Trop loin de Dieu
Chapitre 52
LA nuit était suffisamment claire, et lorsqu’ils eurent quitté l’asphalte de la grande route pour le gravier de Bench Road, ils purent poursuivre avec seulement leurs feux de position allumés. Personne ne parlait. Un second pick-up, transportant les nouvelles recrues arrivées de la réserve, suivait de près, et la caravane mortelle progressait sans hâte à travers un paysage lunaire luminescent d’une beauté nue et saisissante. Dans les pâtures qu’ils longeaient, les bêtes les regardaient passer avec leurs yeux lents couleur de soufre, le panache de leur haleine rayonnant dans l’étrange lumière bleutée de la Lune.
Là où la route entrait dans les bois, un grand-duc s’éleva pesamment du fossé de drainage et battit des ailes devant leur pare-brise, un gros lièvre se débattant dans ses serres. Boss Ribs, assis à l’avant du premier pick-up, se tourna vers les autres dans la cabine obscure et sourit, encore suffisamment proche de ses ancêtres et de leurs chamans pour faire sien un présage favorable – sans jamais se demander qui était le grand-duc et qui était le lièvre.
Ils descendirent de leurs véhicules dans un vent qui soufflait en permanence et ils se soulagèrent. Quelques-uns des hommes allumèrent une cigarette, tirant d’énergiques bouffées avant de s’en débarrasser d’une chiquenaude. Les arbres oscillaient en gémissant et partout dans l’obscurité la neige tombait des branches avec un bruit mat et sourd. Boss Ribs hocha la tête avec satisfaction. La lune, le grand-duc, et maintenant cette bénédiction de la main de Dieu qui allait masquer tous les bruits de leur approche. Il baissa sa fermeture Éclair et urina, souriant au dôme clair incrusté de diamants, où il eut l’impression que d’autres guerriers, arpentant fièrement les innombrables constellations glacées avec leur lance et leur arc faits d’étoiles, lui rendaient son sourire.
Eddie Horn donna ses instructions une dernière fois aux trois nouveaux venus, puis tous mirent leur arme à l’épaule et, sans parler, ils commencèrent à se frayer un chemin vers les hauteurs au milieu des pins encapuchonnés. Ils ne tardèrent pas à retrouver les traces laissées par Hickney et Horn et ils les suivirent, grimpant d’un pas régulier en file indienne dans la neige, jusqu’au moment où, une vingtaine de minutes plus tard, ils atteignirent l’ancienne route des forestiers, depuis longtemps désaffectée, et à partir de là, la marche devint plus aisée.
Un cerf était passé par là, un grand mâle solitaire, d’après les empreintes parallèles aux leurs, avant de bifurquer abruptement vers les profondeurs inextricables de la vieille forêt, plus bas. Dans une clairière entourée de jeunes pins tordus, ils s’arrêtèrent pour reprendre leur souffle et Horn les quitta. Boss Ribs se leva pour le suivre, mais Horn lui fit signe de rester. Il suivit l’itinéraire qu’Hickney lui avait montré quelques jours plus tôt et qui menait au sommet de la crête où, maintenant, sur l’arête rocheuse nue, le vent faisait rage. Il faisait claquer ses vêtements, le poussant vers l’abîme presque vertical et il s’arc-bouta, calant ses pieds dans les rochers. Il scruta un long moment la vaste étendue couleur de chaux, désolée et scintillante. Rien ne bougeait. Au bout d’un moment, deux phares apparurent sur la grande route, tout en bas, serpentant à travers le vide noir comme un bolide et il les observa jusqu’à ce qu’ils aient disparu dans la nuit.
Il redescendit, fit un signe de tête aux autres et tous repartirent. Comme prévu, les sept hommes attendirent sous la redoute dans les rochers où se trouvait la sentinelle du camp, accroupis sur leurs talons, immobiles comme des statues, leur fusil posé en travers sur leurs genoux, jusqu’au moment où ils entendirent l’homme parler dans son émetteur. La lueur bleutée chimique d’une flamme vacillante projetait l’ombre tremblante de l’homme sur les rochers de la grotte exiguë. De petits animaux – écureuils, lapins, oiseaux – grossièrement écorchés et gelés, étaient éparpillés sur la neige dans la lumière opalescente comme dans un diorama d’un champ de bataille hivernal, et Boss Ribs se glissa furtivement au milieu d’eux, se releva et trancha la gorge de l’homme d’un geste à peine perceptible. Il y eut un gargouillis étouffé, puis il descendit de la redoute et les hommes poursuivirent leur chemin.
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