Trop loin de Dieu
Chapitre 29
LE jour suivant, loin de la ville, il vit un aigle posé sur la carcasse d’un cerf mulet, énorme et immobile, pareil à la figure de proue d’un navire. L’aigle le regarda de son air impérieux, tandis qu’il descendait de son camion et sortait ses outils, mais finalement, quand Hickney s’approcha, il prit son envol, taché de sang et repu, et il s’éleva lentement, lourdement, vers le soleil de cette fin de matinée, comme s’il n’avait été qu’un rêve d’oiseau.
Avec une hachette, Hickney découpa ce qui restait du cerf pour le charger plus facilement, récupérant une cuisse intacte pour la glacière, puis il se lava les bras avec l’eau d’une outre en toile avant de repartir.
Il remarqua la vapeur qui s’échappait de sous le capot avant de penser à regarder la jauge de température et il vit l’aiguille complètement enfoncée dans le rouge. Il se gara sur le bas-côté, craignant d’aller plus loin dans le fossé où son pot d’échappement pourrait mettre le feu aux herbes hautes, et il coupa le moteur.
L’outre était presque vide ; il but ce qui restait à l’intérieur et partit à pied. Au loin, devant lui, il distinguait les méandres du ruisseau, une traînée verte un peu floue à travers le paysage brun-gris. Quand il regarda en arrière, son camion, qui n’était pas à plus de cinq cents mètres, commençait déjà à s’estomper et paraître trouble comme quelque chose que l’on voit à travers de l’eau. La chaussée était aussi brûlante que des charbons ardents sous ses pieds et il y avait des poches de goudron liquéfié partout sur le bas-côté, alors il se mit à marcher dans le fossé, l’outre battant contre sa jambe, tandis que les sauterelles bondissaient par milliers devant lui dans l’herbe. Au-dessus de lui, les lignes à haute tension sifflaient et crépitaient sur leurs pylônes comme si elles étaient sur le point de s’enflammer.
Au bout d’un kilomètre et demi, ses chaussettes commencèrent à glisser au fond de ses bottes et il dut s’arrêter pour les remonter. Dans l’air qui tremblait au loin, une silhouette étrange apparut, venant dans sa direction – tantôt un camion, tantôt le fantôme d’un camion – et le vrombissement du moteur ainsi qu’un curieux tintement musical parvinrent à ses oreilles longtemps avant que la chose eût vraiment pris forme et se fût immobilisée près de lui dans un crissement. Le vieux fermier sortit la tête de l’ombre de sa cabine et le regarda, les yeux brillants.
— Je déteste voir un homme à pied, dit-il.
— Et moi, je déteste en être un.
— J’imagine que tu ne verrais pas d’inconvénient à monter dans ce vieux tas de ferraille.
— Si je n’avais pas le choix.
Le vieil homme regarda l’asphalte désert d’un côté, puis de l’autre.
— Oh, je suppose que quelqu’un finira bien par passer un de ces jours.
Hickney sourit.
— Je vais peut-être mettre mon orgueil de côté pour cette fois.
Le camion était un pick-up GMC de 1953 et ses hautes ridelles en bois étaient entièrement couvertes de fil de fer fixé aux poteaux ou à des clous plantés dans les planches, disparates et noueuses, et recourbés en crochets. Du fil à ballot de paille, du fil de téléphone, du câble électrique. Des boucles de gros câble d’acier. Des rouleaux de fil barbelé, dont certains d’un genre qui n’avait plus été vu dans le pays depuis soixante ans, rouillés et à l’air primitif, et tout cela brinquebalait et cliquetait avec les vibrations du moteur.
Hickney alla à l’arrière du camion et jeta son outre par-dessus le hayon fixé avec de vieilles chaînes et des crochets sur le plateau étroit, au milieu d’outils utilisés pour l’installation de clôtures, encore du fil de fer barbelé et un rouleau de grillage à moutons, plus trois antiques piquets en cèdre aux extrémités noircies et parsemées de taches de pourriture farineuse.
Hickney avait lui-même fait bien des kilomètres au volant de ce pick-up, des années auparavant, lorsqu’il travaillait pour le vieil homme et sa femme, deux étés passés à clôturer des champs, à faire les foins et à soigner un petit troupeau d’Angus certifiés. Les enfants du couple, alors adultes, étaient partis, et il avait eu sa propre chambre dans leur maison et ils l’avaient traité comme un fils. C’était le vieil homme qui, à la fin de son dernier été chez eux, l’avait conduit à Butte pour sa visite médicale de l’armée. Ces mois passés chez eux avaient été parmi les plus agréables de sa vie et bien des nuits, dans les baraquements de la caserne, alors qu’il restait éveillé sur son lit de camp aseptisé au milieu d’inconnus, il repensait à toutes les bontés que ce couple âgé lui avait témoignées, et il les empilait comme des braises pour se protéger du froid de son implacable solitude.
Quand, au prix de gros efforts, Hickney fut parvenu à ouvrir la portière et eut pris place dans la cabine, le vieil homme posa les deux pieds sur la pédale d’embrayage qu’il enfonça jusqu’au plancher et, avec ses deux mains cramponnées dessus, il tira le levier de vitesse branlant en seconde. Il fit la grimace et secoua la tête.
— L’embrayage est mort, dit-il. Mort, mais pas enterré.
Ils se mirent à rouler, le moteur s’emballant de façon alarmante, et le vieil homme mit de nouveau les deux pieds sur la pédale d’embrayage en disant :
— Passe donc la troisième, fils.
Hickney tendit le bras et fit glisser le levier au point mort avant de le pousser difficilement vers la vitesse supérieure, qu’il enclencha dans un grincement.
— Maintenant, ça marche comme sur des roulettes, dit le vieil homme.
Hickney jeta un coup d’œil sur le plateau par-dessus son épaule et se tourna vers le conducteur.
— On dirait que vous avez réparé des clôtures, dit-il.
— On peut appeler ça comme ça, je suppose, dit Pimperton. Mais maintenant, ce que je fais surtout, c’est traînasser. (Avec son pouce, il indiqua la petite fenêtre ovale derrière eux.) Ces piquets, là, je les ai plantés dans le sol il y a une trentaine d’années. C’est du cèdre, ça. Ils seraient encore bons, mais ils étaient le long d’un écoulement et ils baignaient dans l’eau tous les printemps. Les autres, qui sont plantés plus haut, sont encore aussi solides que Dieu Lui-même. J’ai dû en mettre quelques-uns traités chimiquement, une cochonnerie, les trucs verdâtres, là. J’ai pas trop confiance. Faudra sûrement que je les change encore dans dix ou douze ans.
Il jeta un coup d’œil à Hickney en souriant. Il avait quatre-vingt-quatre ans.
— Ou quelqu’un d’autre le fera à ma place.
— Pourquoi ça ne serait pas vous, Conrad ?
Le vieil homme était tellement ratatiné et voûté, et le siège tellement défoncé, qu’il était obligé de conduire en regardant à travers le petit arc de cercle délimité par le volant et le haut du tableau de bord.
— À ce moment-là, j’aurai peut-être appris à me foutre complètement de tout, répondit-il. Peut-être que je resterai assis dans mon fauteuil et que je dirai au diable tout ça.
Lorsque deux ou trois kilomètres plus loin ils approchèrent du pont où le petit ruisseau passait sous la route, le vieil homme commença à taper sur sa pédale de frein et dit :
— Mets au point mort.
Hickney fit glisser le levier tremblotant vers l’avant et le camion finit par s’arrêter en douceur, chevauchant la ligne médiane.
— Remplis ton outre et après je te ramènerai à ton camion.
— Ça va aller. Je vous ai déjà assez retardé comme ça.
Le vieil homme secoua la tête.
— Non, allez, vas-y, fils. Si tu essaies d’y retourner à pied, on retrouvera plus rien sur la route qu’une tache de graisse avec ta casquette dessus.
Hickney prit son outre à l’arrière du camion et se laissa descendre sur les talons jusqu’en bas d’une pente abrupte, dans un éden soudain de fraîcheur ombragée où l’eau s’écoulait d’une canalisation pour tomber dans un trou profond. Des mèches de mousse desséchée, vestiges d’une crue depuis longtemps passée, restées accrochées dans les branches, le chant des oiseaux. Une clôture en fil barbelé venait jusqu’au bord du ruisseau et s’arrêtait là, les deux barbelés du bas ancrés avec du fil d’acier recuit à une énorme pierre qu’il pouvait voir ballotter dans les profondeurs vertes. Une sauterelle bondit des herbes sauvages et atterrit près de ses pieds, il la prit entre deux doigts pour la lancer dans l’eau tourbillonnante et elle disparut presque instantanément dans une éclaboussure et un éclair métallique si rapide qu’il eut l’impression qu’il avait tout imaginé. Il plongea le regard dans l’eau où la lumière s’infiltrait en rayons dorés et où de longues tresses de mousse oscillaient, et la pierre, telle une sorte de poisson préhistorique incongru, se balançait dans le courant.
Quand il leva les yeux, quelque temps plus tard, le vieil homme l’observait depuis le pont, les mains dans les poches arrière de son jean. Hickney se hâta de remplir son outre et de la reboucher et quand il eut escaladé la rive, le vieil homme avait repris sa place derrière le volant.
— Désolé, Conrad. Je me suis laissé aller à rêvasser.
— Tu parles, je suis pas pressé du tout. Je voulais juste jeter un coup d’œil à l’eau moi-même. J’avais presque envie de sauter dedans.
— Un jour, il y a longtemps, Jimmy a sorti une truite longue comme le bras, ici.
— Je veux bien le croire.
Il ne s’était pas donné la peine de déplacer le camion, qui était resté au beau milieu de la route, tremblotant avec le moteur au ralenti. Ensemble, ils enclenchèrent la première, avancèrent un peu, puis passèrent la marche arrière dans un grincement d’enfer. Le vieil homme manœuvra le volant en y mettant toutes ses forces, puis ils repassèrent en seconde pour repartir dans la direction opposée. Le levier de vitesse sautait et cliquetait et Hickney se positionna de manière à passer la troisième, mais le vieil homme lui fit signe de n’en rien faire.
— Comme j’ai dit, avant j’étais pressé, mais maintenant, je ne vois plus de raison de l’être.
Le coin de sa bouche se releva légèrement et d’un coup de pouce, il rejeta en arrière son chapeau cabossé.
— Ça me fait penser au vieux bonhomme qui discute avec un Texan à une foire au bétail, et le Texan, il lui fait : “Je peux me mettre au volant de mon pick-up et rouler toute la journée et j’aurai toujours pas atteint la limite de mes terres.” Alors l’autre gars, qu’est du Montana, il répond : “Ouais, moi aussi, une fois, j’ai eu un camion comme ça.” Tu la connaissais, celle-là ?
— Non, mentit Hickney. Elle est bien bonne.
— Ouaip, elle est bonne.
Hickney avait pris son outre avec lui dans la cabine et il la posa, bien fraîche et humide sur le bout de ses bottes. Loin devant, son pick-up apparut, vibrant et déformé dans l’air surchauffé.
— Tu dois avoir une fuite quelque part, dit le vieil homme.
— C’est ce que j’ai cru, mais j’ai vérifié tous les tuyaux et je ne vois pas de tache humide sur le sol.
— Un trou d’épingle dans ton radiateur. Regarde bien. Faut pas grand-chose.
Sous leurs pieds, la transmission protestait, gémissant bruyamment, mais le vieil homme semblait ne pas le remarquer. Il conduisait, une main tapotant le volant, les lèvres plissées en un sifflement silencieux. Au bout d’un moment, il dit, sur un ton un peu trop désinvolte :
— J’avais jamais remarqué cette chouette glacière sur ton camion. Ça a dû te coûter un bon paquet.
Hickney déglutit et jeta un coup d’œil au vieil homme, mais celui-ci avait le regard constamment fixé sur la route.
— Je me la suis procurée il y a un petit moment, répondit-il. Ou plutôt, quelqu’un me l’a procurée. J’ai une sorte de contrat avec les gens qui se sont installés dans l’ancien ranch pour vacanciers, à Porcupine Creek, je leur fournis de la viande.
Il crut sentir, dans la position impassible de ses épaules et la légère inclinaison de sa tête vers l’avant, la désapprobation du vieil homme. Il attendit qu’il dise quelque chose, en vain.
— Ça va pas chercher loin, poursuivit-il. Et à cette époque de l’année, je ne peux pas leur apporter grand-chose, de toute façon.
— Je vois.
Le vieil homme sembla sur le point d’ajouter autre chose, mais il se contenta de hocher la tête. Il se tourna à demi vers la vitre de sa portière, les lèvres remuant en silence, comme s’il était en conversation avec lui-même et il conduisit si longtemps sans regarder la route que la main d’Hickney se leva et resta en suspens au-dessus du siège pour prendre le volant au cas où ils dévieraient vers le fossé. Mais le camion restait sur sa trajectoire, tandis que le vieil homme étudiait le paysage à l’est comme s’il le voyait pour la première fois – l’immense étendue d’armoise qui allait jusqu’aux montagnes où s’élevaient de la jungle dense des pins tordus des colonnes penchées de granit rose comme des châteaux du Vieux Monde tombés en ruines. Il avait vécu là toute sa vie.
— Les gens appartiennent à un pays exactement comme les animaux, finit-il par dire. Cette sturnelle de l’Ouest, là, elle pourrait pas vivre ailleurs – au Japon, par exemple – et un oiseau japonais, s’il venait ici, il mourrait parce qu’il serait pas à sa place. Si tu m’emmenais dans une grande ville, j’irais pas bien loin non plus. Je le sais, ça.
Hickney enleva sa casquette et essuya la sueur de son front avec sa manche.
— Ces hommes, là, dans ce camp, poursuivit Pimperton. Ils sont pas de ce pays. Ils sont pas à leur place ici. (Il agita la main de gauche à droite devant son pare-brise couvert d’insectes écrasés.) Je crois pas qu’on puisse venir comme ça dans le pays de quelqu’un et lui dire voilà comment faut faire les choses et votre façon à vous c’est pas la bonne. Ou pire encore, que cette personne-ci ou cette personne-là n’est pas à sa place à cause de leur apparence ou du dieu qu’ils prient. (Il tourna ses yeux chassieux vers Hickney.) Tu le sais, ça, hein, fils ?
— Oui.
— Bien sûr. Je sais que tu le sais.
L’index du vieil homme avait été cassé longtemps auparavant et il ne se redressait pas, mais à cet instant il s’en servit tout de même pour attirer l’attention d’Hickney sur le ciel avant de poursuivre :
— Parce que le Vieux Bonhomme, là-haut, c’est pas comme ça qu’Il a envisagé les choses.
Le plancher du camion était percé par la rouille en certains endroits et Hickney regarda l’asphalte défiler entre ses bottes par un petit trou irrégulier.
— J’essaie de me faire un petit nid, dit-il. Peut-être avoir ma maison à moi.
— Bon, ça c’est une bonne raison, répondit le vieil homme.
Il tendit le bras, tapota le genou d’Hickney et y laissa sa main un instant – déformée, couverte de taches de vieillesse et, malgré les os, les tendons et les cals bien visibles, légère comme l’aile d’un oiseau.
— J’en dirai pas plus, reprit-il. Bon sang, j’ai déjà trop radoté. Mais quand même, garde la tête droite et souviens-toi de ce que je t’ai dit.
— Comptez sur moi.
Le vieil homme lui fit un clin d’œil et sourit, puis il remit sa main sur le volant. Juste à ce moment-là, un lièvre jaillit des herbes sur le bas-côté et resta figé au beau milieu de la route. Il enfonça la pédale de frein avec les deux pieds et braqua brusquement sur la gauche, faisant grincer les attaches en fil de fer des ridelles, et tout ce qu’il y avait sur le plateau, piquets et outils, vint cogner contre la cabine. Instinctivement, Hickney s’arc-bouta, les mains appuyées contre le tableau de bord et les pieds contre le plancher, et le vieil homme le regarda en secouant la tête.
— La patronne, elle m’a drôlement bien dressé, hein ? (Il leva les yeux vers son rétroviseur et scruta la route qui s’éloignait.) Si jamais j’écrasais un mulot, elle en ferait toute une histoire comme si j’avais tué Jésus Christ lui-même.
Hickney laissa retomber ses mains et replaça son outre sur ses pieds. De la poussière et l’odeur de caoutchouc brûlé s’infiltrait par le trou dans le plancher.
— Comment va Mme Pimperton, si je peux me permettre ?
— Oh, je dirais à peu près aussi bien que ce à quoi on pouvait s’attendre, répondit le vieil homme. J’ai pas une très bonne opinion des gens qui dirigent cet établissement, là-bas. Ils s’occupent d’elle comme d’une besogne quelconque. Je veux dire, ils la traitent comme un objet sur lequel on travaille et pas comme un être humain. Je les ai vus changer ses draps, un jour, depuis le seuil de la porte où ils pouvaient pas me voir, et ils la bougeaient comme si c’était une machine et qu’il fallait lui changer des boulons. Tu vois ce que je veux dire ? Pas un brin de gentillesse. Mais d’une certaine façon, c’est ce que son vieux corps est devenu pour elle, maintenant – une machine. Mais là… (Il mit son doigt sur les deux centimètres de cheveux blancs qui dépassaient sous son chapeau.) Là-haut, ça va tout à fait bien.
Même lorsqu’il avait lui-même conduit ce camion, des années plus tôt, le compteur ne fonctionnait déjà plus, mais il estima qu’ils faisaient du vingt-cinq à l’heure, et le regard du vieil homme ne cessait d’aller entre la route et Hickney. Il enleva son chapeau et le tapa sur sa cuisse tout en conduisant, tandis que ses lèvres formaient de nouveau des mots silencieux. Il remit son chapeau et l’enfonça comme s’il allait devoir affronter un vent violent. Il semblait sur le point de prendre une décision terrible.
— Je voudrais dire quelque chose, maintenant, finit-il par annoncer, et je veux que tu essaies de ne pas penser que je suis un vieux bonhomme un peu timbré, même si c’est peut-être le cas. Tu me donnes ta parole ?
Hickney se tourna vers lui en souriant, mais quand il vit son expression sévère, il se contenta de hocher la tête.
— Bon, eh ben, voilà. Je sais ce que racontent tous ces docteurs et je sais tout ce que tu as entendu dire, mais ce que je crois, moi, c’est que Mme Pimperton, elle est pas malade tant que ça, mais qu’elle voyage dans le temps.
Pour repousser toute discussion ou tout jugement, il leva la main comme s’il déclarait sous serment ou portait témoignage dans quelque église revivaliste.
— La plupart des gens croient pas à ce genre de chose, je te l’accorde, alors j’en parle pas souvent. (Il eut un sourire amer.) Oh, on me regarde d’un drôle d’air, je peux te l’assurer, du genre “pauvre vieux bonhomme, il déraille complètement”. Alors, non, j’en parle pas souvent, sauf si c’est à quelqu’un en qui je peux avoir confiance. (Tendant le bras, il tapota de nouveau le genou d’Hickney.) Mais en fait, je crois que c’est ce que fait Mme Pimperton. Là-haut, dans cet horrible établissement. Ces docteurs, ils ont mis un nom dessus, comme une maladie, et pour être juste, c’est leur boulot. Mais tout ce qu’elle fait, c’est aller et venir dans le passé, dans sa tête, peut-être même qu’elle va dans le futur, pour autant que je sache. Tu comprends ce que je veux dire ? Elle voyage dans le temps. En général, je pense qu’elle est pas dans son lit plus de quelques minutes par jour.
La main qui avait repoussé l’incrédulité d’Hickney se leva du siège, l’index, courbé comme une brindille, pointé vers le plafond enfoncé de la cabine.
— Dieu va venir, demain, après-demain, ou un de ces prochains jours, et Il l’emmènera là-haut avec Lui, mais en attendant, elle revit sa vie – tous les meilleurs moments. C’est ce que je crois, fils. Les gens, là-bas, au Manoir, ils le savent pas, mais elle est heureuse, c’est tout ce qui compte pour moi, et c’est tout ce qui compte depuis soixante-cinq ans. Je le vois dans ses yeux, même si elle sait plus qui je suis. Je ne lui apporte plus grand-chose maintenant, je le sais bien, mais ce que je fais, c’est ça, je lui dis, “Corinne, tu te souviens de ceci ou de cela”, ou je lui rappelle un voyage quelconque qu’on a fait, et je lui donne une minute pour avoir cette expression dans ses yeux et se tourner vers le mur, et là, elle y est. Bon sang, je sais qu’elle y est. Ou bien je lui dis, “Corinne, ma chérie, c’était quoi le nom de ce petit clébard que Maria avait ramené à la maison”, ou un truc de ce genre, alors elle se détourne avec ce petit sourire sur les lèvres, et là, eh ben, je n’existe même plus. Et elle va sûrement dans des endroits où je ne suis jamais allé, des endroits d’avant qu’on se connaisse, mais je m’en fiche. Pour te dire la vérité, je l’envie un peu. Mais tout va bien. Elle m’attend, tout simplement. Et ça ne sera plus très long avant que je la rejoigne.
La route s’étirait, bien droite, et le vieil homme contemplait à travers le pare-brise sale les lignes jaunes sur la chaussée qui se déroulaient sous eux, les yeux attendris et lointains.
— Oh, mais sacré bon sang, c’était la reine du bal, ça tu peux me croire.
Tout à coup, le pick-up d’Hickney apparut devant eux, le vieil homme freina, puis passa au point mort et son camion s’arrêta sur le bas-côté dans un horrible grincement métallique. Aussitôt, la chaleur brûlante d’août envahit la cabine. Assis côte à côte, ils regardèrent la route et le pick-up, paraissant surpris de se retrouver là.
— Vous n’êtes pas près de partir où que ce soit, Conrad, dit Hickney. Vous avez la tête bien trop dure.
Le vieil homme lui sourit.
— Là, je dirai pas le contraire. Bon, va donc vider ton outre et vois si tu peux te remettre au boulot.
Hickney descendit et après deux tentatives, parvint à refermer correctement la portière. Il déboucha son outre et versa l’eau du ruisseau dans son radiateur, puis il passa le bras par la vitre baissée et tourna la clé de contact. Le moteur toussota deux fois, avant de démarrer et de tourner régulièrement au ralenti. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur, surveillant l’aiguille de la température qui montait lentement sur le cadran. Il se retourna et leva le pouce en direction du vieil homme.
— C’est parti, lui lança Pimperton. Le mieux serait de retourner au ruisseau et de remplir complètement ton radiateur.
— C’est ce que je vais faire. Merci pour le dépannage.
— Tu parles. J’ai été heureux d’avoir de la compagnie.
— Une chance que vous soyez passé.
Le vieil homme repoussa la remarque d’un revers de la main.
— La chance vient à ceux qui la méritent.
Il leva le bras pour dire au revoir, mais comme il avait besoin de toute sa force pour tourner, il le laissa vite retomber pour agripper le volant et il fit faire demi-tour à son camion, mordant sur les hautes herbes du bas-côté avant de regagner la chaussée et de repartir en se traînant dans la direction d’où ils étaient venus. Hickney resta un moment à lui faire signe, puis sa main s’abaissa pour se poser juste au-dessus de son cœur, comme quelqu’un qui fait une promesse.
Presque aussitôt, le vieux camion commença à flotter et devenir flou dans la brume de chaleur. Il entendait encore le gémissement du moteur et le faible tintamarre musical du fil de fer, puis, tandis qu’il le suivait des yeux, le camion se mit à léviter et à se décomposer et en moins d’une minute, il disparut complètement. Comme si ce n’était pas du tout un camion, et ne l’avait jamais été, mais une machine que le vieil homme avait fabriquée pour glisser à travers le temps. Comme si sa femme n’était pas étendue, squelettique et léthargique, sur son lit à Mountain View Manor, mais l’attendait chez eux, dans son tablier à carreaux et ses chaussures de maîtresse d’école, radieuse, pimpante.
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