Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 49 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 49

 

SUR l’insistance d’Eddie Horn, ils étaient tous restés à l’intérieur pour éviter d’être vus et ils avaient complètement envahi le mobile home. Afin de faire de la place pour leurs sacs de couchage et leurs parkas, leurs étuis à fusil étaient dispersés dans toute la salle de séjour et restaient ouverts, les fusils posés sur le capitonnage alvéolé, noirs, bien lubrifiés, inquiétants. Des vêtements étaient éparpillés sur le sol ou accrochés sur les dossiers des chaises. La petite table de cuisine où Horn était assis était débarrassée, mais les assiettes et les verres s’empilaient dans l’évier et sur le plan de travail. Il n’y avait aucun signe d’Anna ni des filles.

Comme s’ils n’avaient pas bougé au cours des heures qui avaient suivi, Red On Top et Boss Ribs étaient assis devant la télévision silencieuse et quand Hickney entra, juste après sept heures, Boss Ribs se retourna pour lui lancer un regard méchant. À personne en particulier, il annonça :

— Ducon est là.

Passant outre les objections de Boss Ribs, Hickney et Horn partirent seuls dans la montagne. Horn resta silencieux dans le pick-up, les yeux troubles, regardant à l’extérieur, en cette journée grise et froide. Ils s’arrêtèrent une fois en dehors de la ville, là où quelqu’un avait heurté un chien. Son arrière-train avait été écrasé et aplati et il gisait à moitié sur la route, accompagné d’une seule pie qui picorait paresseusement le disque de nacre bleu de son œil. Il n’avait pas de collier, ne pesait presque rien et Hickney le prit par les pattes de devant et le balança d’une main sur le plateau de son camion. Quand il remonta dans la cabine, Horn le dévisagea bouche bée sans dire un mot, secoua la tête, puis se tourna de nouveau vers la fenêtre, ses yeux noirs plissés, comme si tout ce qu’il voyait était un affront pour lui.

Ils parcoururent les derniers kilomètres en silence à travers une campagne blanche et vide, où rien ne bougeait, à part des corbeaux çà et là, s’envolant des broussailles au bord de la route. Une vingtaine de minutes plus tard, Hickney se gara sur le bas-côté et coupa le moteur, puis ils se mirent en marche. Quand ils trouvèrent les empreintes brouillées qu’Hickney avait laissées en trébuchant sur la route, à demi-gelé, des jours auparavant, Horn s’immobilisa, suivant des yeux les traces jusque dans les arbres.

— C’est les tiennes ?

— C’est par là que je suis revenu de là-haut, oui.

— T’es sûr ?

— Ouais, je suis sûr.

Plus loin, ils tombèrent sur des traces fraîches de cerfs qui traversaient la piste devant eux et Horn s’immobilisa une nouvelle fois, scrutant un long moment les creux profonds, les mains sur les genoux, avant de se redresser. La tête rejetée en arrière, les yeux mi-clos, il huma l’air dans toutes les directions en prenant de courtes inspirations.

Il n’y avait pas beaucoup de vent, mais la journée était très froide et le ciel restait pesamment accroché en haut des arbres, les vieux ponderosas grinçant et gémissant comme s’ils portaient à bout de bras le poids de plomb des nuages. Ils grimpèrent à travers la clairière, puis atteignirent les arbres où ils furent arrêtés net par une forte odeur musquée et presque immédiatement, ils entendirent des cerfs se lever et partir au galop en s’ébrouant, martelant le sol dans l’obscurité quasi nocturne des bois. Horn renifla derrière eux, comme si, par leur odeur particulière, il pouvait s’assurer que c’étaient les mêmes animaux que ceux évoqués précédemment, puis il fit signe à Hickney d’avancer et ils poursuivirent leur chemin.

Ils s’arrêtèrent une fois encore, là où les traces d’Hickney bifurquaient et serpentaient en direction de la crête. Horn portait des jumelles accrochées à une courroie sous sa veste et il les sortit pour étudier le sentier, puis il lança un regard interrogateur vers Hickney.

— Je suis monté pour jeter un coup d’œil aux environs, dit celui-ci. Ça nous prendrait dix ou quinze minutes. On peut voir loin de là-haut.

Horn remit ses jumelles sous sa veste et après avoir remonté sa fermeture Éclair, il souffla dans ses mains.

— J’suis pas là pour le paysage, dit-il.

Ils suivirent la piste difficile qui coupait en travers du versant de la montagne, où tous deux glissèrent plusieurs fois et s’écroulèrent dans la neige, et, cinq cents mètres plus loin, en dessous de l’endroit où Hickney était tombé dans les éboulis, ils firent une halte. En conduisant, Hickney avait raconté une version de sa rencontre avec la sentinelle, et à présent Horn examinait méthodiquement avec ses jumelles le haut de la pente et ce qu’il pouvait voir de la ligne de crête où le petit homme avait monté la garde. Au bout d’un moment, il laissa retomber ses jumelles et fit signe à Hickney de s’approcher pour lui murmurer :

— Putain, c’est bien ici ? Je ne vois rien que des rochers.

— C’est là. Plus au sud, derrière les arbres.

— Il y a un moyen de voir mieux ?

— Pas sans être vu.

— Merde. (Horn regarda de nouveau dans ses jumelles.) Et il n’y a qu’un seul type ?

— Je crois.

— Mais tu ne sais pas.

— Bon Dieu, comment je pourrais savoir combien ils sont là-haut ? Je ne pouvais quand même pas y aller et me présenter.

— Donc, inconnu, tu dirais. Un nombre inconnu de cinglés là-haut.

— Je sais juste qu’il n’y avait que ce type avant.

— C’est à cause d’inconnues comme ça qu’on pourrait se faire tuer, Hickney.

Un quart d’heure plus tard, ils observaient le camp, couchés de tout leur long au milieu d’osiers emmêlés poussant le long des rives du petit ruisseau. Horn ressortit ses jumelles et scruta pendant plusieurs minutes avant de les abaisser, son regard coulissant de gauche à droite afin de noter et cataloguer mentalement des repères, des issues, des lignes de tir, des abris. Il recensa les fusils que les hommes portaient, les couteaux à leur hanche, leurs vêtements. Pour finir, il recensa les hommes eux-mêmes, par taille et poids, évaluant à partir de leur posture et de leur calme le genre de combat que l’on pouvait attendre d’eux. Il avait enlevé ses gants pour se servir de la molette des jumelles et il avait également enlevé sa casquette pour mieux entendre et il ne semblait absolument pas affecté par le froid et la neige. Hickney était étendu près de lui sur la rive du ruisselet gelé, la mâchoire bloquée pour réprimer ses claquements de dents. Quand Van Zyl sortit du bâtiment principal un peu plus tard, Hickney toucha la manche d’Eddie Horn et hocha la tête ; Horn releva d’un coup ses jumelles et fit tourner la molette pour avoir une vision nette de l’homme. Van Zyl joignit les mains dans son dos, se balança sur ses talons, paraissant très satisfait de tout ce qu’il voyait, puis il fit vivement demi-tour et rentra à l’intérieur. Horn l’avait examiné avec attention et quand Van Zyl disparut, il abaissa ses jumelles, laissant son regard fixé sur l’espace qu’il avait occupé, comme si une image rémanente restait en suspens à cet endroit, une émanation spectrale de l’homme lui-même qu’il allait fixer sur le cristallin de son œil nu en prévision de quelque utilisation future.

Ils rampèrent en arrière sur une distance raisonnable et se retrouvèrent dans le lit sec du cours d’eau. Horn avait un air sinistre et il frissonnait. Il enleva ses gants pour mettre ses mains nues à l’intérieur de sa veste sous ses aisselles et il sautilla sur place pour faire circuler le sang dans ses pieds, comme si le froid qu’il avait été capable de contrôler pendant l’heure passée l’avait envahi dans l’instant. Quand il fut enfin en mesure de parler, il se tourna vers Hickney, plissant les paupières.

— Putain, c’est pas un ranch pour vacanciers, ça. SUR le trajet du retour, Horn garda les mains sur ses genoux tremblotants et il fit tourner ses bagues en permanence. À haute voix, il passa en revue tout ce qu’ils avaient vu et il compara les détails avec ceux de l’expédition faite précédemment par Hickney, puis il interrogea Hickney sur Malvern et le gars du Sud, ainsi que sur le rouquin et tous ceux du camp qu’il avait rencontrés, même brièvement. Il posa des questions sur le cirque, sur la bagarre dans le bar, et de nouveau sur le rouquin.

Lorsqu’ils arrivèrent au mobile home et qu’Hickney coupa le moteur dans l’allée, Horn avait orienté le compte rendu entièrement sur Robert Van Zyl. Quand, pour finir, Hickney lui raconta leur dernière entrevue, deux jours plus tôt, Horn l’interrompit plusieurs fois pour demander des précisions, prenant le temps de réfléchir aux réponses d’Hickney, avant de refaire la même demande mais formulée différemment, comme si dans les variations subtiles des réponses d’Hickney, il pouvait glaner une idée intéressante. Puis il se croisa les bras et se cala contre le dossier du siège.

— Quoi d’autre ?

— Rien d’autre.

Hickney était en train d’observer la fenêtre de la cuisine, où une lumière venait de s’allumer et, se tournant, il s’aperçut qu’Eddie Horn avait les yeux fixés sur lui.

— Il n’y a rien d’autre.

Horn continua à le dévisager brièvement, puis il se détourna, laissant son regard errer sur les toits en tôle des maisons, dans la direction des collines, au nord, la tête inclinée, comme s’il écoutait quelque chose, ou prêtait attention à quelque voix intérieure.

Au bout de plusieurs minutes, il dit :

— Tout d’abord, je crois qu’il est évident que tu n’es plus dans les bonnes grâces de ce Van machin chose. Il a renoncé à te convertir.

— Je n’ai jamais été dans ses bonnes grâces, répondit Hickney.

Il n’avait pas jugé utile de parler à Horn de son père et Van Zyl, car il savait que cela ne ferait que l’exposer au ridicule et à la suspicion.

— Non, objecta Horn. Il y a quelque chose que tu ne me dis pas. Vos petites discussions, le fait qu’ils aient surveillé ton domicile. Je pense qu’il avait peut-être un petit faible pour toi.

— Je pense qu’il est fou.

Horn hocha la tête.

— Possible, mais ça ne veut pas dire qu’il est stupide. Et là-haut, il y en a quelques-uns qui, à voir comme ça, ne sont pas là pour plaisanter et ont l’air bien préparés.

— Vous ferez ça quand ?

Horn se pencha en avant et leva au ciel ses yeux sombres. Il vissa ses bagues sur ses doigts l’une après l’autre.

— Bon Dieu, Hickney, j’en sais rien. On a besoin d’une lune claire. On peut pas aller vadrouiller là-haut à travers bois avec nos putains de lampes torches. Dès qu’on a une lune claire, on y va. Crois-moi, c’est pas des vacances pour nous, là. Et combien de temps tu crois que mes gars vont supporter de rester enfermés ici, dans ce mobile home ? Eh ben, moi je te le dis, pas longtemps. Ils sont déjà à deux doigts de péter les plombs. Elle veut pas qu’ils fument à l’intérieur et moi je veux pas qu’ils sortent parce que les gens pourraient les voir, alors ils sont en manque et coincés là, et comme ils sont sur les nerfs, ça fait pas un bon mélange.

Dans toutes les directions, les nuages frôlaient les toits des maisons, gris et imperméables comme du ciment projeté à la truelle, et l’éventualité d’une lune éclairant l’expédition des Blackfeet paraissait bien lointaine.

— Et t’as intérêt à espérer qu’il y ait pas un de ces enfoirés assez futé pour flairer notre présence avant que ça arrive, parce que j’ai dans l’idée que tes frères blancs te feraient ta fête.

— Ça, ils l’ont déjà fait.

— En tout cas, si j’étais le mec qui les a mouchardés, moi je traînerais pas dans le coin. C’est un conseil que je te donne, t’en fais ce que tu veux. Tu peux rentrer chez toi, dormir dans ton lit, mais tu pourrais bien te réveiller avec tes draps en feu.

— Je viens pas de me réveiller en plein milieu de tout ça, Eddie. J’ai eu tout le temps d’y réfléchir.

— Eh ben, tant mieux pour toi.

— J’ai un endroit où je peux aller passer deux ou trois jours. Mais d’abord, je vais emmener les filles et les confier à Mme Shinnaberry. Elles n’ont pas besoin de rester ici plus longtemps.

Par une déchirure dans la grisaille du ciel, un rayon de lumière était apparu et Horn l’observait attentivement, comme si cela annonçait une dislocation prochaine des nuages. Sa tête pivota brusquement et il leva un doigt menaçant.

— Tu feras rien de tout ça, putain. Si ces deux gamines vont là-bas et se mettent à bavarder, cette Mme Machinberry va se jeter sur son téléphone et tout raconter à toutes les vieilles mémères de la ville et j’aurai cet enfoiré de Bowman à la porte dans la minute. Alors, non, elles restent ici.

— Et Anna ?

— Tu vas où tu dois aller, un point c’est tout, dit Horn. Elle, c’est pas ton problème.

Il jeta un coup d’œil à gauche et à droite dans la rue qui s’assombrissait, puis il sortit du camion. Hickney le regarda monter les marches du vestibule, puis sortit également et lui emboîta le pas. Horn se retourna, la main sur la poignée de la porte, et il parut être sur le point de dire quelque chose, mais il se contenta de secouer la tête. Presque invisible au milieu des manteaux et chapeaux accrochés dans le vestibule, Dog Child montait la garde, debout, une botte appuyée contre le mur, la lumière grise de la fenêtre se reflétant comme un timbre-poste dans ses lunettes.

Quand ils entrèrent, Boss Ribs se précipita sur eux, le couteau à la main et, comme s’il poursuivait tout haut ce qu’il disait tout bas à l’oreille de Red On Top, il grogna :

— Et pendant que vous allez faire mumuse dehors tous les deux, nous on reste là assis sur notre cul comme des cons. Je sais pas pourquoi tu nous as amenés ici.

Occupé à enlever son manteau, Horn s’interrompit, un bras toujours dans une manche, et, faisant face à Boss Ribs, il répliqua sèchement :

— Je vous ai amenés ici pour faire ce que je vous dis de faire, putain de merde.

Boss Ribs se détourna comme s’il avait reçu une gifle, rougissant, et il se mit à planter son couteau dans la moquette usée entre ses pieds.

Horn se débarrassa de son manteau et le jeta sur le dossier d’une chaise, puis il se tourna vers Boss Ribs, les mains tendues dans un geste conciliant.

— Leonard, s’il te plaît, juste un peu de patience, c’est tout ce que je te demande.

— Ne me parle pas de patience, répondit Boss Ribs d’un air renfrogné. Je suis justement en train de mourir de patience.

— Écoute, je viens de voir une tonne de matos de première, là-haut, ça pourrait doubler notre stock. Et si en plus y a des allumés fanatiques comme le dit Hickney, c’est la cerise sur le gâteau.

Boss Ribs laissa son couteau vibrer dans le plancher et prit une cigarette derrière son oreille, et il allait la mettre machinalement entre ses lèvres, mais au lieu de cela, il la pointa comme un crayon en direction d’Hickney.

— Y a intérêt qu’ça vaille le coup, ducon, dit-il.

Juste à cet instant, Anna appela du fond du mobile home d’un ton geignard légèrement paniqué, et sans réfléchir, Hickney se dirigea vers sa chambre. Il avait fait deux pas quand elle appela une seconde fois, d’une voix plus stridente et plus impatiente, et c’était Eddie qu’elle appelait. Horn soupira bruyamment et jura tout bas. Il écarta Hickney de l’épaule pour atteindre la porte d’Anna et disparut à l’intérieur – une familiarité indélicate qu’Hickney ressentit comme un tel coup que ses jambes faillirent se dérober sous lui. Titubant, il alla s’asseoir sur une chaise, le plancher du mobile home et le monde en dessous chavirant sous ses pieds.

Pensant qu’il pourrait être appelé à empêcher Hickney d’aller plus loin, Boss Ribs s’était levé et l’avait suivi, mais à présent que cela n’était plus nécessaire, il fit pivoter une des chaises et s’installa dessus à califourchon. Il prit une allumette dans la poche de sa chemise et se mit à la tailler, de minuscules copeaux blancs se recourbant sous sa lame. Quand il l’eut appointée à son goût, il la glissa entre ses dents blanches et tranchantes, puis il recommença avec une autre allumette. Hickney se rendit compte qu’il était en train d’observer Boss Ribs, fasciné, percevant dans les yeux d’obsidienne quelque chose de sombre et familier. C’est alors qu’il se souvint que, des années auparavant, un trappeur nommé Meeks, travaillant pour le gouvernement, avait tué un glouton dans un endroit reculé des Big Belt Mountains, et l’animal gisait sur le flanc, à l’arrière de son pick-up garé devant le magasin Ingersoll, sa tête en forme de pique reposant dans une couronne de neige ensanglantée. Plusieurs chiens de la ville avaient été attirés par son odeur et faisaient cercle autour du camion, les pattes raides comme des pieds de table en cabriole, les babines retroussées, et le jeune Hickney s’était posté près des ridelles, pétrifié devant les yeux d’un noir de jais et le rictus de ces cruelles dents blanches. Meeks, lui-même à demi-sauvage, avait surgi du magasin en jurant, et il avait chassé la meute de chiens à coups de pied, puis fait reculer le garçon sous la menace de sa main levée.

— Qu’est-ce que tu regardes comme ça ? demanda Boss Ribs.

Dans son dos, Hickney entendait Anna et Eddie Horn parler. Les bruits venaient du couloir, bizarrement amplifiés et déformés, mais il pouvait remarquer que la voix d’Anna avait perdu son ton aigu et implorant et qu’elle n’était plus à présent qu’un murmure bas et rauque. Il entendait Horn parler en même temps qu’elle, et puis, très clairement, les ressorts fatigués du lit gémir sous le poids de leurs deux corps, et il ressentit une autre secousse tectonique.

— J’t’ai demandé…

— Rien, dit Hickney. Moins que rien.

Boss Ribs le dévisagea bouche bée, puis posa lentement son couteau. Il se levait de sa chaise quand Anna émergea du couloir, vacillant au bras d’Eddie Horn comme une vieille tante. Ses cheveux étaient ternes et tombaient emmêlés sur ses épaules et elle avait le nez qui coulait. Horn la guida jusqu’à une des chaises sur laquelle elle s’effondra, paraissant ne pas remarquer l’énorme Indien assis en face d’elle, ni la lame étincelante de son couteau, et quand Hickney prononça son nom, elle ne leva pas les yeux vers lui.

— Bonjour Anna, répéta-t-il. Comment vont les filles ?

— Elles sont au fond, dans leur chambre, dit Horn. Elles vont bien.

Hickney tendit le bras devant Horn pour prendre la main d’Anna, la pressant jusqu’au moment où il sentit les os frêles crisser et s’entrechoquer sous ses doigts.

— Anna, bon Dieu.

Elle ne manifesta aucun signe de gêne, mais elle le regarda, les paupières à demi closes, avec des yeux qui semblaient voir un inconnu. Il la lâcha et se laissa aller contre le dossier de sa chaise, contemplant la main posée, froide et sans vie, sur la table, puis il scruta la fente éteinte de ses yeux d’où toute lumière avait disparu.

Longtemps auparavant, il avait découvert que les mensonges qu’il se racontait avaient la capacité d’éliminer la douleur, et toute sa vie il avait mis de côté les vérités les plus pénibles, comme des immondices qu’il ramasserait plus tard. Cependant, il savait au plus profond de lui-même qu’elles ne pouvaient pas être indéfiniment dissimulées ni laissées derrière lui, et qu’un jour viendrait où il faudrait régler la note, mais jamais il n’aurait imaginé que cette note prendrait la forme de quelqu’un qu’il aimait, quelqu’un à qui il avait promis son cœur.

Horn était assis, un bras posé sur le dossier de sa chaise, et Hickney, se tournant vers lui, lui dit très lentement :

— Espèce de sale enfoiré.

Horn inclina la tête légèrement comme s’il avait mal entendu. Il ne fit aucun autre mouvement, mais son visage avait changé.

— Qu’est-ce que t’as dit ?

— Qu’est-ce que tu lui as fait, espèce d’enfoiré ?

Boss Ribs se leva de sa chaise et planta ses poings sur la table.

— À qui tu crois causer comme ça, ducon ?

Hickney avait les yeux au niveau de la ceinture de l’Indien et il ne prit pas la peine de les lever pour répondre :

— Et si t’allais te faire foutre, espèce de Peau-Rouge de merde ?

Même sachant que ça allait venir, il ne put bouger la tête que de quelques millimètres avant de recevoir le coup donné du revers de la main en pleine figure. Il fut projeté en arrière avec sa chaise et Boss Ribs se retrouva à califourchon sur sa poitrine en un mouvement éclair, la terrifiante lame du couteau de l’Indien dangereusement pointée sous son menton. Une forte odeur musquée se dégageait du mastodonte qui était penché au-dessus de lui, la respiration légèrement haletante à la suite de son effort soudain, ses yeux de glouton parcourant le visage de sa victime avec la concupiscence d’un amant. Anna avait plaqué les mains sur sa bouche et ses yeux se renversaient, roulant dans son crâne comme ceux d’une poupée que l’on incline. Horn lui parla sèchement à l’oreille et elle se leva, puis s’éloigna en chancelant dans le couloir étroit, les bras tendus vers le mur de chaque côté, comme si elle descendait un escalier sur un navire qui tangue.

— Tu veux que je le saigne, cet enculé ? siffla Boss Ribs.

La lame s’était posée, aussi légère qu’un papillon, sur la lèvre supérieure d’Hickney. Eddie Horn regarda Hickney par-dessus le large dos de Boss Ribs avec ennui.

— Qu’est-ce que tu lui as donné, espèce d’enfoiré ? parvint à dire Hickney.

Horn se cala contre son dossier et sourit froidement.

— Disons simplement qu’une vieille amie lui a rendu visite.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— Joue pas au péquenaud, Hickney. Tu te rends ridicule.

— Dis à cette merde de me lâcher.

— Tu peux rien contre un amour véritable. Je croyais qu’elle t’avait dit que tu n’étais pas le seul dans sa vie.

— Dis-lui de me lâcher.

Boss Ribs regarda Hickney, incrédule.

— Ce con, il pleurniche, Eddie.

D’un geste de la main, bref et magistral, Horn fit signe à Boss Ribs de se retirer.

— Ça suffit, Leonard.

Le gros Indien soupira et se releva avec agilité sur ses longues jambes, puis recula.

Hickney se mit debout, essuyant son nez en sang et les coins de ses yeux avec la manche de sa veste. Red On Top avait détourné son attention de la télévision pour les observer. Il scruta le visage d’Hickney, à la recherche des traces laissées par le couteau, puis il regarda ailleurs, perdant aussitôt tout intérêt.

— Tu devais bien le savoir, Hickney, reprit Horn. Voyons.

Il se tourna vers le fond du mobile home où Anna avait disparu et parut stupéfié.

— C’était une junkie avant de toucher à la drogue, avant même qu’elle en ait entendu parler. Tu comprends ce que je veux dire ? Comme si c’était là, et que toute sa vie, elle n’avait attendu que ça.

— C’est un putain de mensonge. C’est toi qui l’as rendue comme ça.

— Ça doit être dur, savoir que tu l’as envoyée là-bas clean et qu’elle revient complètement camée.

— Bon Dieu, ce n’est pas moi qui l’ai envoyée, répliqua Hickney. (Ses mains se levèrent involontairement comme s’il voulait repousser les mots de Horn.) Tu as dit que tu ne ferais rien si elles n’allaient pas là-bas. Elle y est allée pour Sissy. C’était pour la petite.

— Tu les as échangées toutes les trois contre notre venue ici, tu peux dire ce que tu veux, répondit Horn. Et elle le savait.

Un froid glacial envahit brusquement Hickney, les derniers vestiges d’espoir l’abandonnant d’un seul coup, comme une âme qui s’échappe d’un corps.

— Espèce d’enfoiré. Espèce de sale enfoiré. Si elle pense ça, c’est parce que tu le lui as dit. C’est toi qui lui as mis cette idée dans la tête.

Horn haussa les épaules et se tourna de nouveau vers la fenêtre.

— Te mentir à toi-même n’y changera rien, Hickney. Mais si ça t’aide à te sentir mieux…

Il colla son visage pratiquement contre la vitre et regarda vers le ciel, vérifiant l’heure à sa montre pour la comparer avec le soleil qui couvait, froid et gris, dans son secteur lugubre, à l’ouest, la fissure optimiste qu’il avait vue plus tôt à présent rebouchée comme une blessure mal cicatrisée avec de nouveaux nuages encore plus denses. Boss Ribs avait repris sa chaise ; il sortit sa pierre à aiguiser et se mit à repasser sa lame dessus obstinément, comme si elle avait été émoussée sur la lèvre d’Hickney.

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