’une race disparue.
La lampe entre les dents, il échangea ses bottes fourrées contre des waders en caoutchouc, mit son sac sur le dos et s’engagea sur ce qui n’avait de route que le nom et par où il était arrivé, prenant la précaution de marcher dans les traces de ses pneus. Il promena le rayon de sa lampe sur le sol pour se repérer, puis quitta brusquement le chemin pour suivre une piste fréquentée par le gibier qui serpentait comme un tunnel à travers le labyrinthe des saules et des bouleaux d’eau. Des cerfs se levèrent de leur couche devant lui et détalèrent presque sans un bruit.
Dans son sac, il avait des vêtements de rechange, les bottes d’hiver et la nourriture empruntée à Jimmy, ainsi qu’un fusil à pompe Remington 870, qu’il possédait depuis des années et qu’il avait commandé sur catalogue par l’intermédiaire du magasin de Bud Ingersoll. Il n’était pas tout à fait sûr de savoir pourquoi il l’avait emporté, si ce n’est que le poids, l’odeur et le contact familiers de cette arme le faisaient se sentir plus en sécurité, moins seul.
Il était forcé de marcher accroupi ou courbé au niveau de la taille, les fines branches nues lui fouettant le visage et s’accrochant à son sac à dos comme des mains qui essayaient de le retenir. Il remonta ses waders et traversa le ruisseau avant de batailler contre les broussailles sur la rive opposée, où il finit par trébucher et se retrouver à genoux. Cinq minutes plus tard, il fit une nouvelle chute et tomba violemment sur son épaule, levant son fusil à bout de bras pour empêcher la neige d’entrer dans le canon, et finalement, il renonça et retourna dans l’eau. En amont, des canards qui restaient invisibles s’envolèrent dans l’obscurité en poussant des cris rauques. Il avança directement dans le lit du cours d’eau pendant quarante ou cinquante mètres, allumant sa lampe de temps en temps pour s’orienter jusqu’au moment où il aperçut la vieille clôture démolie qui lui servait de repère et il remonta sur la berge gelée. Les fils de la clôture, décrochés depuis longtemps, gisaient emmêlés et à demi cachés comme des collets sous la neige et les hautes herbes. Il les évita et traversa un dernier bosquet de saules denses, et juste devant lui, il vit la silhouette massive de la cabane se découper sur le ciel. Une chouette s’envola de l’un des vieux poteaux en cèdre et passa au-dessus de lui ; il s’arrêta pour écouter, les battements d’ailes étouffés s’amenuisant peu à peu, et quand ils eurent complètement disparu, ce fut comme si son dernier compagnon sur terre l’avait abandonné, et il se sentit plongé dans une solitude totale, irrémédiable.
Il retrouva la clé qu’il avait cachée et ouvrit le cadenas, puis poussa la porte grinçante, balayant de sa lampe les murs de rondins bruts. Cela faisait plus de trois semaines qu’il n’était pas venu là et quand le cerf à moitié débité, sinistre et fantomatique dans son enveloppe d’étamine jaune, surgit dans l’obscurité, Hickney retint son souffle, puis se mit à rire de lui-même en silence. L’animal était suspendu à un palan léger par les crochets rouillés d’un jambier, sans les filets et la noix, un quartier arrière privé du rôti qu’il avait prélevé pour Anna et les filles, mais qui avait en fait servi à nourrir Eddie Horn et les autres. Pendant qu’il l’avait découpé, ce jour-là, il avait placé la bouteille de gaz tout près afin de se réchauffer les mains, et il se pencha pour la soupeser. Il estima qu’elle était plus qu’à moitié vide.
D’un coin de la cabane, il tira un lit de camp des surplus de l’armée jusqu’au centre de la pièce à l’odeur de moisi, puis il tâtonna le long du mur et finit par trouver son sac de couchage accroché à un clou, il le secoua et l’étendit sur le lit, faisant tout cela au son et au toucher comme un aveugle. Il était épuisé, ses pieds, dans les waders, étaient gelés et ankylosés. Il attendit jusqu’au dernier moment avant d’allumer le chauffage et il se planta devant, tout tremblant, pour se déshabiller, se tournant de face puis de dos afin de sentir la chaleur exquise, puis il ferma le robinet et se glissa à l’intérieur de son sac de couchage glacial dans une obscurité complète, le vieux lit de camp en toile craquant sous son poids. Le sac était moisi et il sentait des grains de sable dans le fond. Il se battit avec la fermeture Éclair rouillée, puis finit par abandonner et se contenta de tenir les deux pans collés l’un à l’autre d’une main crispée sous son menton.
Il mit longtemps à se réchauffer et la nuit autour de lui était si profonde qu’il n’y voyait pas plus les yeux ouverts que fermés. Il imaginait que l’espace était ainsi – gelé, noir et silencieux – et sur cette toile de fond, les évènements de cette longue journée défilaient et repassaient en boucle. Il repoussait l’image persistante du couteau de Boss Ribs et du visage blême et altéré d’Anna jusqu’au moment où, après ce qui lui sembla être des heures, il s’endormit.
Le matin, il alluma le chauffage, s’habilla devant l’appareil et sortit, découvrant une journée sans couleur. Il marcha le long du ruisseau et ramassa du bois pour le feu. De retour dans la cabane, il replia l’étamine sur le cerf et découpa une tranche de viande tandis que la cage thoracique de l’animal luisait dans la faible lumière matinale comme une lanterne peinte.
Il se fit du café et saisit la viande sur une grille en métal noircie posée sur des pierres au-dessus des flammes, puis il ouvrit une boîte de pêches et s’assit pour manger. Les saules étaient lourdement chargés de givre et ils se dressaient sur un ciel tout blanc et froid qui n’avait ni début ni fin. Il se rapprocha du petit feu dont les braises le réconfortaient autant par leur couleur que par leur chaleur.
Il mit un peu d’ordre, puis il alla se laver le visage et se brosser les dents au ruisseau, et resta debout un moment sur la rive, prêtant l’oreille, le doux clapotement de l’eau lui semblant triste et feutré comme une conversation dans un cortège funèbre. Un caquetage de canards, assourdi, impossible à situer. Un oiseau solitaire, une sittelle, pensa-t-il, ou bien un troglodyte, plongea du vide blanc, telle la colombe de Noé, et se posa à quelques mètres à peine, sur une branche, et resta là à l’observer pendant presque une heure. La journée s’éternisait et il la passa à somnoler et entretenir son feu à l’aide de son maigre tas de petites branches, et aussi à lire un vieux roman policier qu’il avait laissé là, sans couverture et auquel il manquait des pages au début et à la fin. Les traces qu’il avait trouvées quand il avait fait le tour de la clairière étaient celles de renards, de rats musqués et de cerfs. En allant plus loin, il rencontra des empreintes de chiens sauvages.
Il allait se lever bientôt et fermer le chauffage. Encore quelques minutes de chaleur, pas plus. Un globe de lumière orange irradiait du brûleur en céramique qui sifflait et murmurait. S’infiltrant par une fente dans les joints du mur, un rayon de lune laiteux projetait une petite pièce de monnaie incandescente sur le sol de terre battue et il se rendit compte que le ciel devait être dégagé.
S’il ne retournait jamais à sa chambre au motel, qu’aurait-il vraiment perdu ? Quelques vêtements, son nécessaire de toilette de l’armée, les livres de poche tout écornés qu’il avait lus et relus. Deux tasses, deux assiettes. Cela lui revint alors, Yves Montand était juste un acteur français disparu. Saint Gilles, le saint patron des infirmes. Fantoche. Herrenvolk. Pendant des années, il avait gribouillé des mots, les avait archivés dans son tiroir, et à présent, il se sentait stupide d’avoir stocké ses petits fragments d’information inutiles comme un chien enterre des vieux os. Les objets de sa mère étaient dans une malle, dans le grenier de Jimmy, et la dernière fois qu’il y avait jeté un coup d’œil, des années auparavant, ils lui étaient apparus plus que jamais comme un fouillis arbitraire qui n’avait rien à voir avec lui. Il avait tout sorti, examiné chaque chose soigneusement avant la poser sur le plancher dans une flaque de lumière poussiéreuse – une brosse avec encore quelques cheveux d’elle, une paire de gants en satin. Une écharpe, un pendentif en cristal taillé sur un fil d’argent, des Polaroids fragiles de personnes qu’il ne connaissait pas. Au bout d’un moment, il s’était penché en avant et les avait réarrangés, comme un archéologue organisant de vieux os pour créer l’image d’une créature qu’il n’avait jamais vue et qui n’existerait jamais plus.
Enveloppé dans un châle qu’il se souvenait vaguement avoir vu porté par sa mère à la messe, il retrouva la bible sur laquelle, alors qu’il était petit enfant, elle l’avait fait jurer de renoncer à la colère et de se détourner de la vengeance. Il la tint sur ses genoux, sans l’ouvrir. Tu m’as fait jurer, mais tu ne m’as jamais dit comment y parvenir, n’est-ce pas ?
Pour finir, il sortit l’écrin en forme de cube recouvert de velours qu’il avait mis là des années plus tôt, avec, à l’intérieur, l’alliance en or qui représentait dix ans de souffrances de sa mère et l’avenir à inventer d’un petit garçon. Un jour, il avait envisagé de la passer au doigt d’une jeune fille, au Kansas. Il l’avait gardée dans sa poche toute une nuit et il l’avait tripotée comme une pièce rare dont il savait qu’en fin de compte, il ne pourrait pas la dépenser. Plus tôt ce jour-là, il avait reçu la courte lettre d’Anna. Une lettre qui ne disait rien, lui parlant de la solitude et de la déchéance de Jimmy, et de pas grand-chose d’autre, mais qui se terminait sur ce seul petit mot, apparaissant lui-même comme une sorte de lumineuse alliance d’espoir, et cela avait suffi, et cela avait mis un terme à tout le reste. Rentré en permission des mois plus tard, il avait gravi les marches grinçantes du grenier de Jimmy et remis l’alliance à sa place, dans un écrin, dans une malle, dans une pièce pratiquement scellée, dans une maison décrépite, dans une ville se mourant lentement d’une maladie à laquelle personne ne pouvait donner un nom et pour laquelle il n’existait, de toute façon, aucun remède. Une ville dont les maisons autrefois magnifiques étaient exposées à la neige et à la pluie. Une ville dont la moitié des magasins étaient vides, les rues défoncées. Une ville que les jeunes fuyaient pour l’université, pour des emplois dans les grandes métropoles, pour aller n’importe où, pourvu que ce fût ailleurs. Et pourtant, cette ville, c’était tout ce qu’il avait, et il avait tout misé pour la protéger. La maison du 110 Fife Street, habitée encore récemment par Anna et les filles dans ses rêves, n’était désormais pas plus sa future demeure que le hangar en ruines. Il se rendit compte que l’argent qu’il avait mis de côté dans l’espoir d’une vie meilleure à venir n’était que futilité, aussi dénué de sens qu’un titre convertible couvert de sang, voletant au milieu des hautes herbes sur un champ de bataille.
Le toit de la cabane résonnait de bruits bizarres tandis que le métal se réchauffait avec la température qui augmentait et, comme il l’avait déjà constaté en d’autres occasions, lorsqu’il venait y travailler seul, il sentait dans les coins enténébrés la présence des occupants précédents. Il imagina que, comme lui, ils avaient choisi cet endroit afin de vivre à la marge du monde. Et qu’en avaient-ils tiré ? Et lui, qu’est-ce qu’il en tirait ? Dans bien des années, un autre pèlerin sentirait peut-être la présence d’Hickney en ces lieux – un esprit inquiet avec des toiles d’araignée dans les cheveux, des rats des bois nichés dans l’armature de ses os.
Il contempla le rectangle rougeoyant du brûleur. Il savait qu’il devrait le fermer, économiser le combustible pour une autre nuit, un autre dimanche froid et solitaire qu’il passerait à découper de la viande, mais il ne parvenait pas à se forcer à se lever. Il avait l’impression que ce brûleur repoussait toute l’obscurité et tout le froid du monde.
Finalement, il ne put trouver le sommeil et il se leva, enfila ses vêtements glacés devant l’appareil de chauffage avant de le fermer. Une lune gibbeuse s’était levée au sud-est et la petite clairière était quadrillée d’ombres projetées par les broussailles. En dessous, Vénus apparaissait également, telle une fausse petite lune elle-même. Il souffla sur les braises de son feu et y ajouta des brindilles, puis s’assit sur le seau, les mains tendues au-dessus des flammes. Ce qu’il pouvait entrevoir du ruisseau coulait lentement, visqueux comme de l’huile, et il entendait les canards marmonner. Ses orteils étaient gelés, même dans ses bottes fourrées et il avança ses semelles presque sur les flammes, surveillant la vapeur qui s’en dégageait. Rapidement, sa tête commença à s’incliner et tressaillir et, pendant de courtes périodes de sommeil, il rêva de l’homme déguisé en singe dépenaillé au cirque. Il se réveilla et se leva pour vérifier la direction du vent, observant la course des nuages effilochés, la lune à la forme bizarre et l’étoile du berger, plus haute et encore plus brillante. Il ne tarda pas à se rendormir, le menton posé sur ses poignets. Le singe loqueteux revint, le poursuivant dans un étroit couloir de stands de fête foraine, les bonimenteurs criant son nom sur son passage comme pour se moquer de lui.
Des canards s’envolant tout à coup du ruisseau non loin de là le firent se lever et il se tourna juste à temps pour les voir décrire un arc de cercle sur la lune. Puis, dans l’obscurité au-delà de son feu, il entendit du bruit dans les buissons, un craquement de branches, et il se précipita dans la cabane pour prendre son fusil derrière la porte. Aussi silencieusement qu’il put, il mit une cartouche dans la chambre et il était sur le point de donner un coup de pied dans le feu pour l’éteindre quand il entendit la voix de Jimmy.
Les chiens l’avaient harcelé presque tout le long du chemin, se jetant sur lui seulement à la fin, quand il avait commencé à faiblir et ralentir. Il s’était mis en route équipé de ses béquilles et de ses deux jambes, mais après être tombé plusieurs fois à cause de ses béquilles qui s’accrochaient et s’emmêlaient dans les broussailles, il les avait abandonnées et avait continué à avancer en se traînant d’arbre en arbre comme quelqu’un qui gravit une pente abrupte. Les chiens lui avaient arraché ses deux prothèses tandis qu’il se défendait contre eux avec ses poings, et quand il apparut, sans jambes, couvert de sang et blanc comme un linceul sur la rive, on aurait pu croire qu’il avait été attaqué par un requin.
Les chiens étaient restés à distance, quelque part dans l’obscurité et les buissons, sans faire un seul bruit, ce qui les rendait encore plus inquiétants. L’un des plus hardis s’approcha suffisamment pour que l’on puisse voir ses yeux rouges et incandescents dans la lueur des flammes et Hickney visa entre les deux et tira. Il entendit les plombs transpercer les broussailles, puis immédiatement un geignement aigu de douleur. Sa cartouche était chargée de petit plomb et à cette distance, il ne pouvait pas l’avoir tué, mais il savait qu’il l’avait blessé.
Les autres chiens avaient dû se ruer sur lui, car au-delà du rideau des arbres frêles, un vacarme de hurlements et de claquements de dents s’éleva. Jimmy poussa des cris et se mit à se débattre, agitant les bras dans tous les sens pour repousser une nouvelle attaque des chiens auxquels il pensait avoir échappé. Hickney se jeta dans le ruisseau pour le rejoindre, tenant son fusil pointé et le doigt sur la détente, mais les chiens avaient apparemment battu en retraite. Dans la lumière vacillante du feu, Jimmy n’avait été qu’une voix et une vague silhouette, et quand Hickney parvint jusqu’à lui, il n’était pas préparé à voir un tel spectacle. Il avait d’horribles lacérations sur les cuisses et de profondes perforations dans la nuque. Quand il prononça le nom de Jimmy, sa voix sortit étranglée et Jimmy se retourna pour essayer de le frapper à l’aveuglette, ses poings retombant sans force sur ses cuisses. Abandonnant son fusil, Hickney se mit à genoux, écarta les bras qui se débattaient et serra Jimmy contre sa poitrine comme un petit enfant, répétant son nom jusqu’à ce qu’il puisse sentir les muscles tendus de Jimmy se relâcher peu à peu.
— Tout va bien maintenant, Jimmy. Tout va bien. Détends-toi.
Jimmy s’efforça de se redresser, clignant des paupières pour le voir plus clairement, pour bien distinguer sa silhouette et son visage des autres, plus malfaisants, qui s’étaient aussi penchés sur lui, puis sa main agrippa la manche d’Hickney. Il essaya de parler, mais ses mâchoires étaient bloquées par la douleur et le froid. Il se mit à bégayer, sa main s’accrochant désespérément au bras d’Hickney.
— Ch… chiens, dit-il.
— Tout va bien, mon vieux. Ils sont partis maintenant.
— Hick, dit Jimmy en cherchant les yeux d’Hickney. Y… y avait… des chiens.
— Je sais, vieux. Maintenant, écoute-moi. Je sais que ça va te faire mal, mais il faut que je te soulève.
Si Jimmy était parti avec une veste, il l’avait perdue en chemin, ou il l’avait enlevée parce qu’elle le gênait ou il avait eu trop chaud, et sa chemise et son jean avaient été déchiquetés par les chiens. Hickney enleva sa veste en toile pour la lui mettre sur les épaules. Il ne savait pas comment porter Jimmy tout en gardant son fusil à la main, alors il le retira de la neige, jeta un dernier coup d’œil dans les broussailles, et le cala dans les branches d’un saule. Il s’agenouilla et passa délicatement les bras sous les cuisses et le cou de Jimmy. Quand il se redressa, Jimmy se tordit et geignit sous la douleur. Au milieu du ruisseau, ses yeux s’ouvrirent et il se mit à s’agiter et se tortiller, et Hickney faillit le laisser tomber, ses bottes dérapant sur le fond moussu. Il écarta les pieds et serra le corps frêle plus fort contre lui, puis se pencha sur son oreille.
— Tout va bien maintenant, Jim. Tout va bien. (La chair sous ses lèvres était glacée.) Hick s’occupe de toi, maintenant.
Il se hâta de remonter sur la rive opposée, passa près de son feu de camp qui déclinait, l’eau clapotant dans ses bottes, puis il entra dans la cabane et déposa Jimmy sur le lit de camp. Il avait les mains qui tremblaient et il lui fallut craquer trois allumettes avant de parvenir à allumer le chauffage. Jimmy était allongé, calme et immobile comme une icône, la peau d’une blancheur qui donnait presque l’impression d’émettre une lueur dans le coin sombre. Il ne frissonnait pas et Hickney se demanda si c’était bon ou mauvais signe. Il dépouilla Jimmy de ses vêtements et les jeta par terre, puis fouilla dans son sac pour y prendre sa chemise de rechange. Il la découpa en bandes avec son couteau de poche et s’employa à panser les plaies et les perforations dans le cou de son ami, ses mains tremblotantes rendant difficiles les gestes nécessaires pour couvrir les morsures et nouer les bandelettes. L’avant-bras de Jimmy présentait quatre méchantes blessures circulaires et il se hâta de les panser sans trop réfléchir avant de passer aux lésions sur les cuisses, plus inquiétantes. Elles étaient profondes et irrégulières, et il n’eut pas assez de ce qui restait de sa chemise pour tout recouvrir. Il déchira l’étamine tachée de sang qui enveloppait le cerf suspendu et il l’enroula deux fois autour de l’une des cuisses de Jimmy, la coupa avec son couteau et utilisa le morceau restant sur l’autre cuisse. Ensuite, il replia son couteau et, debout au bord du lit de camp, il contempla, les larmes aux yeux, le piètre travail qu’il venait d’accomplir, le corps chétif dans ce patchwork de chiffons faisant songer à une momie dont l’embaumement aurait été bâclé. Il lui fut impossible d’actionner la fermeture Éclair rouillée avec ses doigts engourdis et tremblants et finalement, il referma le sac de couchage en rassemblant les deux pans de l’ouverture en toile grossière pour les fourrer sous le dos de Jimmy, puis il retourna dehors dans le froid.
Le feu n’était désormais guère plus qu’un amas de braises rougeoyantes et il prit le temps de rassembler les extrémités des branches qui n’avaient pas brûlé et d’y ajouter les dernières brindilles et mousses qu’il avait ramassées. Tandis qu’une petite brise ravivait les flammes, il retraversa le ruisseau et retrouva son calibre 12 sur l’autre rive dans la lumière faiblissante. Il pouvait voir à présent l’endroit où Jimmy était sorti des saules, une tranchée peu profonde dans la neige, striée de sang. Là où il avait vu les chiens au début, une branche se brisa et il pivota, tenant son fusil à hauteur de hanche et il tira à l’aveuglette, l’éclair fulgurant sortant du canon lécha l’obscurité, tandis qu’un grognement primitif de rage s’échappait de sa gorge. Des canards décollèrent au coup de feu, passant juste au-dessus de sa tête dans un chuchotement d’ailes.
Revenu à l’intérieur, il plaça l’appareil de chauffage aussi près de Jimmy qu’il était possible de le faire sans le brûler et entreprit de se débarrasser de ses propres vêtements trempés. Il tira sur ses bottes et vida l’eau qu’elles contenaient, puis il enleva son jean et ses chaussettes, révélant des pieds à l’air morts, aussi blancs que des poissons dans la lumière sautillante du gaz propane. Le sac de couchage n’était pas assez grand pour eux deux, aussi enfonça-t-il ses pieds dans l’espace vide à la place des jambes de Jimmy, puis il se coula tout contre lui. Il fut surpris de constater à quel point il était glacé, et de le trouver si petit. Le sang des blessures avait déjà transpercé les pansements de fortune et Hickney le sentit mouiller ses cuisses nues.
Au bout de dix minutes, les muscles du dos de Jimmy commencèrent à se relâcher et pour la première fois Hickney se mit à espérer. Quand Jimmy put enfin parler, ce fut à peine plus qu’un murmure et ses mots étaient déformés.
— Ils en avaient ap… après toi, Hick.
— Ne te force pas à parler maintenant, mon vieux.
— Ils sont venus à la p… porte et ils ont donné des c… coups de poing, mais j’les ai pas laissés entrer.
— Tu as bien fait.
— Mais ils sont allés chez elle. J’les ai vus.
— Tout va bien. Détends-toi maintenant.
— Chez la vieille dame, Hick. Elle a dû leur donner la clé. B… Blinky et… (Les mots parurent rester bloqués dans sa gorge.) Y m’ont for… cé. J’suis désolé, Hick. Je crois bien que je lui ai parlé de cette cabane.
— Ne t’en fais pas pour ça, Jim. Ils ne la trouveront jamais.
— Je leur aurais rien dit. Tu sais que je leur aurais rien dit.
Il dégagea son bras gauche et le leva devant ses yeux mais parut embarrassé en voyant les bouts de chiffon qui l’enveloppaient. Il se mit à tirer dessus avec ses dents, mais Hickney l’arrêta.
— N… non, Hick. Regarde ce qu’ils… Avec une cigarette. Ils m’ont maintenu.
Les marques rondes à vif qu’Hickney avait si rapidement bandées s’expliquaient à présent, et il faillit en pleurer de rage.
— Oh, bon Dieu, Jim. Oh, les salopards. C’était qui ? Qui a fait ça ?
— Il m’a b… brûlé. Ce type roux. Blinky tenait mon bras et il…
Il fut secoué d’un sanglot déchirant.
— Quelle bande d’enculés. Maudits soient-ils.
— Je leur aurais jamais dit, Hick. Tu sais que je leur aurais rien dit.
— Je le sais bien, vieux.
Il remit le bras de Jimmy dans le sac de couchage, puis leva la main pour lui fermer les yeux.
— Mais tout va bien maintenant. Essaie de dormir un peu.
L’appareil de chauffage crépitait, projetant dans l’obscurité sa faible lueur et sa chaleur, tout aussi faible. Jimmy parut s’endormir, mais ses lèvres continuaient à former des mots en silence et ses yeux tressautaient et roulaient sous la main d’Hickney. Il resserra l’ouverture du sac et remonta les genoux, calant Jimmy dans le creux de son propre corps. Le sac était détrempé et le sang formait une flaque glissante sous leurs hanches. Il commençait lui-même à s’assoupir quand Jimmy prononça son nom.
— Hick, dit-il. Hick, écoute, faut que je…
— Reste tranquille maintenant. Il faut que tu arrêtes de parler et que tu ne penses qu’à une seule chose, te réchauffer.
— N… non, Hick. Faut que je te dise.
— Que tu me dises quoi, Jim ?
— Ils en avaient après toi.
— Je sais, mon vieux. Tu l’as déjà dit. Repose-toi, maintenant.
— Et B… Billy Bow.
— Bowman ? Bowman était avec eux ?
Les lèvres de Jimmy remuèrent, mais aucun son n’en sortit, l’effort pour parler était énorme, chaque mot était un poids qui avait besoin de son propre souffle pour le porter.
Il bégaya, balançant la tête de gauche à droite.
— N… non. Écoute. J’leur ai dit que j’allais appeler Billy Bow. J’leur ai dit, croyez pas que je le ferai pas. M… mais ils ont seulement ri, Hick.
— Tout va bien. Calme-toi maintenant.
— Ils ont des p… projets pour Billy Bow, qu’ils ont dit. (Jimmy hésita, peinant pour remplir ses poumons.) Et p… pour toi aussi, Hick. Ils ont dit ça à propos de toi. Alors j’ai attendu qu’ils soient partis et je suis ve… venu…
— Tu es venu me prévenir. Je sais, Jim. Tu m’as sauvé la peau, une fois de plus.
Jimmy ne reprit la parole qu’après une longue pause et d’une voix si faible qu’elle était à peine audible par-dessus le doux bourdonnement de l’appareil de chauffage. Sa main sortit lentement des plis du sac de couchage et se glissa, couverte de sang et incroyablement froide le long du bras d’Hickney jusqu’à ce qu’elle trouve sa main.
— On p… prend soin l’un de l’autre, hein, Hick ?
— Et comment, mon vieux ! On l’a toujours fait et on le fera toujours.
Hickney estima qu’il était à peu près trois heures du matin quand l’appareil de chauffage commença à trembler et crachoter. Il claquait des dents et la peau de son dos découvert se ridait sous l’effet du froid. Il était épuisé. Sous ses mains, il sentait le tambourinement lointain du cœur de Jimmy, le lent mouvement de va-et-vient contre sa poitrine à chaque respiration. Il le serra plus fort et approcha ses lèvres de son oreille comme s’il voulait lui confier un secret, comme s’il craignait d’être entendu par quelqu’un d’autre. Il ferma les yeux et se força à se concentrer, puisant dans ses dernières réserves d’énergie. Cela devait être son plus grand mensonge, il fallait qu’il soit parfait.
— Bon Dieu, Jim, on va y aller, commença-t-il. Je te le jure devant Dieu. Parole d’honneur.
Et pendant l’heure qui suivit, jusque dans les moindres détails qui lui venaient à l’esprit, il décrivit le voyage qu’ils allaient faire au printemps – le type d’avion, l’hôtesse de l’air avec son sourire, ses belles dents blanches et ses longues jambes, ce qu’ils mangeraient sur les quais. Du crabe nageant dans le beurre, d’énormes tranches de poisson rose.
— Des huîtres aussi, bon sang, pourquoi pas, à même la coquille.
Au bar qui tourne, en haut de la tour qui domine la ville, ils boiraient du gin d’Angleterre, du whiskey irlandais. Comme s’il était attentif à chacun de ses mots, Jimmy restait parfaitement immobile, et Hickney lui murmura le plus sérieusement du monde dans le conduit glacé de son oreille.
— De la gnôle de qualité supérieure, bon Dieu, la meilleure. On sera comme des rois. On sera au sommet du monde, bon sang.
L’appareil de chauffage émit une sorte de marmonnement, tandis que la lueur orangée palpitait. Il avait du mal à penser, mais il continua. Il n’avait pas suivi un match de base-ball depuis qu’il était enfant et il ne savait presque rien des équipes, alors il composa les formations avec les noms de joueurs qui lui venaient à l’esprit, la plupart étant probablement morts depuis bien longtemps, et quand il eut épuisé ses connaissances, il utilisa des noms célèbres dans d’autres sports et des noms qu’il se souvenait avoir vus dans la Bible. Ruth, Tittle, Shadrack. Boaz, Unitas, Gideon, Drysdale. Il lui dit que les Mariners attrapaient toutes les balles et frappaient toutes celles qui leur étaient lancées. Il faisait très froid et il avait la tête qui tombait tellement il avait sommeil, ses paupières tremblotaient. Il lui dit que leur équipe ne pouvait pas perdre. Les balles qu’ils frappaient avec leurs battes s’élevaient vers l’infini, impossible de les rattraper, peut-être même qu’elles ne retomberaient jamais, et tous les joueurs morts convoqués pour l’occasion filaient comme des cerfs sur le circuit des bases, accompagnés maintenant du soldat japonais et du milicien gelé avec son terrible sourire, de Vern et de Conrad, tous en état d’apesanteur, couverts de gloire, victorieux, flottant au-dessus de la pelouse verte du stade.
Il se réveilla dans un sursaut, horrifié, le cœur battant à tout rompre. Il secoua la tête et se mordit la lèvre inférieure, puis il poursuivit, avec plus d’urgence dans la voix, comme s’il voulait rattraper les précieuses minutes perdues à dormir.
— Écoute-moi, Jim. Tu entends ? La foule, elle est en délire.
Il colla l’oreille sur le dos de Jimmy et sa main partit à la recherche de son cœur, et il l’appuya là pendant ce qui lui sembla être une éternité, puis il serra contre lui les os frêles de son ami.
— Oh bon Dieu, Jimmy, tu entends ? Tu les entends ?
Il avait des larmes dans les yeux, le goût du sang dans la bouche et il étreignit le corps froid de toutes ses forces.
— On ne peut pas perdre, mon vieux, tu ne vois pas ? Regarde. Regarde, bon Dieu. C’est gagné d’avance, je te jure. On ne peut pas perdre. C’est sûr, on ne peut pas perdre.
À la fin, ce qui sortait de sa bouche n’était plus que du charabia – des noms déformés, un score absurde –, mais il sentait qu’il ne pouvait pas s’arrêter, que la partie ne pouvait pas finir. Il parlait encore quand le chauffage expira. Il observa la couleur disparaître du brûleur. Par les interstices dans le mur exposé au sud, là où le torchis était tombé, un flot de lune entrait, d’un bleu de glace, froid comme les rivages désertiques d’où il venait, et pendant des heures encore, ce serait là la seule lumière.
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