Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 13 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 13

 

UN dimanche, dix jours plus tard, à une heure avancée de la matinée, alors qu’il lisait, allongé sur son lit, il y eut un petit coup frappé à sa porte. Il attendit. Il se dit que c’était peut-être le vent et il avait repris son livre et retrouvé l’endroit où il s’était arrêté quand il entendit le bruit de nouveau. Il alla ouvrir et vit les deux petites filles, Mavis et Sis, qui se tenaient côte à côte sur la marche en béton.

— Holà, salut, vous deux.

Les filles marmonnèrent un bonjour et baissèrent les yeux sur leurs chaussures. Elles étaient habillées de façon presque identique, les cheveux relevés en queue-de-cheval.

— Qu’est-ce que vous fabriquez, toutes les deux ?

Mavis répondit :

— Notre maman fait la lessive.

— Je vois.

— On l’aide.

Inconsciemment, chacune chercha la main de l’autre et elles raclèrent les semelles en caoutchouc de leurs chaussures sur le seuil. Le petit morceau de pelouse derrière elles était brun après des semaines de chaleur et de soleil sans répit, et la haie de céanothes sauvages était obstruée de papiers sales.

— Bon, vous n’êtes pas allées sur le côté, dites-moi ? demanda Hickney. Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit au sujet du côté du bâtiment ?

— Avec le chien ? dit Mavis.

— Exactement.

— On s’en souvient.

— Et toi, Sis ?

— Je me souviens du chien. Faut pas aller là où il est.

— Excellent, dit Hickney. Bon, je suppose que ni l’une ni l’autre n’a envie de boire un soda, n’est-ce pas ?

— Moi si, répliqua Mavis.

— Moi si, enchaîna Sis.

Hickney mit sa main en coupe derrière son oreille.

— Vous avez entendu cet écho ?

Les deux filles se regardèrent, puis le dévisagèrent, l’air interdit.

— Vous savez quoi ? Attendez ici. Bougez pas d’un pouce.

Il alla au tiroir de sa petite table de nuit, où il écarta tous les morceaux de papier accumulés sur lesquels étaient gribouillés les mots et les phrases qui, par leur caractère aléatoire, illustraient le large éventail de son ignorance, et il éprouva le sentiment habituel de culpabilité et de gêne, comme s’il s’agissait de factures impayées. Dans son dos, il entendit le bruit de pieds et des petits rires étouffés. Il fouilla dans le tiroir à la recherche de pièces de monnaie qu’il gardait là dans ce but précis et quand il retourna auprès d’elles, il s’aperçut que les filles avaient échangé leur place.

— Attendez un peu. Il y a quelque chose qui a changé ici.

Il les examina avec soin. Leurs joues se gonflèrent tant elles se retenaient de rire.

— Peut-être que c’est rien, mais j’aurais juré… (Il pointa le doigt sur Sis.) Tu n’étais pas Mavis, avant ?

Les deux petites filles hurlèrent de rire. Leurs queues-de-cheval jumelles s’agitèrent tandis qu’elles secouaient la tête non, non, non.

— Bon, maintenant, chacune porte une partie de ce butin pour éviter une trop grande fatigue. Vous en prenez un pour votre maman aussi, et pour moi, ce sera… Voyons voir.

Il leva les yeux de nouveau, l’air de réfléchir.

— Orange Crush ! lança Mavis.

— Extraordinaire. C’est exactement ce que j’allais dire. Mais tu es quoi, toi, une voyante qui lit dans les pensées, quelque chose de ce genre ?

Sis dit :

— Orange Crush. Moi aussi je le savais.

— Les Extraordinaires Sœurs Horn. Vous deux, vous devriez partir en tournée avec votre numéro.

Elles sautèrent du seuil pour filer à travers l’étroite bande de jardin, passèrent devant les dernières chambres du motel avant de poursuivre sous les branches basses d’une rangée de vieux ormes. Quand elles arrivèrent au bord de la chaussée, il leur cria de faire attention, mais elles traversèrent sans regarder à gauche ni à droite, la main qui tenait les pièces qu’il leur avait données bien serrée et tendue sur le côté, puis elles s’engouffrèrent dans la laverie automatique sur le trottoir d’en face où leur mère attendait.

Hickney était pieds nus sur le ciment brûlant du pas de sa porte. Un camion grumier avec sa remorque vide superposée passa en trombe sur la route, là où les petites filles avaient traversé, faisant gicler du gravier dans les hautes herbes comme une rafale de mitrailleuse. Sur les céanothes, les fleurs d’un violet pâle qui avaient embaumé ses matins le mois précédent étaient désormais noires et fanées, et les feuilles étaient infestées de milliers de vers grisâtres voraces.

Il rentra à l’intérieur et s’étendit de nouveau pour lire, mais il ne tarda pas à s’endormir, son livre posé sur sa poitrine. Un coup frappé à la porte le tira de son sommeil, il se releva et regarda l’heure sur sa table de nuit.

— Eh ben, vous en avez mis du temps, cria-t-il. Je suis presque mort de soif.

C’était la mère des filles qui se tenait sur le pas de sa porte, deux bouteilles de soda dans des serviettes en papier à la main.

— Les deux petits diables ont filé en douce, dit-elle. J’espère que tu sais que je ne les aurais jamais laissées venir mendier de cette façon.

— C’est bon. Jusqu’à cet instant, elles ont été le meilleur moment de ma journée.

— Tu ne devrais pas dépenser d’argent pour elles. Tu vas en faire des enfants gâtées.

— C’était du soda, Anna. Je ne leur ai pas acheté une voiture neuve.

Au cours des quelques semaines précédentes, elle s’était montrée enjouée et à l’aise en sa compagnie, mais le sourire qu’elle lui adressa à cet instant semblait crispé et fragile, tempéré par une réserve qui remontait à loin. Elle lui tendit une des bouteilles et prit l’autre par le goulot, la tapotant contre le côté de sa jambe, les yeux baissés.

Il s’appuya contre le chambranle de sa porte ouverte et la regarda attentivement.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Anna ?

Elle se retourna brusquement et s’assit sur la marche, dos à lui. Il y avait encore une petite ondulation dans l’épaisse masse de ses cheveux noirs à l’endroit où ils avaient été attachés en une queue-de-cheval, comme celle des filles, et il se dit qu’elle les avait peut-être dénoués et brossés avant de venir. Elle attrapa une mèche qu’elle fit passer en travers de ses lèvres – une sorte de tic qu’Hickney avait observé mille fois depuis qu’ils étaient enfants.

— Sissy est malade.

— Bon sang. C’était le soda ? Peut-être qu’elle l’a bu trop vite.

— C’est pas ça, répondit-elle. Elle a des crises d’épilepsie. Enfin, c’est ce que je crois.

Hickney s’écarta de sa porte et vint se placer devant elle, sur le ciment brûlant. Pendant qu’il dormait, une volée d’étourneaux s’était abattue sur les vers et ils s’agitaient, battant des ailes bruyamment dans la haie de céanothes.

— Ça a commencé quand ? demanda-t-il.

Elle sembla ne pas l’avoir entendu et poursuivit d’une voix si faible qu’il dut se baisser pour l’écouter.

— Elle reste là, immobile, ses yeux s’agrandissent, et puis il y a ces… ces convulsions de son visage, son visage se contracte, et quand je la prends dans mes bras, je sens son cœur qui bat à toute vitesse. Je lui parle, mais elle ne veut rien dire. Ou elle ne peut pas, je ne sais pas. Je crois qu’elle ne peut pas. (Elle se mit à pleurer et ses épaules furent secouées de spasmes.) Elle se retrouve toute seule quand ça la prend. Elle est comme emprisonnée et effrayée, elle ne se rend même pas compte que je la prends dans mes bras.

Hickney avait le soleil dans le dos et son ombre était projetée sur elle tandis qu’elle restait là, assise sur la marche, en train de pleurer sans bruit. Il venait de voir la petite et elle allait bien. Mieux que bien – elle était en parfaite forme, un vrai petit soleil elle-même, rayonnante de chaleur et de vie. Ce qu’Anna venait de décrire semblait impossible, et c’est ce qu’il lui dit. Il ajouta qu’il demanderait à Bud, mais que ce n’était probablement rien, qu’elle ne devait pas s’inquiéter. Il y croyait presque lui-même.

Elle avait le regard vide, fixé droit devant elle, tandis qu’il parlait, puis elle se leva, quittant son ombre, et essaya de se reprendre, se tamponnant les yeux avec sa serviette en papier et se passant les doigts dans les cheveux pour les ramener en arrière. Sa bouteille vide était sur la marche et elle se pencha pour la prendre, puis jeta un coup d’œil circulaire, cherchant où la poser. Son regard balaya très lentement la cour grillée du motel avant de s’arrêter sur la porte ouverte de la chambre. Quand elle se tourna, son visage était pâle et désespéré, comme celui d’un ange sur une tombe dans un cimetière.

— Vraiment, Hickney, dit-elle.

Elle reposa la bouteille au même endroit, sur la marche, les yeux encore humides, ou peut-être humides de nouveau, tandis que sur ses lèvres flottait, dévastatrice, la faible trace de son sourire.

— Comment peux-tu vivre comme ça ?

Quand elle fut partie, il resta là à regarder la cour. Il essaya de la voir comme elle l’avait vue : la haie qui s’affaissait, les oiseaux, les petites chambres numérotées avec leurs murs en stuc fissuré et écaillé, et pour finir, il fit face un long moment à sa cellule monacale plongée dans la pénombre, la tête baissée, comme un homme accusé de quelque chose.

Au bout d’un certain temps, il se tourna pour observer les oiseaux dans les céanothes. Ils piaillaient et se déplaçaient en mouvements saccadés dans les branches, se gavant de vers, donnant l’impression d’être moins des oiseaux que des jouets mécaniques malfaisants actionnés par des engrenages et des ressorts. Pris d’une soudaine bouffée de dégoût, il ramassa la bouteille vide d’Anna sur la marche et la projeta de toutes ses forces dans la haie, où elle explosa en une gerbe étincelante. Les étourneaux jaillirent dans un tumulte de cris perçants, leur nuage décrivant une embardée en travers du soleil. Une minute plus tard, ils étaient revenus.

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