Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 9 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 9

 

HICKNEY les avait poussées toutes les deux sur la balançoire jusqu’au moment où il avait senti la fatigue dans ses bras et quand il finit par les laisser pour aller s’asseoir près de leur mère, il aurait tout aussi bien pu disparaître. Quittant la balançoire, elles commencèrent à se courir après dans la neige, chacune anticipant les mouvements de l’autre comme si elles avaient un même esprit en commun, et elles gambadaient en silence et souriaient en descendant la pente dans un pays imaginaire au-delà duquel il n’y avait plus rien.

Peu à peu, le ruisseau qui serpentait reprenait possession du terrain de jeux ; une clôture en grillage qui avait barré l’accès à la rive était arrachée et défoncée par des débris charriés par les crues. Juste au moment où les filles atteignaient le ruisseau, une meute de chiens bigarrée déboucha brusquement des broussailles, menée par le plus gros d’entre eux qui traînait dans sa gueule la colonne vertébrale d’un wapiti ou d’un cerf. Quand ils virent les filles, ils s’arrêtèrent sur-le-champ, les yeux fixés sur elles à cinq ou six mètres de distance, la poitrine haletante, leur haleine fumant dans le froid. Il y en avait de toutes les formes, de toutes les tailles et de toutes les couleurs, efflanqués et hirsutes, les os pointus de leurs épaules et de leurs hanches leur transperçant presque la peau. Hickney quitta le banc et courut vers les filles, mais les chiens s’éloignèrent sans cesser d’aboyer et de grogner, les os qu’ils se disputaient cliquetant parmi les arbres nus.

C’est Anna qui avait aperçu les chiens en premier, horrifiée de les voir foncer sur les filles, et quand Hickney grimpa la pente pour revenir s’asseoir près d’elle, haletant, elle avait une main sur sa gorge et l’autre posée à plat au-dessus de son cœur.

— Mon Dieu, dit-elle. Est-ce qu’ils emporteraient un enfant ? Ils pourraient s’attaquer à une personne ?

— Non, répondit Hickney. Bien sûr que non.

— Ils viennent d’où, tous ces chiens ?

— Je ne sais pas exactement. Mais on commence à en voir pas mal.

Elle était assise près de lui, frissonnant dans son vieux blouson d’université, un long cache-nez jaune enroulé deux fois autour du cou, les mains rougies par le froid. Malgré cette irritation, c’étaient des mains de musicienne, et il éprouvait l’envie d’en sentir le poids et la perfection. Mais les siennes étaient rugueuses et calleuses, avec des ongles fendus et bordés de crasse en permanence, et il lui semblait qu’elles ne pouvaient pas aller ensemble – comme des pièces d’un puzzle qui ne correspondaient pas, des engrenages qui ne coïncidaient pas.

— Tu sais pour quoi je prie, parfois ? demanda-t-elle. Pour qu’un jour elles quittent cet endroit. Je ne récite pas un chapelet ou quelque chose de ce genre, je demande juste que quelqu’un les fasse partir d’ici.

Ils ne pouvaient plus voir les chiens, mais ils suivaient leur progression dans le val du ruisseau d’après le volume faiblissant des aboiements et du bruit des branches malmenées.

— À Dieu, j’imagine. J’imagine que c’est à Dieu que je demande de les faire partir d’ici.

— Si je n’étais pas sûr du contraire, je dirais que tu as discuté avec Jimmy.

— À propos de quoi ? Du fait que je prie ?

— À propos de partir.

— Il veut partir ?

— Quelque chose comme ça. Je pense qu’il a juste besoin de changement.

— Il irait où ?

Hickney secoua la tête.

— Je pense qu’il se sent surtout seul.

Anna laissa son regard se perdre par-delà le champ enneigé.

— C’est ce que cet endroit fait aux gens, dit-elle.

— Il n’est pas si terrible que ça, si ?

Elle se tourna complètement vers lui sur le banc, une expression d’incrédulité sur le visage.

— Tu es sérieux ?

— Je ne sais pas. Bien sûr. Pourquoi ?

— Seigneur, qu’est-ce que cet endroit pourrait bien avoir à offrir ? Surtout à des filles. Surtout des filles comme elles. Quel… quel espoir ? Se faire mettre en cloque par le gamin d’un ranch quelconque et donner à manger à ses vaches ? Bosser au grill pendant vingt ans ? C’est ça ? Ou finir comme moi, Hickney ? Qu’est-ce qui ne va pas chez toi, pour que tu refuses de voir ça ?

Inconsciemment, il s’était écarté d’elle, les mains levées dans un geste d’apaisement comme s’il affrontait un chien menaçant.

— Attends un peu. Attends une seconde.

— Non, toi, attends une seconde. Ce ne sont pas tes enfants.

— Ça ne veut pas dire que je ne me soucie pas d’elles.

Elle croisa les bras et lui lança un regard furieux.

— Si tu t’en souciais, tu voudrais qu’elles s’en aillent.

— Si c’était ce qu’elles voulaient, je le voudrais aussi. Bien sûr que je le voudrais.

— Ici, il n’y a rien pour elles et ça n’est pas près de changer.

— Mais ça n’est pas vrai.

— Tu parles, que ça n’est pas vrai. Mais tu ne le vois pas parce que tu t’accroches au passé. Comme tes vieux types, qui s’accrochent à un monde qui n’existe plus. Mais cette ville est morte et ces vieux types le seront bientôt aussi. Alors, il n’y aura plus que toi, et tu seras là, à regarder autour de toi en te demandant où est passé tout le monde.

— Bon Dieu, Anna. Qu’est-ce…

Elle lui coupa la parole, crachant ses mots avec dégoût.

— La moitié des maisons de Main Avenue sont vides, avec des planches clouées aux fenêtres, Hickney, tu l’as pas remarqué ? Ils ont fermé la bibliothèque. Non, écoute. La bibliothèque. Il n’y a pas de travail, et le peu qu’il y a, c’est des boulots merdiques. Il y a… il y a…

Un de ses bras s’était agité dans un large geste accusateur en direction de la ville, et soudain, tendu et visiblement tremblotant, il balaya le dédale des broussailles, plus bas.

— Bon Dieu, il y a des chiens sauvages qui courent dans tous les coins.

Cela faisait longtemps qu’il en soupçonnait l’existence, mais l’amertume d’Anna le stupéfia et il resta abasourdi, sans voix. Plus tard, tandis qu’il roulerait sur les routes enneigées, ou qu’il serait étendu dans son lit, tout éveillé, dans le noir, les mots afflueraient sans discontinuer – logiques, irréfutables – plaidant la cause de la ville. Elle avait connu le déclin auparavant, oui, bien sûr, mais elle s’en remettait. Les choses étaient cycliques. Chaque mouvement vers le bas était suivi, tôt ou tard, d’un mouvement vers le haut. La ville s’épanouirait de nouveau, et les filles avec elle. Seul, il s’imaginait suffisamment audacieux pour prédire un avenir plus souriant qu’ils partageraient ici tous les quatre. Ce qu’il ne pouvait pas contester, c’était qu’il choisissait de ne pas voir les choses telles qu’elles étaient. Mais ce n’était pas parce qu’il se raccrochait au passé. C’était parce que tant qu’Anna et ses filles étaient dans cette ville, le reste n’avait aucune importance. Sans elles, il le savait, sa vie était exactement semblable à cet endroit délabré et désolé qu’elle avait décrit. Dans les heures de désespoir qui précéderaient l’aube – vaines, insomniaques, la tête dans les mains –, il serait tourmenté par l’idée que l’avenir qu’il avait construit, comme les visions qu’il avait eues devant la vitre de la fenêtre dans Fife Street, pourrait se révéler non seulement ridicule, mais dangereux.

Au nord, un nuage noir, massif, bouillonnait au-dessus des collines et une neige sèche commença à tomber. De petits oiseaux, poussés comme des feuilles mortes en avant de la tempête, s’éparpillèrent autour d’eux. En contrebas, les filles firent une pirouette maladroite dans leur parka et leurs bottes d’hiver, puis se figèrent. Anna se leva pour les appeler.

— Allez, mes petites chéries. C’est l’heure de rentrer.

Les filles ne bougèrent pas. Elles étaient devenues des arbres et se tenaient l’une à côté de l’autre, les bras en l’air.

Finalement, Hickney ne parvint à dire qu’une seule chose :

— Je voudrais ce qu’il y a de mieux pour elles, ici ou ailleurs, peu importe.

Elle se tourna et baissa les yeux sur lui, puis elle s’effondra sur le banc, la tête baissée, les mains serrées entre ses cuisses.

— Oh, Hickney, je ne suis vraiment qu’une horrible garce. Je suis désolée. Je sais bien que c’est ce que tu voudrais. Et je sais que tu te soucies d’elles. Je veux juste qu’elles aient ce qui se trouve ailleurs. Dans le monde.

Le long du ruisseau, les arbres frêles se courbèrent violemment, puis se redressèrent en frémissant et Hickney crut que les chiens étaient revenus, mais c’était seulement le vent. La neige faisait un petit bruit, comme un sifflement, dans les branches.

— Tu y es allée, ailleurs, dit-il. Mais tu es revenue.

Ces mots semblèrent l’abattre un peu plus et elle leva les pieds pour les poser sur l’extrémité du banc, présentant à Hickney la froide perfection de marbre de son profil, la dureté que la colère avait mise dans ses traits à présent disparue.

— Oui, j’y suis allée. C’est drôle, non ? J’ai cru que je partais, que je commençais quelque chose de nouveau et de passionnant, mais je ne faisais qu’emporter avec moi tous mes problèmes. Alors je suis revenue. Je n’étais pas de taille pour ce qu’il y avait dans le monde extérieur.

— C’était à cause d’Eddie ?

— Ça serait la réponse facile. Mais ce ne serait pas la plus honnête.

— Pourquoi, alors ?

Elle leva brièvement les yeux, le regard humide.

— Oh, Hickney, dit-elle. Il y a tant de choses que tu ne sais pas.

Elle se détourna, porta un coin de son écharpe à chaque œil. Plus bas, près du ruisseau, ses filles se tenaient parfaitement immobiles, les bras tendus, comme pour faire venir de ces nuages noirs encore plus de neige et de vent.

— Pourquoi ? répéta-t-il. Dis-moi.

— Non, parlons de toi. (Elle resserra son écharpe autour de sa gorge et se redressa près de lui.) Pourquoi es-tu revenu ?

— Tu changes de sujet.

— Oui, je suis maligne, hein ? Alors, pourquoi ?

— Où aller, sinon ? C’est ici chez moi.

— Pas à cause d’une fille ? C’est pas parce que tu es parti quelque part et qu’on t’a brisé le cœur et que tu es revenu en courant ?

— Non.

— Allons, je sais tout sur cette fille du Kansas. Elle t’a maltraité et t’a rendu aigri vis-à-vis des femmes, et c’est pour ça que tu es revenu, humilié, reprendre ta petite vie bien tranquille.

— Il y en a un qui parle trop, dit Hickney. Et ça ne s’est pas passé comme ça. Il ignore tout.

— Il en sait suffisamment. J’ai juste rempli les blancs.

— Et qu’est-ce que tu voulais dire quand tu as dit “comme moi” ?

— Comme toi ?

— Non, tu as dit que tu ne voulais pas qu’elles finissent comme toi.

— Toi aussi, tu peux être malin, quand tu veux.

— Qu’est-ce que tu voulais dire ?

— Quelqu’un de malin comme toi ne devrait pas avoir besoin qu’on lui explique.

— Tu élèves deux enfants toute seule. Ça n’est pas rien.

Elle prit sa main qui était posée entre eux, sur le banc, dans la sienne, blanche et glacée, mais qui envoya dans les veines d’Hickney une bouffée de chaleur apaisante. Il capta une faible odeur incongrue de fleurs printanières.

— Seigneur, Hickney. (Sa voix était claire et taquine, à présent.) Cette fille du Kansas devait être un drôle de numéro. Tes critères sont vraiment nuls.

Elle se leva d’un bond et dévala la pente en courant jusqu’à ses filles, comme si elle était elle-même une petite fille, riant aux éclats, faisant tournoyer ses bras à la manière d’un moulin à vent. La bourrasque était maintenant sur eux et la neige tombait drue et oblique, poussée par le vent, et Anna disparut derrière le rideau de tourbillons blancs. Mais il pouvait encore l’entendre, telle une sorcière de conte pour enfants, lançant le nom de ses filles dans la tempête, comme un sortilège pour les protéger du mal.

Quand il rentra dans sa chambre, il secoua la neige de ses vêtements, accrocha sa veste de toile et son gilet, tira une de ses chaises pliantes près de la fenêtre et s’assit, les genoux pratiquement contre le rebord. Il entendit la chaîne du chien noir cliqueter maillon après maillon, et il imagina la pauvre bête tremblotante tandis qu’elle s’accroupissait au milieu des tas de merde gelée, au bout de son attache. Quand le chien fut rentré dans sa niche, il y resta couché et continua à gémir un long moment. Hickney alla à son réfrigérateur et trouva un morceau de steak rond dont le pourtour commençait à devenir grisâtre, et il sortit en pantoufles dans la cour. Aussitôt ses oreilles se mirent à brûler et le froid déclencha une douleur dans sa poitrine. Il entendait le chien geindre pitoyablement dans son trou et il lui parla, agitant la viande au bout de son bras, et l’animal jaillit en grognant, lacérant le sol gelé lorsque la chaîne se tendit. Hickney eut un brusque mouvement de recul qui lui fit lâcher le morceau de viande, hors de portée du chien, où, au lieu d’être un cadeau, il resta dans la neige comme une torture.

Revenu à sa chaise près de la fenêtre, dans la chambre sombre et vide, il s’adressa au chien à haute voix en secouant la tête.

— Pauvre enfoiré, dit-il. Tu ne sais pas plus que moi ce que tu veux.

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