Trop loin de Dieu
Chapitre 7
CERTAINS d’entre eux étaient vêtus d’amples blousons blancs et semblaient vraiment faire partie intégrante du sol sur lequel ils étaient allongés, d’autres portaient des treillis camouflage de surplus et quelques-uns, les vêtements qu’ils auraient mis pour aller travailler – chaussures, jeans, vestes de toile, casquettes de base-ball tachées de boue et de sueur – et, çà et là, on voyait des guêtres grossières et des gilets en daim, et il y en avait un qui, tout en manœuvrant la culasse de son fusil, n’arrêtait pas de rejeter en arrière une étrange toque qu’il avait faite avec des peaux d’écureuils gris. Ils tiraient sur des cibles fixées sur des ballots de paille avec des branches pointues. Ces cibles étaient des silhouettes humaines et certaines avaient été transformées en caricatures diverses, selon les penchants particuliers de chacun. Quelques-uns de ces hommes n’avaient jamais tiré avec un fusil auparavant, et l’un des anciens soldats se tenait au-dessus des nouveaux-venus, des jumelles rivées aux yeux, leur annonçant leurs erreurs de tir. Trop bas. Trop bas. Trop à droite. Trop haut. Il y avait quelques fusils de chasse parmi eux, mais la plupart des armes étaient de type militaire ou tactique, noires et sinistres sur le fond blanc, et les douilles de cuivre éjectées faisaient grésiller la neige.
Un homme en treillis impeccable et rangers brillantes se tenait à côté de Van Zyl et quand la radio attachée à sa ceinture crépita, il la mit à son oreille.
— Il est là-bas, sur la route, maintenant, rapporta-t-il. Il dit qu’il n’entend rien.
— Très bien, sergent.
Ils restèrent quelques minutes à observer les recrues tirer, puis l’homme en treillis remarqua :
— Il y en a parmi eux qui rateraient un éléphant dans un couloir. (Il secoua la tête de dégoût.) Regardez-les. On dirait des gamins qui jouent à se déguiser ou un truc de ce genre.
— Ce n’est pas un jeu, dit Van Zyl. C’est bien loin d’être un jeu.
Convaincu que le nuage en forme de tête de chèvre présageait quelque chose de terrible, Jimmy ne se départit pas de son humeur morose, ne mangeant pratiquement rien, et il fut impossible de le réconforter. Suivit une semaine de neige, de vent et de froid intense et quand Hickney suggéra que c’était cela que le nuage avait annoncé, Jimmy rejeta cette idée sur-le-champ et retourna d’un air maussade à sa boisson.
À la fin de cette semaine-là, Hickney suivit le chasse-neige d’O’Gorman à l’intérieur de terres balayées par le vent où rien ne bougeait, à part un oiseau, de temps à autre, et où un soleil vague et lugubre ne projetait même pas la plus petite ombre. Il tourna le bouton de sa radio à travers un mélange de voix déformées et de parasites et finit par trouver The Country Giant, la station de Great Falls. Il conduisit pendant une trentaine de kilomètres sans cesser de chantonner sur les accords de musique country jusqu’au moment où ils furent couverts par le claquement des chaînes de ses pneus, et il s’arrêta pour les remettre en place. Il n’avait pas fait attention à l’endroit où il se trouvait, et quand il fut sorti de son camion, il regarda autour de lui et il aperçut, dans le champ voisin, les restes d’un vieux hangar d’agnelage qui dépassaient des amas de neige.
Un jour d’automne, des années auparavant, son père avait arrêté la voiture derrière ce hangar pour observer un troupeau de cerfs mulets en train de paître tranquillement sur la colline juste au-dessus. Suivant ses instructions, le garçon était sorti de la voiture et avait décrit un grand arc de cercle à travers l’armoise, avant d’entrer dans le bois quelques centaines de mètres plus bas, ayant pour mission de rabattre les cerfs vers l’endroit dans les arbres où son père était embusqué, contre le vent, sa 30-30 sur les genoux. Le garçon traînassait – rêveur, enfant du monde et le monde une source d’émerveillement pour lui – observant un faucon tournoyer haut dans les airs au-dessus de lui, pas plus gros qu’un grain de poussière. D’autres oiseaux s’agitaient dans les arbres.
Dans la terre sous ses pieds, il y avait une quantité de boîtes de conserve rouillées, une semelle de chaussure, en cuir, recourbée. Une petite bouteille verte. Il ramassa un morceau de planche usée par les intempéries et la retourna. Le nom John y était gravé et en dessous, à peine lisibles, les années pendant lesquelles il avait vécu : 1899-1911. Sur un petit replat, plus haut, parmi les aulnes dénudés, il aperçut les poutres d’une ancienne ferme. De là où il était tapi, son père lui fit signe de remonter la pente, mais le garçon avait pris racine. Il imagina la tombe emportée par les eaux, quelque part, plus haut, où les bras du squelette de l’enfant cherchaient un compagnon de jeu dans la solitude de son trou peu profond. Les aulnes, privés de leurs feuilles dressaient leurs silhouettes torturées sur un fond de ciel d’automne parfait, et les corbeaux dans leurs branches l’appelaient, empruntant la voix des morts abandonnés. Il restait là, figé, tenant dans ses mains le morceau de cèdre grossier commémorant John – un garçon de son âge, un garçon semblable à lui – qui était mort si jeune dans cet endroit. Comme un homme assailli par un essaim de guêpes, son père gesticulait tel un forcené à présent, décrivant des cercles avec ses bras pour lui indiquer où se dirigeaient les cerfs, et, pour finir, le troupeau étant hors de portée, il abandonna toute discrétion et se mit à hurler. Tandis qu’il avançait à grandes enjambées vers lui, sa voix n’était pas plus insistante aux oreilles du garçon que le vent dans les arbres ou les cris des oiseaux, et il ne sut que son père était là que lorsque la ceinture commença à le fouetter. Homme consciencieux de bien des manières, son père avait soigneusement posé sa carabine sur la fourche d’un arbre et il s’était mis au travail sans dire un mot. La ceinture se levait, puis s’abattait. Les quelques feuilles encore sur les trembles frissonnants, plus haut sur la pente, faisaient comme de petits cliquetis, et les cerfs, entendant les claquements de la sangle et les gémissements étranglés du garçon s’enfoncèrent dans le couvert, au-dessus d’eux, aussi silencieux eux-mêmes que des fantômes.
Trois semaines plus tard, la première neige de la saison se mit à tomber en abondance, poussée par le vent. La double trace de roues qui menait à leur petite maison ne tarda pas à disparaître, les poules dans l’enclos se turent et leurs crêtes devinrent toutes noires. L’électricité avait été coupée. Hickney se souvenait de la plainte du vent dans le conduit de la cheminée et le clappement métallique du registre, ainsi que la porte disjointe bégayant dans le chambranle comme si la tempête frappait poliment pour entrer. De sa chambre, il les entendait se disputer. À genoux, près de son lit, il pria pour demander une intercession qui, il le savait, ne viendrait pas, et il finit par se plaquer les mains sur les oreilles pour noyer les cris de douleur. Le froid s’intensifia dans sa chambre, la neige tomba toute la nuit tandis que le vent mugissait.
Elle était enceinte de trois mois. Les serviettes de bain qu’elle utilisait pour éponger son sang s’entassaient sur le sol près de son lit. Son père ne quittait pas la cuisine où il continuait à boire et, depuis la chambre de sa mère, le garçon l’entendait délirer. Il s’endormait, la tête sur les bras, puis se réveillait pour se déchaîner et taper du poing sur la table. La mère du garçon était étendue, le haut du corps appuyé contre les barres de métal de sa tête de lit, et le garçon était assis, le regard rivé sur elle. Au début, elle lui parlait, lui susurrant des mots de réconfort, comme si c’était lui qui était malade. Le matin du troisième jour, elle l’appela, et, bien que la clarté du jour fût suffisante, ses yeux balayèrent la chambre, passant sur lui sans le voir. Sa main se leva et finit par trouver la joue du garçon, et elle sourit d’un air absent au vide au-dessus de sa tête.
— Apporte-moi la Bible, dit-elle. Mets-la ici. Maintenant, jure. Jure sur la Bible.
Des heures plus tard, quand elle rejeta ses couvertures, de la vapeur s’éleva de ses bras et de ses jambes dans la pénombre glaciale de la pièce, et le garçon s’imagina que c’était son âme qui s’échappait d’elle. Il remonta les couvertures jusqu’à son menton pour l’empêcher de fuir, mais elle les repoussa de nouveau. À travers le brouillard des larmes qu’il versait, le visage de sa mère devint de plus en plus pâle, jusqu’au moment où, sur le blanc du drap, il ne fut plus qu’une tache incertaine. Au fil des années qui s’étaient écoulées depuis, ce visage était devenu plus flou encore.
Hickney se souvenait à peine d’elle. Elle avait vingt-sept ans à cette époque. Le troisième jour, le voisin était venu les dégager. Toutes les poules gisaient alors par terre dans l’enclos, comme des jouets abandonnés, et les deux ouvriers du voisin avaient enlevé l’axe des charnières pour démonter l’étroite porte du poulailler, et ils avaient mis sa mère dessus, puis ils l’avaient transportée à grand-peine dans la neige qui leur arrivait aux genoux jusqu’au plateau du camion. Son père avait passé onze ans en prison pour homicide involontaire, puis il avait disparu. Hickney ne le reverrait jamais plus, mais il savait que la route prise par son père à sa sortie, quelle qu’elle fût, le conduirait à son pays natal, lieu de vengeance et de douleur, où il recommencerait.
Engourdi, il roula jusqu’à la limite du comté et fit demi-tour. Ses itinéraires lui étaient désormais si familiers qu’il continuait à les suivre dans son sommeil, la plupart des nuits. Il s’arrêta une fois, pour dégager la patte d’un cerf qui sortait de l’accotement gelé, et il s’acharna sur la glace à coups de pelle et de hachette pendant une dizaine de minutes avant de renoncer. Il resta planté sur l’asphalte, regardant la fine extrémité de la patte qui était pointée comme une exhortation à repartir, et repartir encore. Pour aller où ? se demanda-t-il.
Plus loin, une compagnie de perdrix grises gisaient sur le bas-côté défoncé de la route, pareilles à des figurines tombées d’un manteau de cheminée. Elles semblaient être mortes de peur et rien d’autre. Il les aligna sur le plateau de son camion et roula le reste du chemin jusqu’à la ville avec ses phares allumés. Il était quatre heures et demie de l’après-midi. Des bois à l’ouest de la route, deux colonnes jumelles de fumée s’élevaient des bâtiments du ranch pour vacanciers où Robert Van Zyl et ses hommes battaient leurs tambours et arrachaient la viande des os du gibier avec leurs dents. C’est du moins ce qu’Hickney imaginait.
À cinq heures, le jour suivant, il était devant la cuisinière quand il entendit le taxi de Bear s’arrêter dehors, puis ce fut le grincement métallique familier des béquilles de Jimmy qui remontait l’allée. Il y eut un fracas soudain de bois et de métal au moment où le chien jaillit de sa caisse, puis un bref jappement aigu quand il fut stoppé net, arrivé au bout de sa chaîne. Hickney enfila un pull et sortit en pantoufles dans le froid. Il vit dans la neige l’endroit où Jimmy avait quitté le trottoir pour feinter en direction de la cabane du chien, et maintenant, il se tenait juste hors d’atteinte de la chaîne, se balançant sur ses béquilles, et il ricanait.
— Quel taré, dit Jimmy. Il fait la même chose à chaque fois.
— S’il casse sa chaîne un jour, je te retrouverai en morceaux dans sa merde.
Le chien fit un bruit humide et étranglé en tirant sur l’épaisse lanière de cuir de son collier, sa cage thoracique décharnée se soulevant. Ils restèrent à l’observer, à quelques pas de distance.
— Il a l’air à moitié mort de faim, dit Jimmy.
— Je sais. Je lui ai jeté des restes, il y a une quinzaine de jours, et le type est sorti pour me dire de ne pas faire ça parce qu’il ne veut pas que son chien devienne gentil avec les inconnus.
— Alors il le fait mourir de faim pour le rendre méchant ?
— Je crois que c’est ça.
— Quelle raison on peut avoir de vouloir rendre un chien méchant ?
— Je ne sais pas, vieux. Peut-être qu’il entasse des diamants et des rubis là-dedans. Peut-être qu’il a un tas de lingots d’or haut comme ça.
— Ça m’étonnerait.
Hickney passa un bras autour des épaules de Jimmy et lui frictionna les cheveux.
— Ouais, probablement pas. Peu importe. Allez, viens, on va bouffer.
À l’intérieur, Jimmy se débarrassa de sa veste et de ses béquilles, détacha sa jambe et s’affala sur le lit d’Hickney.
— Bon sang, elle sent drôlement bon, ta victime de la route. Qu’est-ce qu’il y a au menu ?
— Perdrix, répondit Hickney.
Il les avait enroulées dans une tranche de lard et quand il ouvrit la porte du four, elles grésillèrent et crépitèrent dans le plat à rôtir.
— Je crois bien que c’est ce que j’aime le plus, affirma Jimmy.
Hickney appuya sur la poitrine de chacune des perdrix, puis les arrosa une dernière fois de graisse brûlante, se lécha le doigt et mit ses gants de cuisine matelassés.
— Eh bien, je pense que celles-ci sont prêtes à recueillir toute ton attention. Amène ton cul jusqu’à la table.
Il servit les perdrix et deux pommes de terre en robe des champs, ainsi que des cuillerées de chou bouilli dans un pot fumant, et ils se jetèrent sur leur assiette comme des sauvages affamés, échangeant de simples interjections inarticulées et des grognements de plaisir tout en se lançant des regards de satisfaction par-dessus le goulot de leur bouteille de bière. Quand ils eurent terminé, Jimmy récura son assiette vide avec la peau d’une pomme de terre qu’il mit dans sa bouche.
— Je ne peux pas te laisser manger l’assiette, dit Hickney. Je n’ai que ces deux-là.
Ensuite, ils reculèrent leur chaise de la table et desserrèrent leur ceinture. Jimmy rota et porta les doigts à la bouche d’une manière guindée en souriant.
— Je te prie de m’excuser, dit-il.
Hickney le regarda et secoua la tête.
— Il est encore tôt, tu veux qu’on aille faire une virée sur la colline ? demanda-t-il.
— OK, mais emmenons le reste de cette bière pour nous tenir compagnie.
— Tu penses à tout, répliqua Hickney. C’est pour ça que je te garde toujours près de moi.
Jimmy fixa ses prothèses et ils sortirent.
— Juste une seconde, dit Hickney.
Il rentra dans sa chambre et en ressortit avec l’une des carcasses de perdrix, et quand ils tournèrent au coin du bâtiment, il la jeta en direction du chien. À peine avait-elle touché le sol que l’animal bondit et atterrit dessus, avant de rentrer à reculons dans sa caisse où il disparut. Pas un seul instant il ne les avait quittés des yeux.
— Il va tout avaler. Il n’en restera pas la plus petite trace.
Ils restèrent un instant à écouter l’horrible craquement des os broyés à l’intérieur de la niche. À un moment donné, au cours des jours précédents, le nom du chien avait été écrit au-dessus de l’ouverture, les lettres, apparemment tracées avec un doigt trempé dans la peinture avaient coulé sur le bois brut et irrégulier.
Hickney cracha et secoua la tête.
— Quelque chose me dit que le nom de ce chien n’est pas Niger.
— C’est pas comme ça que tu l’écris, hein ?
— Non.
— Ce type ne s’améliore pas, on dirait.
— J’en ai l’impression, mon vieux. Mais qu’il aille se faire foutre. Allons vider ces bières.
Comme toutes les autres rues de la ville, River Street était considérablement rétrécie par les énormes amoncellements formés par le chasse-neige et quand ils croisèrent un camion TravelAll modèle 1967 qui montait péniblement vers eux dans les ornières glacées, ils furent obligés de se garer sur le côté et de s’arrêter.
— Voilà Vern, remarqua Hickney. Réglé comme une horloge.
— Le vieux Vern.
L’homme leva sa paume claire au-dessus de son volant et quand il parvint à leur hauteur, il tourna la tête et leur fit un large sourire, son visage noir apparaissant étrangement phosphorescent dans la lueur des cadrans du tableau de bord. Il avait un stand de cirage de chaussures à deux places à la gare, et il rentrait maintenant chez lui, dans sa maison de Fife Street. Hickney observa les feux arrière s’éloigner dans son rétroviseur. Le sourire du vieil homme était comme une chaleureuse onction de gentillesse et le réconciliait toujours un peu avec un monde qu’il estimait par ailleurs porté à la froideur et au mépris.
— J’espère qu’il ne verra jamais la niche du chien, dit Jimmy.
— Moi aussi, mon vieux.
Ils roulèrent lentement dans les rues silencieuses et ils ne rencontrèrent pas d’autre voiture ; ils tournèrent dans Maple Avenue où quelques mobile homes et des petites maisons basses étaient situés tout au bord de la chaussée. Ils passèrent devant une grange, puis devant un terrain boueux où un très vieux cheval ensellé les regarda d’un air lugubre par-dessus les poteaux de son enclos. Puis, il n’y eut plus de maisons ni de lumières, ils franchirent le sommet d’une colline, où l’asphalte laissa place à des graviers et ils se retrouvèrent dans un paysage morne et gelé de céanothes sauvages et d’armoise, et dans les rétroviseurs, la ville avait disparu.
La route s’étendait, parfaitement droite, suivant la ligne cadastrale, montant régulièrement et puis, près du sommet, elle entrait dans un espace dégagé où le vent avait fait son office. La neige emplissait les fossés et se déversait sur la route dans une succession d’étroites congères qui arrivaient à hauteur de moyeu, et Hickney enclencha les quatre roues motrices, mais même ainsi, ils avancèrent en cahotant, dérapant sans cesse pour parvenir au sommet, tandis que les pneus faisaient jaillir des panaches de neige, et que les outils, à l’arrière, cognaient contre les ridelles. Il vira vers l’est sur un chemin à peine visible qui contournait le bord rocheux de la corniche, puis ils continuèrent à rouler jusqu’au moment où la piste disparut complètement et Hickney s’arrêta.
— Vaut mieux qu’on n’aille pas plus loin, sinon quand on nous retrouvera, il ne restera plus que nos os et nos chaussures.
Il mit le frein à main et ils s’adossèrent à leur siège, puis décapsulèrent leur bouteille de bière. Le lit du ruisseau, encombré de débris, s’étendait tout en bas et, plus loin, la ville apparaissait comme un diorama enfantin de boîtes avec des carrés coloriés en jaune pour les fenêtres et des boules de coton, collées sur le crépuscule, pour la fumée des cheminées. Venant des chaumes là-haut sur la corniche, où ils avaient trouvé à manger, quelques canards passèrent au-dessus d’eux avant d’aller virer en bas, près du ruisseau, puis plongèrent brutalement vers l’eau vive comme s’ils avaient été abattus en plein vol. Des cerfs de Virginie, affaiblis et faméliques après les privations de cet hiver interminable sortirent des taillis, grattant mollement le sol gelé avec leurs pattes. Une meute de chiens devenus à demi sauvages, regroupés au bord de River Street, les observait.
Ils burent leur bière. Le moteur du camion ronronnait confortablement, le chauffage ronflait et ils entendaient, tout le long des falaises au nord, les coyotes qui commençaient à aboyer et hurler. En silence, Jimmy suivit des yeux un immense amas de nuages qui se déplaçait en travers du pare-brise, jusqu’au moment où il se retrouva complètement tourné vers la vitre latérale, la couvrant de buée avec sa respiration.
— Ça t’arrive de te demander comment les choses se seraient passées si je n’avais pas eu cet accident ? demanda-t-il brusquement.
— Quelles choses ?
— Je veux dire, est-ce que tu serais resté dans le coin ? Est-ce que tu serais revenu ici après l’armée ?
— Bien sûr que je serais revenu. Évidemment.
— Un jour qu’Anna était vraiment furieuse contre moi, elle a dit que c’est seulement à cause de moi que tu restes par ici. Que tu restes parce que tu te sens coupable, un truc de ce genre.
— C’est des conneries, répondit Hickney. C’est pas vrai.
Les nuages s’étaient massés contre les dômes sombres des montagnes à l’ouest, et le soleil derrière eux les embrasait.
— Cumulonimbus calvus, dit Jimmy, avant d’ajouter, sans se retourner, moi je t’aurais laissé, je pense. Je serais parti d’ici.
— Tu peux encore. Personne ne t’en empêche.
Jimmy regarda devant lui d’un air triste. À l’ouest, où le soleil s’était enfoncé, tout devenait rouge, orange et rose, comme si, là-bas, au loin, une grande ville était en flammes.
— Comment on peut savoir qu’on vit la vie qu’on est censé vivre ?
— Bon sang, qu’est-ce qui te prend ?
— Rien.
— C’est à cause de ces évangélistes fanatiques que tu as laissés entrer chez toi, c’est ça ?
— Non, c’est pas ça. Et t’es pas obligé d’en parler méchamment.
— Non. Tu as raison.
— C’est juste que eux, ils font partie de quelque chose. Et ils voulaient que j’en fasse partie aussi.
— Si c’est ça, tu pourrais commencer par retourner à la messe. C’était quand la dernière fois que tu y es allé ?
— C’est pas ça.
— C’est quoi, alors ?
— Je ne sais pas. C’est juste… Tu vois, il n’y a que toi et moi. Il n’y a rien d’autre.
— N’oublie pas que tu as une famille, Jim. Je pense que tu devrais passer plus de temps avec Anna et les filles. Tu ne les vois presque jamais.
— Nan, ça marcherait pas. Je la rends nerveuse.
— Qu’est-ce que tu veux dire, nerveuse ? Depuis quand ?
— Depuis je ne sais pas quand. Ça date de l’époque où tu étais parti.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Quand elle était avec Eddie. On s’est un peu accrochés.
— Eh ben, arrange ça, dit Hickney. Excuse-toi, je sais pas. Mais réconciliez-vous.
Jimmy fit tourner sa bouteille entre ses cuisses.
— C’était pas moi, Hick. Tu ne vas pas me croire parce que tu prends toujours son parti. Mais elle aime pas m’avoir près d’elle.
— Elle se fait du souci pour toi. Ça, j’en suis sûr. Et puis, je prends pas toujours son parti non plus, quand même.
Jimmy haussa les épaules, le visage toujours tourné vers la vitre. Tout autour d’eux, à présent, les coyotes s’en donnaient à cœur joie.
— Le problème, dit-il, c’est que je devrais avoir de l’importance pour quelqu’un, mais c’est pas le cas.
Dans la cabine sombre, amaigri et perdu dans sa vieille veste de treillis, la voix devenue un simple murmure, il donnait l’impression de s’effacer complètement du monde.
— Bien sûr que si, mon gars, dit Hickney. (Il se pencha et agrippa l’épaule de Jimmy.) Peut-être que moi je ne te suffis pas, mais tu es à peu près tout ce que j’ai. Tu m’entends ? Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.
Il y avait encore suffisamment de lumière sur le promontoire pour qu’ils puissent distinguer les falaises et les silhouettes des arbres, mais l’obscurité envahissait la vallée, plus bas, comme un linceul de brume ou de fumée. Les lampadaires commençaient à grésiller et briller d’une lumière violacée. Les cerfs levèrent la tête de la neige et regardèrent en direction de la route où les chiens étaient apparus, mais ils n’étaient plus là, s’étant fondus dans la nuit pour se rapprocher silencieusement des cerfs sous le couvert des arbres.
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