Trop loin de Dieu
Chapitre 24
LE jour suivant était un lundi et à midi, il retourna en ville pour aller voir Vern Dupui. Bud Ingersoll sortait justement de la gare et il attendit près de la portière ouverte de son Oldsmobile quand il vit Hickney arriver sur le parking.
— Il est comment ? demanda Hickney.
— Il est comment ? (Ingersoll referma la portière de sa voiture et s’appuya dessus, les bras croisés.) Un enfoiré sans cœur, voilà comment il est. Il m’a battu à plate couture et m’a pris sept dollars et quatre-vingt-cinq cents d’un argent durement gagné, et ça, sans la moindre hésitation. Si on avait joué une heure de plus, j’aurais été obligé de lui donner les clés de cette bagnole.
— Et les chats ?
— Drôle d’histoire, hein ?
L’espace d’un instant, Hickney sentit son cœur se serrer, mais le vieil homme sourit en secouant la tête.
— Il pense qu’ils se sont tirés parce qu’il fait trop chaud là-dedans. Dieu seul sait où ils ont bien pu aller. Il n’a plus que le tout petit, celui-là, il a pas voulu le laisser tout seul, et il miaule et il fait tout un cirque, comme si le bonhomme était la lumière du monde. (Ingersoll eut un petit rire.) Lui et ses chats. Si seulement ils le connaissaient aussi bien que moi.
Hickney comprit alors que Dupui n’avait rien dit au vieil homme sur ce qui s’était passé, et, égoïstement, il le regretta un peu. C’était un fardeau qu’il devrait porter seul.
— Je sais qu’il va faire tout son possible, poursuivit Ingersoll, mais je doute que même ce vieil escroc puisse redonner vie à ces trucs-là.
Il fallut une minute à Hickney pour comprendre que le vieil homme parlait de ses bottes couvertes de sang séché et il baissa les yeux, comme s’il était surpris de les trouver à ses pieds.
— Vous avez raison, dit-il. Mais jamais je ne lui demanderais ça.
À peine les mots étaient-ils sortis de sa bouche qu’il regrettait de les avoir prononcés, car il venait d’éliminer la seule raison plausible pour expliquer sa présence à cet endroit, à midi un jour de semaine.
Le vieil homme inclina la tête et il allait dire quelque chose quand Hickney lui coupa la parole. Il ne voulait pas trahir la confiance de Vern, même avec Ingersoll.
— En fait, dit-il, c’est vous que j’espérais voir, pour vous parler de quelque chose. Je suis passé au magasin d’abord, et puis je me suis souvenu
qu’aujourd’hui, c’est le jour de votre partie de crib 1.
Ce n’était pas exactement un mensonge, car toute la semaine passée, depuis sa première tentative avortée, il avait voulu parler de la petite fille à Ingersoll. Il lui raconta tout ce qu’il savait sur elle jusqu’au plus petit détail et répéta tout ce que lui avait confié Anna au sujet des crises, et quand il eut terminé, le menton du vieil homme était tombé sur sa poitrine et ses épaules s’étaient affaissées. Au bout d’un moment, il leva les yeux et demanda :
— Et sinon elle est en bonne santé ?
— Anna est une bonne mère, Bud.
— Bien sûr, fiston. Je ne sous-entendais rien de mal.
Son regard se fixa sur la voie ferrée désaffectée, l’air au-dessus des rails frémissait. Des hirondelles allaient et venaient depuis leurs nids sous les avant-toits de la gare.
— Pour commencer, je voudrais préciser que c’est là quelque chose qui est en dehors de mes compétences. Et qu’à peu près tout ce que je dirai, ça vaut que dalle. Je ne savais déjà pas grand-chose il y a quarante ans, quand j’étais un petit infirmier sous-qualifié pendant la guerre, et j’en sais encore moins maintenant. Ça pourrait être autre chose, bien sûr, mais tout ce que tu me racontes fait penser à un problème qui se situe là-haut.
Il posa un doigt contre sa tempe et resta figé un moment dans la pose classique de celui qui réfléchit – les yeux fermés, les sourcils froncés, comme s’il essayait de se souvenir d’un numéro de téléphone ou de ce qu’il était censé passer prendre à l’épicerie. Mais spontanément, l’image du fils d’un cultivateur de tabac de Caroline du Nord lui vint à l’esprit –, un garçon aux cheveux couleur paille, presque aussi jeune que lui. À un moment, il était accroupi près de lui tandis que les obus sifflaient au-dessus de leurs têtes et que l’eau autour d’eux bouillonnait sous les impacts mats des balles de mitrailleuses, et l’instant d’après, il était étendu dans l’eau peu profonde de cette plage française, sa cervelle flottant près de lui dans le varech telle une nouvelle et étrange créature marine. Il avait fixé un pansement inutile sur l’horrible trou tandis que les yeux sans vie du jeune soldat se vitrifiaient.
Il entendit Hickney demander :
— Donc, c’est son cerveau ?
Bien qu’il fût midi passé, la journée n’était pas encore très chaude et la brise inhabituelle venue des montagnes, à l’ouest, était rafraîchissante, mais le vieil homme s’était soudainement mis à transpirer. Il se massa les yeux et secoua la tête. Comme s’il pouvait chasser aussi facilement le souvenir de cette tête fracassée et en morceaux sur ses genoux.
— Bud ? Comme une tumeur au cerveau, quelque chose de ce genre ?
D’une voix trop forte, Ingersoll répondit :
— Non, voyons, bon sang, c’est ce que j’essaie de t’expliquer. Je ne suis sûr de rien. Le cerveau, c’est un territoire inconnu, peu importe ce qu’on pourrait te raconter. La dernière frontière du corps humain, d’une certaine façon. Même les noms qu’ils donnent aux différentes parties du cerveau font penser à des endroits qu’on pourrait voir sur une carte de la lune.
La sueur coulait dans ses yeux et il sortit son mouchoir, qu’il se passa sur la figure comme une serviette, puis il le replia et le remit dans sa poche.
— Pas plus tard qu’hier soir, je lisais dans mon Geographic qu’on découvre seulement maintenant ces grands canyons au milieu du Pacifique, où la lumière n’arrive pas, et il y a des volcans et je ne sais quoi encore, des sources chaudes comme on en voit à Yellowstone, des dinosaures marins qui nagent là, tout au fond, comme il y a cent mille ans. Eh ben, c’est pareil pour le cerveau. Tous les jours, on découvre de nouvelles choses, mais il y a encore des zones qui sont comme ces canyons dans l’océan.
Comme si elles l’inquiétaient, le vieil homme fronça les sourcils en direction des hirondelles qui pépiaient et voletaient au-dessus d’eux. Tout en continuant à les observer, il reprit :
— Ce genre de chose peut être causé par une blessure aussi, une chute, par exemple. Tu le savais déjà sûrement. Ou par des violentes secousses.
— J’imagine que ce n’est pas impossible. Il aurait pu faire ça. Anna n’en a jamais parlé. Mais il en était capable.
— Ou tout simplement elle est née avec. Un truc qui n’allait pas depuis le départ.
Hickney se dit qu’il en savait quelque chose.
— Du sang malsain, dit-il.
— Non, tu parles, ça c’est des histoires de vieille bonne femme. Mais une sorte de bizarrerie génétique, oui, sûrement. Un coup de malchance. Tout va bien et puis un jour ça éclate dans ta tête comme une bombe, juste comme ça. Mais je te répète, fiston, sacré bon sang, je n’y connais rien.
— Elle n’a pas encore cinq ans, dit Hickney. C’est le mois prochain, son anniversaire.
Par la porte démolie de la gare, leur parvint, très clair et très humain, le gémissement du chat survivant de Vern Dupui. Ingersoll s’avança d’un pas et posa la main sur le bras d’Hickney.
— C’est un Dieu bien étrange, fiston. Faut pas vouloir à tout prix y trouver un sens.
En rentrant chez lui après le travail, ce soir-là, il s’arrêta chez Jimmy et ils burent une bière, assis sur les marches devant l’entrée, dans la fraîcheur bleutée du crépuscule. Un banc de nuages à la base horizontale arrivait de l’ouest. Jimmy annonça qu’il s’agissait d’altocumulus castellanus et qu’ils pourraient bien être présage de tempête.
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1 Crib : jeu de cartes populaire en Amérique.
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