Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 6 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 6

 

PRÈS de sa chambre, au motel, il y avait une allée cimentée et une bande étroite de terrain servant de cour, le séparant des deux chambres de part et d’autre de la sienne, qui, comme les huit autres du motel, étaient inoccupées la plupart du temps depuis des mois. En remontant l’allée un soir, vers la fin de l’automne, il remarqua pour la première fois une lumière allumée dans la chambre voisine et presque simultanément, un gros chien noir bondit vers lui, sortant de l’obscurité d’une caisse en bois. Il était enchaîné à un piquet en métal enfoncé dans le sol et il se coucha en silence, le regardant d’un air méchant, tandis que lui reculait, les jambes molles et le cœur battant.

La neige de la cour ne tarda pas à être tachée d’urine et jonchée de détritus et d’os. La nuit, à travers la cloison mince de sa chambre, il entendait le chien émerger à toute heure pour aboyer contre des ombres et des fantômes ; la chaîne cliquetait à toute vitesse au moment où il jaillissait, puis elle tintait lentement, maillon après maillon, en raclant le seuil de la caisse quand le chien retournait dans son nid de paille et de chiffons.

Le bruit métallique des maillons s’insinua peu à peu dans son sommeil et les jours suivants, il se mit à rêver d’un chiffonnier qui, vingt ans auparavant, avait parcouru les ruelles de la ville, tirant un chariot d’enfant au bout d’une chaîne, à la recherche de déchets récupérables. Il était dégoûtant et à moitié fou. Sans raison, il levait ses poings crasseux vers le ciel et s’immobilisait, jurant, frémissant de rage, le blanc des yeux roulant dans leurs orbites. Il avait disparu un hiver et n’était jamais revenu, jusqu’au moment où il apparut dans les rêves d’Hickney. Dans l’un de ces rêves, les jambes de Jimmy se trouvaient dans le petit chariot, au milieu des boîtes de conserve et des bouteilles, fumées et enveloppées comme des jambons dans une boucherie.

Le premier dimanche de décembre, il était étendu sur son lit et feuilletait un magazine de golf qu’il avait trouvé à la réception du motel. Il ne connaissait rien au golf, mais les photographies de ces étonnants tapis verts et de ces étangs où les nuages se reflétaient lui paraissaient exaltantes et réconfortantes. Les palmiers le fascinaient plus particulièrement et étaient devenus emblématiques d’un impossible monde de chaleur et d’oisiveté.

Il dormait avec le magazine ouvert sur sa poitrine quand il entendit un coup sec frappé à sa porte. Il jeta un coup d’œil à son radio-réveil sur la table de nuit, puis au rectangle sombre de sa fenêtre, qui, pendant les courtes journées d’hiver, s’avérait une façon plus pratique de mesurer le temps qui passait, le rythme de sa vie étant impitoyablement dicté par la course brève et glaciale du soleil. Lever dans l’obscurité, travail dans la lumière, retour à sa chambre comme un oiseau retourne au nid dans son arbre à la tombée de la nuit.

Il attendait Jimmy pour le dîner, mais celui-ci ne devait pas arriver avant une heure encore. Il se leva et alla en chaussettes ouvrir la porte à un homme élégamment vêtu de la tête aux pieds : belle veste de toile et pardessus assorti.

— Monsieur Hickney, dit l’homme.

Il ôta son chapeau, enleva ses gants et tendit une main que serra Hickney.

— Robert Van Zyl. Puis-je prendre une minute de votre temps ?

L’homme était un inconnu, mais il sourit à Hickney avec familiarité, comme s’ils s’étaient déjà vus. La température était bien inférieure à -15 °C et il commençait à faire nuit, mais l’homme restait tête nue sur le seuil, les mains croisées devant lui comme s’il était prêt à rester là, dans le froid, indéfiniment.

— On s’est déjà rencontrés ?

— Non.

Hickney pensa que c’était le propriétaire de l’un des bars.

— Je suppose qu’il vous a laissé une ardoise, dit-il. J’arrangerai ça demain.

— De qui parlez-vous ?

— C’est bien au sujet de Jimmy ?

— Je crois que vous me confondez avec quelqu’un d’autre.

Le petit radiateur au mur, qui était la seule source de chaleur dans la chambre, ne cessait de cliqueter tandis que le froid de l’extérieur s’engouffrait par la porte ouverte.

— Bon, voulez-vous entrer ?

— Oui. Bien sûr. (L’homme baissa les yeux sur ses chaussures.) La neige, fit-il remarquer.

— Il n’y a rien ici que vous risquiez d’abîmer. Ne laissons pas s’échapper toute la chaleur.

L’homme tapa des pieds plusieurs fois avant d’entrer. Ses cheveux grisonnants, avec une raie impeccable, avaient été récemment coupés et l’odeur de son après-rasage se répandit dans la pièce. Il défit une écharpe de son cou, révélant une longue cicatrice blanche en forme de clé de sol qui partait de son oreille gauche et disparaissait dans le col de son manteau. Il scruta rapidement la petite chambre sans tourner la tête, ses yeux bleus intenses balayant l’espace de gauche à droite avant de se poser sur le magazine au pied du lit d’Hickney.

— Ah, dit-il. Joueur de golf.

— Moi, non, répondit Hickney. Je voulais juste me rappeler à quoi ressemble l’été.

— Ça ne sera plus long.

Hickney fit un signe de tête en direction des vitres givrées de sa fenêtre et du morne paysage lunaire s’étendant au-delà et qui, après une succession de tempêtes déchaînées et de températures inférieures à -15 °C, semblait y être définitivement gravé.

— Vous êtes un optimiste.

— Oui, dit Van Zyl. À moitié plein.

— Quoi donc ?

— Le verre. Et vous, vous voyez le verre à moitié vide ou à moitié plein ?

— J’ai un ami qui lui, ne voit qu’une chose : à moitié vide ou à moitié plein, ce n’est pas assez.

— Jimmy ?

— Vous le connaissez, alors ?

— Non. (L’homme fit un geste vers la porte.) C’est vous qui venez d’en parler.

— C’est vrai.

Van Zyl restait là, tapotant ses gants contre le côté de sa jambe et examinant la chambre.

— Je suis désolé de vous déranger un dimanche.

— Il n’y a pas de dérangement pour l’instant, répondit Hickney. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

— Oui, très bien. Droit au but.

L’homme se tourna pour faire face à Hickney, un sourire, figé comme celui d’une marionnette, plaqué sur la partie inférieure de son visage seulement.

— Je viens vous proposer une affaire.

Hickney grogna intérieurement et se demanda aussitôt comment il allait s’y prendre pour faire regagner la porte à son hôte.

— Écoutez, monsieur… comment, déjà ?

— Van Zyl. Mais appelez-moi Robert, je vous en prie.

— Écoutez, monsieur Van Zyl. Excusez-moi si c’est un peu impoli, mais si c’est de la vente à domicile de produits ménagers ou quelque chose de ce genre, ça ne m’intéresse pas. Mais pas du tout.

Il passa près de Van Zyl pour aller à la porte, qu’il entrouvrit légèrement. Le radiateur au mur cliqueta aussitôt.

— Mais merci quand même pour le déplacement.

Van Zyl l’écouta jusqu’au bout, avec, de nouveau sur le visage, cet étrange sourire hémisphérique, puis il s’avança jusqu’à la table d’Hickney, tira une des chaises pliantes et s’assit. Hickney tenait toujours la poignée de porte glacée et le regarda fixement.

— Je comprends qu’un type doive se débrouiller pour gagner sa vie et tout ça, mais je ne suis pas intéressé, c’est tout.

Van Zyl épousseta les genoux de son pantalon d’une propreté irréprochable.

— Ainsi vous pensez que je suis un démarcheur à domicile ?

— J’attends quelqu’un d’un instant à l’autre maintenant.

— Que je vends, quoi donc, déjà, des articles ménagers ?

— Je ne vous connais ni d’Ève ni d’Adam.

— Que j’ai l’air d’être un fournisseur d’articles en plastique ?

Van Zyl croisa les jambes et posa ses mains jointes sur un genou. Il portait une grosse bague avec une pierre rouge sur le majeur de sa main gauche et la contempla tout en poursuivant :

— Est-ce que vous vous sentiriez plus à l’aise si je vous disais que tous les démarcheurs à domicile devraient être alignés contre un mur et fusillés ?

Comme Hickney ne répondait pas, Van Zyl ajouta :

— Je plaisante, bien sûr.

À part le lit et une seconde chaise à la table, en face de Van Zyl, il n’y avait nulle part où s’asseoir dans la pièce, aussi Hickney resta-t-il debout. Van Zyl pivota vers lui.

— Si j’ai bien compris, vous accomplissez une tâche exceptionnelle au service du comté.

Hickney scruta le visage affable de son visiteur, essayant d’y déceler un signe de sarcasme.

— Exceptionnelle, dit-il. Ça, je ne l’avais encore jamais entendu.

— À propos de… ?

— Pour décrire ce que je fais.

— Comment autrement ?

— Comment quoi ?

— Décrire votre activité.

— Ce qui est inscrit sur ma fiche de paie, c’est : ramassage et traitement des animaux morts sur la voie publique, mais j’entends des trucs comme Vautour et Charognard, vous voyez le genre.

Van Zyl secoua la tête avec compassion et dit :

— Ça fait plus couleur locale.

— Quelque chose comme ça.

— Mais néanmoins un précieux service, et pour lequel, me dit-on, vous êtes d’une grande habileté.

— Tout d’abord, ce n’est pas ce qu’on appellerait un travail qualifié. Et qui vous a dit ça ?

— Oh, des connaissances, répondit Van Zyl. Des amis. (Il fit un signe de la tête en direction de la fenêtre, pour indiquer la ville, plus loin.) En tout cas, ce que je vous propose, c’est de prendre les animaux morts que vous trouvez dans le cadre de vos activités et de les utiliser pour nourrir mes hôtes.

— Vous êtes sérieux ?

— Tout à fait.

— Vous voulez que je vous donne les animaux écrasés par les voitures ?

— Vous seriez dédommagé.

— Quels hôtes ?

— J’ai récemment repris des installations, juste à l’extérieur de la ville, du côté de Porcupine Creek.

— Le ranch pour vacanciers ? C’est vous ? J’ai entendu dire que quelqu’un avait remis ça en route.

Van Zyl écarta la méprise d’Hickney d’un geste de la main et corrigea :

— Disons plutôt, une sorte de variante, plus tournée vers l’apprentissage des techniques de survie, l’acquisition d’une expérience de la vie en pleine nature. Comment préparer le gibier sauvage et s’en nourrir, par exemple.

— Et pourquoi moi ? Ils ne pourraient pas chasser eux-mêmes leur gibier ?

Van Zyl soupira et secoua la tête avant de répondre :

— Il y a des problèmes logistiques, des complications avec l’État concernant les autorisations, etc., qui font que la chasse est exclue pour le moment. Plus tard, peut-être.

— Bon, mais, à strictement parler, on ne peut pas garder des animaux tués sur la route pour son usage personnel. Je me mettrais en dehors de la loi si je vous vendais de la viande, à vous ou à n’importe qui d’autre.

— Et dans quelle mesure la loi vous parle-t-elle strictement, monsieur Hickney ? À vous personnellement ?

Dans la rue enténébrée, une voiture passa dans un murmure et, comme un battement de cœur étouffé, la cloche de l’église de l’Immaculée Conception sonna lentement l’heure.

— Écoutez, dit Hickney, je crois que je ne peux rien faire pour vous.

— Allons, attendez, attendez, monsieur Hickney, je vous en prie. Je crois que nous nous égarons un petit peu, là. Je vous demande de bien vouloir prendre en considération, un, le revenu supplémentaire qui, sans avoir une idée précise, peut aller jusqu’à doubler votre salaire actuel payé par le comté. Et deux, la question du gaspillage. Ces malheureux animaux sont tout simplement jetés à la décharge, non ?

Hickney croisa les bras, scrutant une nouvelle fois le visage de l’homme.

— Oui, dit-il. C’est ça.

— Je vois cet arrangement comme contraire à la loi seulement au sens le plus littéral – au sens le plus strict, si vous préférez. Et en ce qui concerne le shérif, il ne me paraît pas constituer un obstacle.

— Vous l’avez rencontré ?

— J’ai parlé avec M. Bowman. Une sorte de stéréotype, charmant et un peu fruste, vous ne pensez pas ? Un fantoche ?

— Je ne sais pas ce que c’est.

— C’est un homme simple, le shérif.

— Simple de quelle manière ?

— Pas compliqué.

— Il est OK.

— J’imagine qu’il a un boulot plutôt tranquille, ici.

Hickney haussa les épaules.

— Juste les trucs habituels. Rien de vraiment grave. En plus, il a un adjoint pour faire le travail sur le terrain.

— L’adjoint Wertz.

— C’est ça. Vous l’avez aussi rencontré ?

— Oui.

— C’est un fantoche, lui aussi ?

Van Zyl eut un petit sourire.

— Je pense qu’il n’y aura pas de problème.

— Au premier ennui, je laisse tomber, dit Hickney. Un seul appel, une seule plainte. Je ne peux pas me permettre de perdre cet emploi.

— Bien sûr. Je vous propose simplement une façon de l’améliorer, à la fois financièrement et, je pense qu’on pourrait dire, moralement.

— Je n’ai jamais pensé que la morale avait grand-chose à y voir. Je ramasse des boyaux, principalement.

— Empêcher un gaspillage terrible. Moral dans ce sens-là.

— Si vous le dites.

Les yeux de Van Zyl balayèrent la pièce, prenant cette fois le temps d’observer plus attentivement le logement spartiate d’Hickney – le lit étroit défait dans un coin, les assiettes et les tasses sur une étagère constituée d’une planche, des vêtements suspendus à des crochets au mur. Il secoua la tête de façon presque imperceptible, mais Hickney le remarqua.

— L’arrangement que je vous propose pourrait améliorer votre situation, dit Van Zyl.

— Ma situation n’est pas mauvaise.

— Bien entendu. Je ne voulais pas vous manquer de respect.

— Cet endroit n’est que temporaire.

— Peut-être que cela pourrait accélérer le passage à quelque chose de plus… permanent.

— Ça me semble juste un peu trop beau.

— La chance finit toujours par sourire à tout le monde à un moment ou à un autre, monsieur Hickney, vous ne pensez pas ?

Hickney s’interrogea sur cette possibilité exotique, aussi improbable que les palmiers.

— Comprenez bien que, pour l’essentiel, presque tout ce que je ramasse n’est pas ce que vous appelleriez consommable, dit-il. Ni même identifiable. De temps en temps, ça l’est, mais le plus souvent, les animaux que je trouve sont pas mal écrabouillés. Parfois, on l’impression qu’ils ont tout simplement explosé. Je veux dire, ce ne sont que des morceaux et du sang. C’est pas comme s’ils venaient d’un étal de boucher. Je veux que vous compreniez bien cela.

— Bien sûr. Je suis prêt à prendre tout ce que vous pourriez nous fournir. C’est vous qui voyez.

— Alors, je vous les livrerais tels quels ? Quel que soit l’état dans lequel je les trouve ?

— Je vous répète, c’est l’occasion d’apprendre. Dépecer, découper – tout ça en même temps.

— Et ces gens, vos hôtes, ils vous paient pour ça ?

Van Zyl ouvrit les mains et haussa les épaules.

— Alors, comment ça se passerait ?

— L’échange ?

— Ouais.

— Vous pourriez livrer les animaux dans un endroit discret et mes hommes viendraient les chercher. Aussi simple que cela. Paiement par tête, en liquide, remis en main propre ici même chaque semaine.

— Vous m’avez l’air d’avoir déjà tout prévu.

— Je ne me lance jamais dans une entreprise, aussi modeste soit-elle, sans une bonne préparation.

— Modeste, pour vous, peut-être. Pas pour moi.

— Ce n’est pas du tout ce que je voulais dire, monsieur Hickney, pas du tout.

Van Zyl fit claquer ses mains sur ses cuisses, puis se leva et resta debout à étudier Hickney pendant un long moment inconfortable, la tête légèrement penchée de côté et fronçant les sourcils comme s’il essayait de se rappeler quelque chose. Hickney s’écarta et se dirigea vers la porte.

— Bien, dit Van Zyl. Je vous recontacterai d’ici un jour ou deux. En attendant, j’aimerais que vous réfléchissiez à mon offre. Vous ne me connaissez ni d’Ève ni d’Adam, m’avez-vous dit, si je me souviens bien, aussi je comprends votre hésitation. Franchement, j’admire votre prudence. Mais nous en viendrons à bien nous connaître dans les jours à venir. En tout cas, c’est ce que je souhaite.

— Ce n’est pas nécessairement une question de confiance. C’est juste que je n’ai pas pour habitude de contourner la loi.

Van Zyl passa son écharpe autour de son cou et mit sa casquette, jetant un coup d’œil dans le petit miroir rond au-dessus de l’évier de la kitchenette avant d’en rectifier imperceptiblement l’inclinaison.

À son reflet, il répondit :

— Oui, bon, la loi, bien sûr.

Il repoussa la chaise pliante sous la table de jeu, la centra méticuleusement, puis gagna la porte. Il fit un signe de tête en direction du magazine posé en forme de tente au pied du lit et dit :

— Peut-être qu’un jour vous vous y mettrez.

— Peu probable, répondit Hickney.

— Nous avons tous en nous la capacité de changer, vous ne pensez pas ?

Il prit la main d’Hickney chaleureusement entre les siennes et, sans la lâcher, il demanda :

— La personne que vous attendez, ce soir. Une femme ?

— Non, juste un copain.

— Hélas.

Van Zyl toucha le bord de sa casquette, enfila ses gants et sortit dans l’obscurité et le froid. Hickney referma la porte derrière lui et resta un instant le dos collé contre le battant glacial, secouant la tête.

— Hélas ? dit-il.

Il retourna s’allonger sur son lit, les mains croisées sous la nuque. Puis il se leva, alla à son bureau de fortune et, sur un coin du journal, il écrivit le mot “fantoche” ; il déchira le morceau de papier et le rangea dans le tiroir de la table de nuit. Il s’étendit de nouveau, le regard fixé sur les dalles du faux plafond parsemées de taches d’eau et se mit à faire mentalement des calculs simples. Un peu plus tard, au bord de l’endormissement, ses pensées commencèrent à dériver vers la petite maison située au 110 Fife Street.

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