Trop loin de Dieu
Chapitre 20
UN dimanche après-midi, la troisième semaine d’août, il était étendu, étouffant sur son lit, dans sa chambre sans un souffle d’air où la chaleur était aussi pesante que le couvercle de pierre d’un sarcophage et, tandis qu’il transpirait, il reconsidérait son rêve d’aller vivre sous les palmiers, le pays fabuleux où ils poussaient n’offrant aucun répit sous forme d’une rafraîchissante pluie printanière ou de givre automnal. Sur son horrible bout de terrain, à côté du bâtiment, le chien noir, au bout de sa chaîne, était pétrifié par la fournaise. Les rideaux d’Hickney, couverts de taches d’eau et aussi friables que des linceuls datant de l’Antiquité, pendaient, absolument immobiles devant la fenêtre ouverte, et une bonne dizaine de mouches se traînaient sur le rebord. Il avait vérifié que la moustiquaire de la fenêtre n’était pas déchirée et qu’elle ne laissait pas d’espace libre ; il ouvrait et refermait sa porte aussi rapidement que possible quand il sortait et rentrait, et pourtant les mouches étaient là. Il avait l’impression qu’elles arrivaient logées dans les plis de ses vêtements, ou dans les replis de ses oreilles. Le matin, quand il faisait un peu plus frais, il les enlevait par centaines de son tableau de bord avec un petit balai, mais ensuite, la journée se faisant plus chaude, elles réapparaissaient comme par enchantement et il accomplissait ses tâches tandis qu’elles voletaient en permanence devant ses yeux comme une maladie oculaire.
Comme il n’y avait pas eu de viande pour le camp pendant plusieurs semaines en raison de la sécheresse et de la chaleur, Van Zyl acheta une glacière pour bateau de cent cinquante litres et ouvrit un compte à la station-service Cenex de manière qu’Hickney puisse s’y fournir en glace régulièrement. L’argent – et il y en avait davantage, maintenant que les animaux tués qu’il trouvait loin de la ville étaient rapidement découpés et gardés dans la glacière – arrivait comme convenu, la somme, qui correspondait chaque fois exactement à ce qu’il aurait lui-même calculé, étant glissée dans une enveloppe sous sa porte.
Cela faisait des semaines qu’il n’avait pas vu Van Zyl, aussi fut-il surpris, quand il alla ouvrir après avoir entendu deux coups secs frappés à sa porte, de le trouver sur le seuil, tout souriant. Van Zyl le salua d’un signe de tête et entra vivement dans la pièce suffocante. Il portait ce qu’Hickney en était venu à considérer comme son interprétation d’une tenue de cow-boy : jean aux plis marqués, chemise à fleurs avec boutons-pressions et chapeau Bailey en paille, style stetson, avec un ruban de plumes luminescentes. Il paraissait ne pas être affecté du tout par la chaleur et, alors qu’il faisait dans les 38 °C à l’extérieur et à peine moins à l’intérieur, quand Hickney lui offrit quelque chose à boire, il demanda du café. La table pliante était petite et son chapeau en aurait occupé une bonne partie, il le posa donc sur le lit avant de prendre une chaise. Quand Hickney s’approcha avec leurs tasses fumantes, Van Zyl plaça une enveloppe sur la table et la poussa en avant avec un doigt.
— Ça n’était pas nécessaire de l’apporter.
— Bien sûr, mais cela fait un moment que nous n’avons pas eu de conversation. J’espère que cet argent…
— Ça m’aide bien, merci.
Van Zyl hocha la tête. Son regard fit le tour de la pièce, puis il prit une gorgée de café. Des gouttes du robinet tambourinaient dans l’évier en inox avec la régularité d’un pouls. Comme si c’était une condition à satisfaire lors de leurs rencontres, il attendit qu’Hickney ait également bu une gorgée avant de parler.
— Est-ce que Darwin t’est familier ? demanda-t-il.
— Juste un peu. Je n’y vais pas souvent, surtout depuis que vous avez ouvert ce compte à la station Cenex.
Van Zyl inclina la tête et fronça les sourcils.
— Je crains de ne pas te suivre.
— Butch Darwin, il tient la station Sinclair, dans Main Street ?
— Charles Darwin, le naturaliste.
— Oh. Non. Je veux dire, je ne sais pas si on peut dire familier, mais oui, j’en ai entendu parler. Charles Darwin et le Beagle, c’était bien ça ?
Le visage de Van Zyl s’éclaira.
— L’Origine des espèces ? Ses théories sur la sélection naturelle ?
— Je vous ai dit à peu près tout ce que je sais.
— Bien sûr, dit Van Zyl. Si je peux…
S’ensuivit, sans interruption, un discours dans lequel il parla de pinsons et de tortues, d’eugénisme négatif, de systèmes d’une complexité irréductible, dans lesquels, si une partie vient à manquer elle empêche le fonctionnement du système tout entier, citant, avec un air de grande révérence, des noms tels que Grant, Stoddard et Davenport – de grands hommes, dit-il, de grands penseurs –, tandis que leur café refroidissait et que la chaleur atroce de l’après-midi irradiait de la fenêtre comme d’une forge ouverte, et ses mains s’envolaient parfois, ou retombaient sur la table pour dessiner des formes précises contenant certains points cruciaux. Quand il leva le regard vers lui, Hickney comprit qu’il était devenu invisible – les yeux d’un bleu glacial de son hôte étaient plissés comme s’il était en train de pointer le canon d’un fusil vers quelque cible lointaine et merveilleuse. Hickney restait assis, stupéfait et respirant à peine, sans toucher à sa tasse. Il avait déjà vu la même expression, une fois, sur le visage d’un jeune prêtre missionnaire – rachitique, bilieux, les yeux brillants de fièvre – qui devait parler de la prêtrise aux jeunes garçons. Il avait étalé quelques objets sur le bureau, puis il avait commencé. Au bout d’un moment, il avait choisi une image dans un cadre et il était resté là, à la regarder, et rapidement, il n’avait plus vu personne. Il s’était mis à pleurer ouvertement, seul avec Dieu, l’image du Sacré-Cœur martyrisé serrée sur sa poitrine. Hickney n’était alors qu’un jeune garçon, mais déjà, il l’avait jugé à moitié fou.
Une quinzaine de minutes plus tard, Van Zyl parut revenir à lui. Ses mains retombèrent, immobiles, et il les plaça sur la table ; quelques instants après, il leva sa tasse, observant Hickney par-dessus le bord comme s’il venait seulement d’apparaître devant lui.
— Tu vas peut-être te demander en quoi tout ceci te concerne, et cette question serait tout à fait fondée. Et j’y répondrais simplement : un certain progrès est en train d’être accompli.
— Un progrès ?
— Dans un sens pratique. Dans un environnement appartenant au monde réel, disons.
— À votre camp.
— Des hommes venus d’horizons divers, embrassant ces principes, et qui
deviennent un bloc cohérent. 1 E pluribus unum, pour ainsi dire.
— Ce n’est pas tout à fait ce que j’ai compris de ma conversation avec Malvern, dit Hickney.
— Ah, oui, bon. Malvern. Un peu un hors-la-loi, mais dévoué à la cause.
— J’ai comme dans l’idée que Malvern est dévoué à la cause de Malvern.
— Chaque homme un individu, chacun une partie de l’autre, chacun une partie du tout, dit Van Zyl.
— Avec tout le respect que je vous dois, Malvern n’a jamais parlé de cause. Ni de Darwin, ni d’oiseaux ni de quoi que ce soit. Il a surtout parlé du genre de personnes dont les gars de votre ranch semblent vouloir se débarrasser. Je crois que le mot qu’il a utilisé, c’est purger.
— Il a le sens du dramatique, notre M. Malvern, répondit Van Zyl. (Il se cala contre le dossier de sa chaise et observa Hickney par-dessus ses doigts joints en forme de clocher.) Cependant, je pense qu’il est important de considérer comment l’histoire unique de chaque individu peut influencer son interprétation de certaines théories. Mais ce sont de braves gens, qui ne ménagent pas leurs efforts en faveur du bien commun.
— Est-ce que des braves gens s’en prendraient à un handicapé dans un bar ?
Van Zyl avait levé sa tasse de café froid et interrompit son geste avant qu’elle atteigne ses lèvres.
— Je te demande pardon ?
— Les types qui ont harcelé Jimmy au bar. Ce sont eux, les braves gens dont vous parlez ?
— Ton ami, l’infirme ?
— Vous n’étiez pas au courant ?
— Un incident dans un bar, tu dis ? Impliquant mes hommes ?
— Je pensais que vous étiez venu pour présenter des excuses.
— Je vois. Des excuses. (Van Zyl reposa sa tasse, l’examina, puis la déplaça légèrement sur la gauche.) Et est-ce que quelqu’un a été blessé au cours de ce… malentendu ? Ton ami ?
La main d’Hickney se porta involontairement à sa tempe gauche, toujours douloureuse au toucher.
— Deux ou trois de vos gars auraient pu l’être.
Van Zyl écarta les mains, en une sorte d’appel à la raison.
— Alors, est-ce que ce ne sont pas les hommes blessés qui devraient être mécontents ?
— Je croyais que nous avions un accord. J’ai respecté ma part du contrat.
— Tu dois faire errreur, dit Van Zyl. (Il finit sa tasse de café, se leva et rangea bien sa chaise sous la table avant de se tourner vers Hickney.) Mais je vais tout de même me pencher sur cette affaire.
— Pourquoi irais-je inventer quelque chose comme ça ?
— L’affaire va être examinée avec minutie et rigueur.
— Est-ce que j’ai votre parole que Jimmy ne sera pas pris à partie ?
— Dans ce monde dangereux, je ne saurais garantir la sécurité de qui que ce soit, y compris la mienne, dit Van Zyl. Néanmoins, je peux t’assurer que les hommes qui sont sous mes ordres ne feront pas de mal à ton ami.
— Sous vos ordres ?
Van Zyl eut un petit sourire d’impuissance et secoua la tête.
— Les vieilles habitudes ont la vie dure, dit-il. Les hôtes, devrais-je dire, qui sont sous ma protection.
— Si vos hôtes essaient de s’intégrer dans le coin, ce n’est pas la bonne façon de procéder.
— Tu as raison, bien sûr. Pas la bonne.
Il prit son chapeau sur le lit d’Hickney, le mit, puis se tourna vers le miroir pour l’ajuster avec désinvolture.
— Autre chose, Robert. Je crois qu’il faut que je vous le dise : poser son chapeau sur le lit comme ça, ça porte malheur.
— Oui, je vois, dit Van Zyl. Un manquement à l’orthodoxie du cow-boy. (Il regarda le lit, puis, de nouveau, son reflet impassible dans le miroir.) Dont je m’aviserai à l’avenir. Mais pour ce qui est de porter malheur, la chance ou la malchance, c’est nous-mêmes qui la provoquons, tu n’es pas d’accord ?
En partant, il s’arrêta sur le seuil aveuglant et porta un doigt à son chapeau, une autre affectation, se dit Hickney, vue dans un western quelconque. Il écouta s’éloigner le claquement des chaussures de Van Zyl, puis s’avança sur le perron en chaussettes. La chaleur lui tomba dessus comme une enclume. Deux étourneaux à l’air dépenaillé, posés dans la haie l’observaient.
— Je vais vous dire une chose, les gars, leur dit-il. Il ne trompe personne avec ce chapeau.
Au magasin d’Ingersoll, il acheta une paire de gants, un rouleau de film plastique de quinze centièmes de millimètre d’épaisseur et un rouleau de corde en nylon, et il jeta le tout sur le siège passager de son camion par la vitre baissée. Accourant de l’autre côté de la rue, un chien efflanqué au poil moucheté sentit l’odeur de la cargaison récente et s’arrêta net comme s’il se heurtait à une barrière invisible. Il obliqua vers Hickney, les oreilles dressées, la langue pendante, et Hickney fit un geste pour le repousser.
Quand il se retourna, Anna Horn était là, sur le trottoir, derrière lui. C’était bizarre de la voir en ville sans les filles et il la regarda bouche bée, l’air stupide. Il lui demanda si elle avait besoin de quelque chose au magasin et elle répondit non ; il lui demanda si elle faisait des courses, mais elle se contenta de secouer la tête, et il comprit, avec une sorte d’étourderie ridicule de petit garçon que c’était lui qu’elle cherchait. Elle passa près de lui pour aller s’adosser contre l’aile toute chaude de son pick-up, les talons de ses chaussures calés contre la bordure du trottoir.
— Alors, qu’est-ce que tu racontes ? dit-il.
— Eh bien, cow-boy, j’en aurais, des choses à raconter.
Hickney sourit.
— Comme dirait Bud, une chose ou deux au sujet d’une ou deux choses.
Elle portait une casquette King Ropes, avec ses cheveux passés à travers la boucle à l’arrière. Ses bras étaient très bronzés, elle portait un jean délavé moulant, et en la regardant, il sentit ce pincement familier dans sa poitrine.
— Alors, comment ça se passe entre toi et ces hommes âgés ? demanda-t-elle. Ce sont tes amis ?
— Bien sûr. Pourquoi pas ?
— Je pense que tu es un de ces types avec une vieille âme.
— Je ne suis pas sûr de comprendre ce que ça veut dire. De toute façon, je suis plus jeune que toi.
— Ça n’est pas très poli de dire ça à une femme, tu ne savais pas ? Je pensais que vous, les vieux de la vieille, vous étiez censés être des gentlemen.
— Je vous demande pardon, madame.
— Et si tu avais quelqu’un plutôt de ton âge ? Comme ami.
— J’ai Jimmy.
— Oh, Jimmy. Je sais qu’il a ton âge, mais en fait, ce n’est pas tout à fait le cas, tu ne penses pas ?
— J’ai tous les amis dont j’ai besoin, merci.
Elle croisa les bras et resta là, le menton sur la poitrine, le visage pratiquement dissimulé à la vue d’Hickney sous la visière de sa casquette. Sur un ton égal, elle demanda :
— Est-ce que je suis ton amie, Hickney ?
— Eh ben, oui. Bien sûr.
— Je l’espère.
Elle s’écarta du pick-up et vint se planter près de lui. Il regarda fixement l’aile poussiéreuse.
— Oh, bon sang, dit-elle. C’est comme ce truc avec le visage du Christ dessus.
— Pas de doute, c’est ce qu’on peut appeler un blasphème.
— C’était quoi, déjà ? Le truc dans lequel Il a été enveloppé ?
— Le Suaire de Turin.
— Seigneur, oui, évidemment, toi tu sais ça.
— Je n’y peux rien. J’ai une tête bizarre. Elle garde tout en mémoire.
Elle soutint son regard quelques secondes en souriant, puis le sourire s’évanouit et ses yeux se baissèrent vers le sol.
— Je voulais te demander quelque chose, dit-elle.
— Concernant la religion ?
Elle secoua la tête d’un air absent, mais le sourire qu’il espérait faire réapparaître ne revint pas et elle continua à contempler le bout de ses chaussures, les mains repliées dans les poches de son jean. Attiré par la forte odeur de sang, le chien décrivit un arc de cercle dans la rue d’un air hésitant et une voiture le klaxonna. Anna ne sembla pas entendre et ne leva pas les yeux.
Et elle ne les levait toujours pas. Hickney se tenait près d’elle, sur le trottoir brûlant, étudiant le profil qu’il avait à côté de lui et qui, dans sa perfection lisse, ressemblait à cette statue de la Vierge Marie serrant contre elle le corps amaigri du Christ mort devant laquelle il s’était agenouillé, toutes ces années auparavant, dans une alcôve sombre de l’église de l’Immaculée Conception – mystérieuse, fragile comme du verre et, surtout, d’une tristesse infinie. Elle resta ainsi, tête baissée et silencieuse, si longtemps qu’il se mit à paniquer, formulant désespérément des arguments à opposer à sa décision de partir avec ses filles, d’aller recommencer une nouvelle vie ailleurs, puis elle finit par le regarder.
— Vous pouvez venir dîner ce soir, toi et Jimmy ?
— C’était ça ? demanda-t-il. (Il s’aperçut qu’il avait retenu sa respiration.) C’était ça, la question ?
— Oui.
— Bon, bien sûr qu’on peut. Quelle heure ?
— Oh, peu importe. Six heures ?
— D’accord.
Comme si un poids lui avait été enlevé, elle souffla, se redressa, sa mine solennelle de pietà, lorsqu’elle posa les yeux sur lui, juste légèrement égayée par un sourire pâle.
— Bien, dit-elle. Six heures.
Elle plaça doucement sa main à plat sur la poitrine d’Hickney – là où il eut peur qu’elle puisse sentir son cœur battre à tout rompre – et elle s’éloigna. Il la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle ait tourné au carrefour de Maple Street et Main Street avant de disparaître, puis il regarda l’aile de son pick-up. Plus jamais je ne laverai cette saleté de camion, se dit-il.
Il était rentré chez lui, s’était douché et soigneusement rasé, il avait choisi une chemise et un jean avant de donner un coup de chiffon sur ses chaussures en bon état, puis il s’était rendu chez Jimmy. Il le trouva sans ses jambes et à moitié ivre dans la salle de séjour, complètement avachi dans le fauteuil club en cuir. Par la porte de la cuisine, il vit ses jambes jetées n’importe comment par terre au pied de son lit de camp, comme une répétition – sans la mare de sang – de son accident. Dans cette pénombre aigre de mausolée, l’entrain qui l’avait accompagné tout le reste de l’après-midi après son entrevue avec Anna s’éteignit instantanément.
— Dis, vieux, ta sœur nous a invités à dîner. Allons déguster un peu de bonne bouffe, ça nous changera.
Les yeux rougis de Jimmy se relevèrent brièvement vers lui, puis ils retombèrent sur la bouteille qu’il tenait sur ses cuisses. Apparemment, il s’était traîné partout dans la maison et ses vêtements étaient crasseux.
— Je suis censé aller nulle part, t’as pas oublié ?
— Sois pas bête.
— Rester assis dans cette foutue baraque, marmonna Jimmy. Rester ici comme un détenu en prison.
— J’ai dit à Anna que tu viendrais.
— Eh ben, t’aurais pas dû. Peut-être bien que j’ai d’autres projets.
— Et arrête de dire ça. (Hickney se pencha et arracha la bouteille d’entre les cuisses de Jimmy.) Tu n’es pas en prison, bon Dieu.
Jimmy mit ses mains en coupe autour de ses oreilles.
— J’entends rien. Et je ne mange plus jusqu’à ce que je ne sois plus prisonnier.
— Bon, très bien, merde alors, vas-y et fais-toi casser la gueule par ces enfoirés. J’en ai rien à foutre.
Il se détourna brusquement et se planta devant la fenêtre, dans la pénombre, les yeux fixés sur une fine bande de lumière qui filtrait entre les stores. Quand il y repensait, par la suite, il était toujours surpris de la vitesse avec laquelle cela le prenait. C’était comme une maladie, chaque fois les mêmes symptômes – le cœur qui se met à tambouriner, sa respiration qui devient rauque, ses muscles qui se contractent –, des symptômes que même après des années d’entraînement il était toujours incapable de maîtriser complètement. Il savait que ce n’était pas la faute de Jimmy. Il n’était que le catalyseur qui libérait dans son sang les germes latents de la culpabilité et de la honte. Comme la malaria qui, une ou deux fois par an, clouait Vern Dupui au lit, il craignait que cela reste en lui pour toujours et soit sans remède.
Au bout d’un moment, comme pour le réprimander, la cloche de l’Immaculée Conception se mit à sonner et il ralentit sa respiration au rythme des six tintements assourdis. Il s’aperçut qu’il tenait la bouteille par le goulot comme une matraque et il la retourna avant de la poser doucement sur le rebord de la fenêtre.
Il savait qu’il ne pouvait pas protéger Jimmy éternellement et se demanda s’il l’avait jamais véritablement protégé de quelque chose. Ils en étaient arrivés au point où l’empêcher de fréquenter les bars présentait de moins en moins d’intérêt. L’humeur de Jimmy s’était détériorée et, dans son ennui et son abattement, il buvait probablement plus chez lui qu’il ne l’aurait fait avec ses amis alcolos à l’Elegance ou au Stockman. Et puis, même si Hickney trouvait le visage de Van Zyl aussi indéchiffrable que des runes et avait de bonnes raisons de s’interroger sur la droiture de ses hommes et le contrôle qu’il exerçait sur eux, il lui avait donné sa garantie.
Il tira sur le cordon du store et une explosion silencieuse de poussière envahit la pièce. De l’autre côté de la fenêtre, il entendait le glougloutement humide et répugnant des pigeons sous les avant-toits et il fit de gros efforts pour réprimer un autre spasme de colère. Quand il se retourna, Jimmy le regardait en clignant des yeux dans la lumière vive.
— Tu peux plus me demander de rester enfermé ici.
— Non. Tu as raison, répondit Hickney. Je ne peux pas.
Jimmy avait déjà commencé à poursuivre ses récriminations, mais il se figea, la bouche ouverte.
— J’ai eu tort, depuis le début, Jim, poursuivit Hickney. Je ne peux pas t’empêcher de vivre ta vie.
Jimmy se tortilla et se redressa dans le fauteuil avant de se tourner avec une expression d’un tel sérieux et d’une telle sobriété sur le visage qu’Hickney fut forcé de sourire.
— Je serai prudent, Hick, je te le jure devant Dieu.
— OK, Jim.
— Au premier signe de problème, je me tirerai.
— Bon, très bien. Mais tout n’est pas encore définitivement oublié.
— Bien sûr, ouais. Absolument.
Dans la cuisine, Hickney ramassa les jambes et les béquilles et les porta comme une brassée de bois d’allumage dans la salle de séjour et les laissa tomber en tas devant le fauteuil dans un vacarme métallique.
— Je ferai gaffe, Hick, dit Jimmy. Et je vais utiliser de la pommade aussi.
— J’aurais dû te boucler depuis longtemps, dit Hickney. Maintenant, équipe-toi et allons-y.
Il regarda Jimmy fixer ses jambes et empoigner ses béquilles, ses gestes étant à présent vifs et précis. L’ombre des barres verticale et horizontale de la fenêtre se projetait sur son dos comme la croix d’une lunette de visée.
— Et tu pourrais te passer un coup de peigne dans les cheveux si tu ne veux pas faire peur aux filles. T’as tout l’air d’un épouvantail comme ça.
Jimmy lui adressa un sourire.
— Putain, je meurs de faim. Je pourrais bouffer le cul d’un putois mort.
— Eh ben, c’est ton jour de chance, dit Hickney. C’est justement ce qu’elle nous prépare.
Vêtues d’un jean, de bottes et de petits chapeaux de cow-boy rouges, les filles apparurent pour leur dire bonjour, étreignant Hickney et leur oncle, puis elles repartirent dans leur chambre. Dans la cuisine, la petite table en Formica avait été dressée, et juste à côté, il y avait une table basse en plastique pour les filles, une vieillerie qu’Hickney avait récupérée à la décharge quelques mois auparavant. Anna s’écarta de la cuisinière quand ils entrèrent et prit une chaise à la table. Hickney se joignit à elle. Ils entendaient les filles imiter des bruits de chevaux ; Anna secoua la tête et ils restèrent assis là un moment à se sourire timidement au-dessus des verres et des assiettes. Derrière eux, des faitouts mijotaient et bredouillaient sur la cuisinière, tandis que la fenêtre poussiéreuse à l’ouest flamboyait.
Jimmy s’avança jusqu’au canapé avec ses béquilles et s’assit, étendant ses jambes artificielles sur un tapis tressé. Pendant le court trajet, il s’était montré enjoué à la perspective de la bonne nourriture et de sa liberté retrouvée, mais tandis que son excitation retombait, son humeur s’assombrit de nouveau et il devint silencieux.
Anna alla au réfrigérateur et revint avec une bouteille de vin rosé. Elle le décapsula et versa cinq centimètres de liquide dans le verre d’Hickney, puis, après avoir hésité, elle se servit une dose beaucoup plus généreuse dans le sien.
— Je vais juste prendre une petite goutte avant le repas, dit-elle.
Afin de détourner le regard d’Hickney de son verre plein à ras bord, elle fit un signe du menton en direction de Jimmy qui s’était déjà endormi, la tête renversée en arrière sur les coussins du canapé.
— Il a vraiment frappé quelqu’un avec cette béquille ?
— Absolument.
— Je n’ai pas le souvenir qu’il ait jamais fait un truc comme ça auparavant.
— Ça l’a fait se sentir bien et moi je l’ai fait se sentir mal à ce sujet.
— Bon, c’est pas une habitude à prendre, n’est-ce pas ? Se bagarrer dans un bar ?
— C’est bien vrai, répondit Hickney. Mais il m’a pratiquement sauvé la peau.
Anna quitta sa chaise pour aller à la cuisinière où elle souleva le couvercle des deux faitouts qui tremblotaient. Elle remua l’un d’eux, porta la cuiller à ses lèvres pour goûter, les sourcils froncés par la concentration, puis elle la tendit à Hickney. Une main posée sur sa hanche, la cuiller levée, c’était pour Hickney une pose qui n’était pas sans faire songer à Ève, la tentatrice, et l’espace d’un instant, il en resta interdit.
— Eh bien ? dit-elle.
Hickney secoua la tête.
— Je vais attendre et me laisser surprendre.
Ils gardèrent le silence un long moment, sans toucher au vin dans leur verre. La tension qu’il avait sentie en elle, plus tôt, devant le magasin d’Ingersoll, était de nouveau perceptible, et son poids invisible la forçait à baisser les yeux sur la table. Les voix de ses filles, résonnant clairement à travers la cloison mince comme le gazouillis d’un ruisselet, semblèrent la réveiller et elle leva le regard vers lui.
— Est-ce que tu as un rêve, Hickney ?
— Je ne suis pas sûr de comprendre ce que tu veux dire.
— Je veux dire, qu’est-ce que tu veux, tu sais, pour l’avenir ?
— Comme fumer des cigares à cinq dollars pièce et conduire une Cadillac ?
— Non, je suis sérieuse. T’en as un ?
Il fit rouler son verre entre ses paumes.
— Non. Pas vraiment.
— Oh, ce n’est pas possible.
— Pourquoi pas ?
— Eh bien, parce que je sais que tu n’as pas envie de ramasser des animaux morts jusqu’à ce que tu sois vieux, jusqu’à ta mort. C’est absurde. Vivre dans cette chambre de motel jusqu’à ta mort ? C’est ça que je veux dire. Faut bien que tu aies une autre sorte d’image dans ta tête.
L’image dans sa tête, c’était celle de cette petite maison au numéro 110 de Fife Street avec sa haie sauvage de caraganiers, mais il n’en avait parlé à personne et il ne pouvait pas le lui dire.
— D’accord, dit-il. Tu sais quelle est la seule image que j’ai dans la tête, ces temps-ci ? Tu vas penser que je suis aussi toqué que Jimmy avec ses nuages. Mais c’est une image de palmier, voilà ce que c’est. C’est tout. Juste un palmier tout simple quelque part. Mais, bien sûr, je sais que s’il y a un palmier, il y a de l’herbe verte et peut-être un océan et il fait chaud tout le temps.
— Et les femmes ne portent pas de hauts, dit Anna.
— Tu m’as demandé, alors je te le dis.
— Je suis désolée. Ce n’était pas pour me moquer.
— En tout cas, c’est ça et c’est tout.
Elle secoua la tête d’un air dubitatif et leva son verre, les rayons obliques du soleil qui entraient par la fenêtre transmutant le vin de telle manière qu’il lui sembla qu’elle buvait la lumière elle-même, ou du feu liquide, et son visage rayonnait. Il s’aperçut qu’il avait les yeux rivés sur elle et il se força à regarder ailleurs.
— Et la fille de la ferme ?
— Je n’ai jamais parlé de ferme.
— Eh bien… le Kansas, dit Anna. J’ai juste supposé.
— Il n’y a rien à en dire.
— Quel était le problème ?
Il contempla le fond de son verre, cherchant le mensonge qui conviendrait. Bien que cela fût vrai, il ne pouvait pas lui dire : C’était toi. C’était toi, le problème. Cette fille avait beau avoir un cœur d’or, ou un visage d’une grande beauté, elle pouvait être prête à aller n’importe où pour vivre avec moi, ce n’était pas toi.
— Je ne sais pas, finit-il par répondre. Il y avait… des obstacles.
— Oh, Seigneur. Des obstacles ? Je t’écoute.
— C’était pas bien. Ou pas assez bien.
Elle leva son verre au néon et but, plus cette fois, tandis qu’Hickney étudiait le motif sur la nappe. Jimmy s’était mis à ronfler et elle se tourna vers lui.
— Tu sais qu’il était fier de toi, n’est-ce pas ? dit-elle.
— Pour quelle raison ? Je n’ai rien fait.
— Tu t’es échappé d’ici. Tu es parti. Oh, il n’arrêtait pas de parler de toi… de tes fusils ou tes canons, que sais-je. Il ne l’avouerait jamais, mais tu lui as manqué. Ce furent deux longues années.
— Pour ce qui était d’écrire, j’étais nul. Je l’ai appelé plusieurs fois, mais il avait toujours l’air d’être soûl, ou à moitié soûl, de toute façon, et c’était pas marrant.
— Ce n’était pas ta faute.
Hickney se pencha en avant et prit son verre entre ses deux mains et contempla son contenu.
— Vraiment ? demanda-t-il.
La petite horloge sur la cuisinière ne donnait pas la bonne heure et, par-dessus le doux murmure des faitouts, il entendait les aiguilles capricieuses cliqueter et ronronner. Anna posa doucement la main sur le bras d’Hickney.
Sans lever les yeux, il dit :
— Je me souviens, tu as écrit une fois, toi.
Anna se cala contre son dossier et le regarda.
— Ah oui ?
— Tu ne t’en souviens plus ?
— Je plaisante. Bien sûr que je m’en souviens. Mais une fois seulement ? C’est vrai ?
— Une fois, oui, je crois, répondit Hickney.
Mais il savait parfaitement que c’était une seule fois, car il aurait pu réciter la lettre au mot près, l’ayant lue et relue, cherchant chaque fois à extraire de ces lignes d’une écriture nette d’école religieuse le sens qu’il souhaitait entendre – l’envie, l’affection, même le plus petit soupçon de regret. Mais il n’y avait rien de cela dans la première lecture, ni dans la dixième, ni dans aucune autre. Pourtant il s’accrochait à la dernière ligne de cette lettre comme un homme dans le désert attend d’un nuage lointain qu’il lui apporte la pluie. Elle aurait pu mettre n’importe quoi, là, au bas de la page. Elle aurait pu écrire Meilleures salutations, ou Cordialement, ou ne rien ajouter du tout. Mais ce qu’elle avait écrit, c’était Je t’embrasse, A.
— Mais une fois, c’était mieux que rien, poursuivit-il. Je te signale au passage que je t’ai répondu. Mais ça devait être après ton départ, car la lettre m’a été retournée.
Il s’était creusé la tête pendant des heures pour écrire sa réponse, rejetant chaque tentative, la trouvant ennuyeuse, ou ampoulée, ou simplement manquant de sincérité, choisissant à la fin ce qu’il estimait être le moins choquant et quand il laissa tomber l’enveloppe dans la boîte, à la caserne, comme s’il venait de signer et sceller le compte rendu de ses propres insuffisances, il regretta aussitôt de ne pas pouvoir la récupérer. Lorsque la lettre lui revint, deux semaines plus tard, il éprouva un immense soulagement. Mais quelques jours après, elle lui apparut plus comme un reproche que comme un répit, une répudiation oblitérée de son pitoyable sérieux, et avec une paire de ciseaux il en fit de tout petits morceaux qu’il jeta à la poubelle.
Le visage d’Anna s’assombrit, comme si elle avait lu dans ses pensées. Levant son verre, elle le vida d’une seule gorgée, puis sembla être sur le point de dire quelque chose, quand les filles accoururent dans le couloir en galopant. Elles firent le tour de la petite salle de séjour, tenant les rênes de leur cheval imaginaire contre leur poitrine, puis elles se précipitèrent sur leur oncle. Il se réveilla et, les yeux troubles, les repoussa l’une après l’autre comme Hickney l’avait vu maintes fois faire avec le chat sauvage, et il les reposa debout sur le sol. L’instant d’après, elles étaient sur lui de nouveau.
Anna dit :
— Il faut que je mette la main sur Eddie.
C’était presque un chuchotement et Hickney crut qu’il avait mal compris.
— Eddie ?
— Pour Sissy. Il le faut, je sais qu’il le faut, mais je n’irai pas là-bas. Je ne peux pas.
Il comprit alors pourquoi elle les avait invités, la raison n’était pas celle qu’il avait espérée et il se sentit ridicule.
— Je ne sais pas quoi faire d’autre, dit-elle. Là-bas, ils paieront les frais. Elle est membre de la tribu, puisque c’est sa fille. Ils paieront tous les examens.
— C’est là qu’il est ? Retourné sur la réserve ?
— J’ai reçu un courrier disant qu’il allait sortir. Je sais qu’il retournera là-bas.
— Oui, je suppose que c’est ce qu’il va faire.
— Mais je n’en sais pas plus. Je pensais qu’au moins il appellerait pour prendre de leurs nouvelles.
Quand Jimmy se manifesta, tous deux se tournèrent vers lui, surpris.
— Ce connard. Il fera rien.
— Surveille ton langage ordurier, dit Anna. Je ne veux pas qu’on parle de cette manière devant les filles.
— Connard, répéta Jimmy. Connard, connard.
Très posément, Anna dit :
— Pas-devant-les-filles.
— Mais j’énonce un fait, tout simplement, c’est ce qu’il est.
— Tu vois, c’est pour ça que je ne t’invite pas. Tu débarques complètement soûl avec ton langage vulgaire.
— Ouais, peut-être bien que je suis soûl, mais qu’est-ce que c’est, comparé à toi, hein ? Comparé à ce que tu faisais là-bas avec lui ?
À voir la mine que fit Anna, on aurait dit qu’elle tombait d’une falaise. Son expression parut calmer Jimmy instantanément. Sentant le changement qui s’opérait en lui, les filles, qui n’avaient pas cessé de se contorsionner sous les bras de leur oncle en riant, s’immobilisèrent tout à coup.
— De toute façon, dit-il, l’air renfrogné, j’ai raison quand je dis ce qu’il est.
— Tais-toi, s’il te plaît, lança Anna. Seigneur, tu ne peux pas tout simplement te taire ?
Quelque chose dans le ton de leur mère qui, comme une sorte de signal, ouvrit la porte de leur monde imaginaire dans lequel elles s’isolaient, et les deux petites filles glissèrent aussitôt au sol où elles s’assirent côte à côte, le regard vide, pareil à celui d’icônes – les pieds, les genoux et les mains se touchant – jumelées et si parfaitement symétriques qu’on aurait pu croire qu’il y avait un miroir entre elles. Hickney observa la transformation, terriblement impressionné. Comme si elles s’étaient retrouvées naufragées, sur une plage déserte qu’elle ne pourrait jamais atteindre, Anna les observa un moment, l’air consterné, les yeux baignés de larmes.
Le regard d’Hickney alla de la mère à ses filles, puis revint sur Anna et ce fut dit avant qu’il ait eu le temps d’y penser :
— Je vais m’en occuper, dit-il. Je lui parlerai.
Anna souleva un coin de la nappe pour tamponner ses yeux, puis resta immobile, le regard baissé sur ses genoux.
— Oh, je ne sais pas, je ne sais pas. C’est juste… (Quand elle fut en mesure de lever les yeux vers lui, les larmes jaillirent de nouveau.) Je n’ai personne d’autre à qui demander.
— Pas de problème. Faut bien que quelqu’un y aille. Je m’en charge.
— Tu fais déjà tant. Pour Jimmy et tout.
— Je t’entends, dit Jimmy. Je suis assis juste là.
— Ce n’est pas juste, mais après ce qui s’est passé, je pense qu’Eddie t’en a voulu, poursuivit Anna. Il ne va pas t’accueillir les bras ouverts.
Hickney le savait, et il savait pourquoi elle était venue lui parler dans la rue, comme il savait qu’il ne serait pas le bienvenu dans la ville de la réserve où se trouvait le père des filles. Il regarda le visage d’Anna, puis la petite fille aux cheveux noirs assise par terre avec ce qu’il imaginait être un horrible ver insidieux s’enroulant dans sa tête, et il savait qu’il n’aurait rien pu dire d’autre que “je vais y aller”.
— Il n’a jamais aimé Hick parce qu’il savait qu’il était amoureux de toi, dit Jimmy.
Hickney jaillit de sa chaise, faisant s’entrechoquer les assiettes et les couverts, et il fut près du canapé en un seul mouvement. Il se planta là, les poings serrés, les mâchoires crispées, sa vision réduite à un étroit couloir rouge au bout duquel se trouvait le visage de Jimmy. Il siffla :
— Ferme-la, bordel. Ferme-la. Ne dis plus un seul mot, putain.
Après un temps qu’il n’aurait pas pu évaluer, il prit conscience de sa propre respiration, et des formes dans la pièce se dissipèrent, puis le rouge s’évacua lentement. Il vit redescendre le bras que Jimmy avait levé, il vit les deux petites silhouettes de mannequins dénuées de toute expression à ses pieds, et en se tournant, il vit leur mère à la table, le visage dans les mains. La retenue dont il avait fait preuve une heure plus tôt chez Jimmy, et pour laquelle il s’était intérieurement félicité, s’était évaporée en un instant.
— Je suis désolé, dit-il.
Personne ne le regardait. Il resta les mains tendues en signe d’impuissance.
— Je n’aurais dû dire ça. Je suis désolé.
Jimmy intervint :
— On pourrait peut-être manger, maintenant ? J’ai faim, moi.
Anna se leva et se mit aussitôt à replacer les assiettes et les tasses qui avaient été bousculées.
— Oui, très bien, dit-elle. On peut manger maintenant. (Elle contourna Hickney et prit chacune des petites par la main.) Mes bébés, allez vous laver les mains avant de passer à table.
Ramenées à la vie par un mot tendre, les petites filles sourirent à leur mère et se mirent debout d’un même geste avant de s’éloigner au petit galop en hennissant dans le couloir.
Le pick-up ne s’était même pas encore arrêté devant sa maison que Jimmy avait déjà ouvert sa portière et il fermait l’attache de ses béquilles quand Hickney lui prit le bras.
— Attends une seconde, bon sang.
Jimmy poussa un grognement.
— Ah, Hick, je sais, j’aurais pas dû dire ça. Tu peux pas laisser tomber ? De toute façon, elle le sait sûrement.
— Faudrait juste que tu réfléchisses une minute avant d’ouvrir la bouche, Jim, d’accord ? Des fois tu me rends dingue.
— J’ai cru que ta tête allait exploser.
— Oui, je suis désolé. Mais dis-moi, qu’est-ce que tu voulais dire en parlant d’Anna quand elle était là-bas avec Eddie ?
— Rien de particulier.
— Mais il y avait quelque chose d’autre. C’était autre chose que son problème de boisson, n’est-ce pas ?
— J’ai juré de ne rien dire.
— Même à ton vieux copain ?
— J’ai juré, Hick. J’ai déjà assez de problèmes comme ça. Tu as vu comment elle était ?
— D’accord, Jim. Peu importe. Je ne t’obligerais jamais à faire quelque chose que tu ne voudrais pas faire.
— Ah ouais ? Tu m’as bien obligé à rester dans cette foutue maison, non ?
À la porte, alors qu’il partait, Hickney entendit Jimmy l’appeler et il le rejoignit dans la cuisine. Jimmy avait déjà enlevé sa chemise et le chat ronronnait sur ses cuisses.
— Dis un peu, comment ça s’appelait déjà ce truc ?
— Faudrait que tu me donnes un peu plus de détails, là, vieux.
— Ce truc, à Seattle, de l’Exposition universelle.
— La Space Needle ?
— Ouais. Quand j’ai dit à Mop qu’on allait y aller, il a dit que ça tourne comme une toupie pendant qu’on est à l’intérieur.
— C’est vrai.
— T’es en train de me dire qu’un bâtiment tourne ?
— Eh ben, pas tout le bâtiment. Juste la partie tout en haut. C’est le haut qui tourne.
— On peut y aller quand ?
— Je ne sais pas. Quand on veut. À l’automne ce serait le mieux pour moi, j’imagine. En septembre, si on veut voir un match de base-ball. Faudrait que je demande à Ogre de me remplacer.
— Il y a un ascenseur ?
— Dans la Space Needle ?
— Ouais.
— Bien sûr. C’est presque obligé.
— Parce que moi, je monterai pas toutes ces marches à pied.
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1E pluribus unum (littéralement : un seul formé de plusieurs) a été la devise des États-Unis jusqu’en 1956, faisant référence aux treize colonies indépendantes originelles qui se sont unies pour former les États-Unis en 1776.
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