Trop loin de Dieu
Chapitre 12
IL était tombé à peine plus d’un centimètre de pluie en un mois et demi et il vit les petits trous d’eau dans la prairie rétrécir de jour en jour, si bien que vers la mi-juillet, les bêtes, en plein désarroi, passaient leur temps à beugler au-dessus d’ornières boueuses et puantes comme pour supplier l’eau de revenir. Des sources qui depuis une centaine d’années jaillissaient, claires et fraîches, de fissures au pied des falaises, se tarirent complètement. Quand il s’arrêta pour nettoyer ses outils dans un ruisseau qui passait sous la route dans un conduit en tôle ondulée, il le trouva obstrué par la vase et la mousse, et l’eau, aussi chaude que celle d’une baignoire, avait une odeur de soufre.
Il n’avait pratiquement rien à mettre dans la caisse, les animaux tués sur la route se putréfiant aussitôt par une telle chaleur.
Les traces de pneus commençaient au sommet de la colline et il roula dessus pendant quinze ou vingt mètres avant de voir où elles finissaient, dans une mare de sang et des éclats de verre étincelants dispersés en un large éventail. Il s’arrêta dans un grincement et resta assis un moment, puis il laissa sa tête s’affaisser sur le volant. Il pouvait déjà à peine garder les yeux ouverts et il devait encore décharger ce qu’il avait dans son camion, ou aller voir si tout allait bien pour Jimmy, aussi envisagea-t-il un instant de ne pas intervenir. Mais finalement, il décida qu’il valait mieux s’en occuper tout de suite plutôt que le lendemain matin, quand il y aurait des nuages de mouches et que l’odeur serait encore plus horrible ; sans compter qu’à son arrivée il pourrait trouver sur les lieux le chef du service entretien du comté en train de l’attendre, avachi sous son propre poids, qu’il traînait comme un boulet, et qui le regarderait s’approcher, ses yeux rouges de chien de chasse baissés sous l’effet de la déception.
Il gara son pick-up dans le fossé et sortit dans l’air immobile et visqueux. À la limite de la lumière de ses phares, il vit l’endroit où le faon avait été projeté. Il lui manquait une patte antérieure, mais à part cela, il était intact, étendu, tout flasque et contorsionné sous les barbelés de la clôture. À la faible lueur rouge de ses feux de détresse, il commença à ramasser avec sa pelle le verre brisé et des éclats pointus comme des lances provenant d’une calandre démolie. Avec son balai, il étala la mare de sang afin qu’il sèche plus vite sur l’asphalte chaud et pour finir, il rangea ses outils puis descendit d’un pas pesant dans le fossé et se baissa pour prendre l’une des pattes du faon. À cet instant, un coyote – les oreilles couchées, les dents brillantes dans la lumière jaune – jaillit de l’obscurité et saisit le jeune cerf par le museau. Il ne bougea pas, mais resta tapi près du sol, les pattes antérieures écartées, ses yeux en fusion fixés sur Hickney et laissant échapper un grognement d’avertissement.
Comme s’il avait reçu une décharge électrique, Hickney recula en chancelant et, le cœur battant à tout rompre, il courut à son camion et fit marche arrière en tournant de manière à éclairer le champ avec ses phares. Il ne vit que les silhouettes imposantes des rochers et de l’armoise, mais il entendit très clairement les coyotes, combien il n’aurait pu dire – cinq, six, une dizaine –, grognant et glapissant comme des chats en chaleur tandis qu’ils déchiquetaient le faon.
Cela faisait maintenant des semaines qu’il les trouvait plus téméraires, s’attardant parfois près d’un animal tué sur la route, ne s’éclipsant que lorsque son camion était presque à l’arrêt, et quand il avait fini de disposer les cônes de signalisation, ils étaient assis en ligne dans l’armoise ou à la limite des arbres, l’observant travailler comme des spectateurs à un concert. La possibilité qu’ils soient porteurs de la rage lui avait traversé l’esprit, mais il s’était souvenu qu’une fois, au magasin d’Ingersoll, il y avait très longtemps de cela, un des anciens avait évoqué une épidémie de rage qui avait touché le pays à l’été 1933. Ses chiens – dégoulinants de bave et aveugles, titubant au milieu de ses remises avant qu’il leur eût défoncé le crâne avec une masse – refusaient de manger et de boire.
Il resta assis un moment à écouter, puis sortit et, avec sa lampe torche, il chercha dans les hautes herbes et finit par trouver la patte du faon, une dizaine de mètres plus loin, dans le fossé de l’autre côté de la route, et il la traîna jusqu’à son camion. La nuit était étouffante et sa chemise trempée de sueur, mais pendant tout ce temps, il eut l’impression qu’une main glacée descendait le long de sa colonne vertébrale.
Au loin, les lumières de la ville formaient une légère cambrure au-dessus de la prairie et tandis qu’il roulait dans leur direction s’imposa à lui la triste certitude que les coyotes s’étaient tout simplement mis à le considérer comme un des leurs – un autre charognard couvert de sang, mais plus lent et plus lourd, rôdant sur les routes et dans les champs la nuit venue à la recherche de viande, avec ses dents émoussées et ses griffes pitoyables, obligé de se contenter, pour subsister, des restes de peau et d’os déjà rongés que la meute lui laisserait.
Dans l’obscurité, une heure plus tard, il vida sa cargaison à la décharge publique, puis trouva Jimmy endormi au Stockman et parvint à le faire se lever. À la table voisine, l’homme chauve sourit, découvrant de grosses dents de dessin animé, et inclina son verre pour le saluer.
À son arrivée, il avait vu les cinq hommes occupés à boire, appuyés contre le plateau d’un pick-up, tous vêtus d’un pantalon de treillis et de chemises sans manches, maigres et le teint cadavérique sous la lumière tremblotante du lampadaire au mercure du parking. Ils l’avaient à peine remarqué et quand il ressortit avec Jimmy quelques minutes plus tard, ils étaient groupés, en grande conversation, lui tournant le dos. Il fit basculer Jimmy sur le siège, arrangea ses jambes et ses béquilles, puis ferma la portière et quand il se retourna, un des hommes était adossé contre les ridelles de son camion, fronçant les sourcils pour feindre l’étonnement.
— Dis donc, depuis quand tu charges les bêtes écrasées sur le siège avant ? dit l’homme. T’as encore toute la place qu’il faut ici, à l’arrière.
Les autres éclatèrent de rire, pliés en deux et secouant la tête. Ils étaient tous couverts de tatouages élaborés et leurs bras étaient aussi colorés que des vipères tropicales.
Hickney se dit qu’il avait déjà vu cet homme auparavant, mais il était incapable de le situer. Il n’était pas très large d’épaules, mais il était grand et élancé, avec une peau d’un blanc laiteux, qui luisait presque sous la lumière vibrante du parking. Ses cheveux étaient coupés à ras tout autour, à l’exception d’une touffe de mèches rousses qu’il maintenait dressée au-dessus de son front avec du gel. Comme s’il cherchait quelque chose qui aurait été dissimulé en dessous, il souleva les outils d’Hickney l’un après l’autre avec circonspection.
— L’autre morceau, tu l’as laissé où ? demanda-t-il.
Derrière lui, les autres rirent de nouveau, entrechoquant leurs bouteilles.
— Vous pourriez peut-être vous reculer d’un pas pour que je puisse partir d’ici ? dit Hickney.
L’homme posa tranquillement sa bouteille de bière sur le plateau et appuya ses coudes juste à côté. Étendant les jambes, il croisa un pied au-dessus de l’autre en signe de sérénité.
— Alors comme ça, not’ Vieux Charognard veut que je bouge, c’est ça ?
— Il faut que je le ramène chez lui.
— Il veut que je bouge mon cul de là, poursuivit l’homme. Il veut que je foute le camp de son camion, c’est bien ça ?
— Il faut que j’y aille.
— Eh ben, le problème, c’est que je me sens plutôt bien ici, dit l’homme.
Il se tourna vers les autres et sourit d’un air menaçant.
Jimmy s’était endormi presque immédiatement, la tête contre la portière. Il n’était pas encore dix heures, mais il n’y avait personne dans les environs, pas de voitures dans les rues. Il chercha Donny Bear des yeux, mais il se rappela qu’il devait être en train d’attendre des clients à la descente du bus de Billings, à la station-service Cenex.
— J’imagine que tu pourrais essayer de me faire bouger, dit le rouquin. Quelque chose comme ça.
Le cœur d’Hickney s’emballa, mais c’était comme s’il était incapable d’envoyer du sang dans ses bras et dans ses jambes. L’homme s’écarta et tendit sa bouteille à l’un de ses compagnons, puis il vint lentement vers Hickney, à la façon d’un boxeur, ses bottes de travail raclant le gravier du parking. À un peu plus d’un mètre, il s’immobilisa et leva les poings ; sur ses avant-bras s’étalait une jungle de couleurs, et les mots tatoués en caractères gras de vieil anglais firent surgir dans l’esprit d’Hickney une brève vision de la bible illustrée reliée de cuir que sa mère lui lisait autrefois. “Jure-le, lui avait-elle dit. Jamais comme lui.”
L’homme se rapprocha d’un pas. Hickney pouvait maintenant sentir l’odeur de sa transpiration et le relent floral doucereux du gel sur ses cheveux.
À cet instant, l’un des autres s’avança et prit le rouquin par le coude pour lui chuchoter quelque chose à l’oreille. Le rouquin baissa les yeux sur la main qui tenait son bras, et elle le lâcha aussitôt, puis il regarda derrière Hickney, en direction du bar, où l’homme chauve se tenait à présent, juste devant la porte donnant sur la rue. Il eut un petit mouvement de la tête, de droite à gauche, puis il rentra à l’intérieur.
Les yeux du rouquin restèrent fixés sur la porte et son petit hublot circulaire, on aurait dit qu’il attendait que l’homme réapparaisse, puis, comme rien ne se passait, il détourna la tête et cracha dans le gravier.
— OK, tête de nœud, lâcha-t-il. (Il baissa les mains, les secoua, puis inclina la tête sur son épaule à gauche et à droite, comme pour détendre les muscles de son cou.) C’est juste comme t’as dit. Vaudrait mieux que tu te tires et que tu ailles décharger ta cargaison avant qu’elle commence à s’avarier.
Les hommes derrière rirent de nouveau. Ils étaient restés silencieux et tendus, et maintenant ils levèrent leurs bouteilles et burent, leur gorge s’activant à la manière d’une pompe. Le rouquin s’approcha tout à coup et, à mi-voix, il souffla à quelques centimètres de l’oreille d’Hickney :
— Tu te crois important parce que le vieux t’a à la bonne, mais pour moi, ça veut rien dire. Ce qui compte, c’est que t’as vu quelque chose que t’aurais pas dû voir et ça fait de toi un témoin gênant. (Il donna un coup de menton en direction de la cabine du camion où Jimmy dormait.) Alors, si j’étais toi, je garderais un œil sur cet estropié, pour qu’il finisse pas comme l’autre que t’as trouvé sur la route.
Il s’interrompit et se redressa, sortant un peigne de sa poche qu’il passa deux fois dans sa mèche flamboyante. Puis il eut un sourire salace.
— Et je parle même pas de la nana avec ses deux morveuses peaux-rouges.
Les autres firent entendre un ricanement obscène et le rouquin se dirigea vers eux, titubant pour mimer l’extase, une main plaquée sur son entrejambe. Quelqu’un lui tendit sa bière.
Pour la seconde fois ce soir-là, Hickney sentit la main glacée dans sa nuque tandis qu’il reculait jusqu’à son camion. Quand il quitta le parking, une bouteille s’éleva depuis le cône de lumière où les hommes s’étaient tenus, décrivit un arc de cercle et s’écrasa au milieu de ses outils sur le plateau de son pick-up.
Une demi-heure plus tard, après s’être effondré sur son lit sans avoir pris sa douche et encore à demi-habillé, Hickney fit un rêve. Il avançait péniblement derrière la meute de coyotes à travers les bois, et le plus faible, ou le plus lent du groupe, restait à la traîne et donnait des coups de gueule vers lui avec des dents lumineuses, et tous continuaient leur chemin sans s’arrêter. Il se réveilla en sueur, se leva, ôta ses vêtements et se lava à l’évier avec un linge, puis s’étendit de nouveau sur ses draps entortillés. Quand il se rendormit, les coyotes étaient partis et le milicien mort, qu’il n’avait plus vu depuis des semaines, se tenait près de son lit, tendant ses mains gelées et recroquevillées dans un geste de supplication silencieuse.
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