Trop loin de Dieu
Chapitre 46
— EST-ce que le grand homme reçoit des visiteurs, Gerry ?
Wertz leva brièvement les yeux puis se replongea dans ses papiers.
— À quel sujet ? demanda-t-il.
— Au sujet du fait que je veux lui parler.
— Je suis son adjoint, Hickney. Tu peux me parler à moi.
Il faisait une chaleur suffocante à la réception, des prospectus et des affiches punaisés sur un tableau en liège se soulevaient bruyamment au-dessus de la grille d’un radiateur qui ronronnait. Au cours des quelques semaines écoulées depuis qu’Hickney l’avait vu, Wertz avait changé, semblait-il – encore plus petit, ratatiné dans la chemise amidonnée et immaculée de son uniforme, des yeux énormes au milieu de la figure – et, debout devant le comptoir, il l’observait avec attention.
— Je sais qui tu es, Gerry, répondit Hickney. Je vois ton insigne. Mais c’est au shérif que je veux parler.
— C’est mon boulot de m’occuper des plaintes et des affaires diverses et variées qui se présentent.
— Ma seule plainte, c’est que tu ne veux pas aller lui dire que je suis là.
Les yeux de Wertz clignaient sans répit.
— Le shérif, dit-il avec fermeté, est occupé.
Hickney le dévisagea un instant, puis franchit la petite barrière au bout du comptoir, frappa une fois à la porte de Bowman et l’ouvrit, Wertz bondissant immédiatement derrière lui comme son ombre.
— J’ai informé Hickney que vous étiez indisponible.
— Oh oui, ça c’est vrai, je suis on ne peut plus indisponible, hein ? répondit Bowman.
Son bureau était un fouillis de dossiers et chemises ouvertes, d’assiettes en carton et de magazines de chasse aux pages cornées, le tout ayant été poussé sur un côté pour faire de la place au Great Falls Tribune qu’il avait ouvert à la page des mots croisés. Il tenait un crayon court qu’il pointa vers la poitrine d’Hickney.
— Vous, lança-t-il. Dites-moi, un échassier, mais pas un héron. Héron ne va pas. Mais même nombre de lettres.
— Je ne sais pas, dit Hickney. Butor ?
Bowman laissa son crayon en suspens à quelques millimètres de la page, laissant dépasser de ses lèvres le bout rouge de sa langue, puis, laborieusement, il inscrivit les lettres dans les cases appropriées.
— Ça pourrait aller, dit-il, et, sans lever les yeux, il ajouta, je crois que je peux m’occuper des affaires diverses et variées qui pourraient se présenter, adjoint Wertz.
Wertz cligna des yeux, fit sèchement demi-tour et sortit, refermant doucement la porte derrière lui. Hickney et le shérif le voyaient à travers la vitre granitée de la porte – une silhouette floue et fine comme celle d’une fille.
— Diverses et variées, ricana Bowman. Ce petit merdeux est devenu carrément arrogant ces derniers temps. C’est un ami à vous, n’est-ce pas ? Vous pensez qu’il a ses règles ?
— On est allés à l’école ensemble, répondit Hickney. Je ne dirais pas exactement qu’on a été amis.
Bowman se cala dans son fauteuil, faisant craquer les lames de bois.
— Alors, c’est quoi les affaires diverses et variées, cette fois, Hickney ?
Il prit sa lourde tasse en faïence et en but une gorgée bruyante, puis se laissa retomber en arrière, croisant ses mains rougies sur son ventre.
— Ces hommes, là-bas, à Porcupine Creek, dit Hickney. Qu’est-ce que vous pouvez me dire à leur sujet ?
— Je sais qu’ils achètent des produits et des services chez nos commerçants et si c’est bon pour les affaires, alors on a pratiquement fait le tour de la question.
— Et vous avez rencontré Van Zyl ?
— Je l’ai rencontré, oui.
— Est-ce que quelqu’un est venu vous parler d’eux ? Des plaintes ?
Bowman se redressa sur son siège et ouvrit le tiroir pour en sortir le crayon qu’il venait d’y ranger.
— C’est une question intéressante, dit-il. Laissez-moi pointer tout ça un instant.
De manière clownesque, il fit semblant d’additionner des chiffres dans la marge de son journal, suçant le bout de son crayon et se grattant la tête.
— D’après ces calculs, en vous comptant, il y a un individu qui s’est intéressé à eux.
— Ils se baladent dans le coin sur des motoneiges avec des fusils. L’autre jour, j’en ai vu un qui avait une de ces petites mitraillettes pas plus grande que ça.
Il écarta les mains d’une trentaine de centimètres.
— Est-ce que j’ai besoin de vous rappeler qu’ici, c’est le grand État du Montana, où tout porteur d’une paire de couilles de plus de onze ans possède une arme ?
— Pas des armes comme ça.
Bowman épousseta quelque chose sur le tissu tendu de sa chemise devant lui.
— Quand est-ce qu’on en vient à la partie qui concerne la loi et moi ?
— J’ai entendu dire qu’ils avaient installé un poste de garde à l’entrée de l’ancien ranch pour vacanciers.
— Propriété privée, rétorqua Bowman. (Il fit un geste dédaigneux de la main.) Ils sont libres de faire ce qu’ils veulent chez eux.
— Au cirque, un de ces salopards a emmené avec lui une des filles d’Anna Horn.
Bowman leva vers Hickney des yeux écarquillés.
— Le cirque qui était là, quand déjà ? Il y a trois mois ?
— C’est ça.
— Intéressant de noter qu’elle n’est jamais venue m’en parler.
— C’était moi qui étais avec la petite.
— Vous perdez une enfant au cirque et vous décidez qu’elle a été kidnappée ? dit Bowman avec un petit sourire. Je parie qu’il y a eu à peu près une cinquantaine de kidnappings ce jour-là.
— C’était un des types de Van Zyl.
— Alors vous avez vu ce desperado et vous n’avez rien fait ?
— Non, je ne l’ai pas vu. C’est la petite qui m’a dit.
— C’est la petite qui vous a dit, répéta Bowman. Une petite fille de quatre ans, peut-être, je me trompe ?
— Cinq ans.
Bowman hocha la tête tristement devant les évidentes et problématiques implications d’un tel témoignage.
— Je vois, dit-il. Et le mobile de ce crime serait… quoi ? Escroquer tout l’argent d’une jeune femme qui vit de l’aide sociale ?
Hickney fit un pas en direction du bureau.
— Bon, écoutez, vous n’avez pas…
Bowman l’arrêta en levant un doigt.
— Non, vous, écoutez-moi, bon sang. Vous avez une dent contre ces gens pour une raison quelconque. Mais en ce qui me concerne et en ce qui concerne la loi, ils ne font rien de mal, là-bas. Ils s’occupent de leurs affaires et je vous suggère d’en faire autant.
— Donc, vous n’irez pas leur parler ?
— Mais pourquoi, bon Dieu ? Parce qu’une gamine s’est égarée ? Parce que des hommes protègent leur propriété ?
— Et qu’est-ce que vous faites du reste ? Les chats ? Vern et Conrad Pimperton ?
Bowman leva les yeux au ciel.
— On a déjà parlé de tout ça, répondit-il sur un ton fatigué. Ces incidents ont été examinés, soigneusement analysés, puis ils ont été classés.
— Classés par vous, peut-être.
— Oui, bon Dieu, par moi. Par la loi. Par tous ceux qui sont sains d’esprit.
Bowman déplaça sa tasse et son journal sur son bureau pour indiquer qu’il était impatient de mettre un terme à cette conversation. Sous l’impitoyable lumière fluorescente, son crâne était une collection de bosses et de taches couleur prune et, sous les mèches de cheveux clairsemés, on apercevait la fière signature en forme de mille-pattes du coup porté par Eddie Horn.
Hickney jeta un coup d’œil vers la porte où flottait la silhouette de Wertz à travers la vitre opaque, puis il se pencha au-dessus du bureau jusqu’à n’être plus qu’à trente centimètres de Bowman. Le shérif recula d’une distance égale, le regardant avec inquiétude.
— Écoutez, dit Hickney. L’hiver dernier, j’ai trouvé un homme mort par-là. Il était dans le fossé, pas loin de l’embranchement de Bench, et Van Zyl et ses hommes sont arrivés et l’ont emporté. C’était un des leurs, au camp. Ils l’ont chargé sur un traîneau, et quand j’ai dit que j’allais vous appeler, ils m’ont menacé.
Bowman avait pris une expression incrédule.
— Seigneur, vous ne renoncerez jamais, hein, Hickney ?
— Van Zyl était sur les lieux. Ils étaient tous là. Ils sont arrivés sur leurs engins juste au moment où je le dégageais de la neige.
— Et ça se serait passé quand ?
— En février.
— En février, répéta Bowman. De l’année dernière.
— Juste après la grande tempête.
— Vous avez trouvé un homme prétendument mort en février de l’année dernière, c’est-à-dire… (Il compta silencieusement les mois écoulés, remuant les lèvres.) … il y a dix mois et c’est seulement maintenant que vous venez m’en parler ?
— Comme je vous l’ai dit, Van Zyl m’a menacé. Et j’ai été de nouveau menacé depuis par certains de ses hommes.
— Le même M. Van Zyl dont vous voulez me faire croire qu’il a ordonné le kidnapping d’une petite métisse au cirque.
— Je n’ai jamais dit qu’il l’avait ordonné.
— Sous-entendu. Vous l’avez sous-entendu.
— C’était un de ses hommes.
— Et maintenant, vous êtes en train de me dire qu’un autre desdits hommes est mort au bord de la route et qu’il l’a emporté sans jamais rien en dire à personne et qu’il vous a menacé, de violences physiques, je suppose, au cas où vous auriez estimé qu’il était de votre devoir de citoyen de le signaler. Est-ce que j’ai bien compris ?
— Je pense que cet homme a peut-être été abattu.
Bowman écarquilla les yeux de façon théâtrale.
— De mieux en mieux, non ?
— Vous devez l’interroger à ce sujet.
— Alors, qu’est-ce que vous voulez que je fasse, Hickney ? Que j’aille là-bas voir ce M. Van Zyl et que je lui dise, “Bien le bonjour, monsieur. Je crois que l’un d’entre vous est mort” ?
— Je ne sais pas comment vous devez faire, bon sang. Je ne suis pas le shérif.
— C’est exactement ce que j’allais vous rappeler.
— Je vous demande simplement de faire votre boulot. Il y a un corps, là-bas, quelque part.
— Prétendument.
— Écoutez, ou bien vous faites quelque chose, ou j’appelle la police de l’État, à Helena. Entre Vern, Conrad et cet homme que j’ai trouvé, je suis sûr qu’ils auront envie de jeter un coup d’œil là-dedans. Et de se demander pourquoi vous ne l’avez pas fait.
Le rouge monta au visage de Bowman.
— J’arrive pas à croire que je suis en train de me faire insulter dans mon propre bureau par un foutu éboueur. Je vous ai expliqué qu’ils sont déjà venus et ont examiné les cas du suicide de Dupui et de l’infortuné accident de Pimperton, et maintenant vous venez me faire perdre mon temps avec une de vos foutues histoires à dormir debout.
— Vous ne comprenez pas ce que je risque, là ? Vous pensez vraiment que j’irais inventer un truc comme ça ?
— En fait, oui, c’est une question intéressante. J’ai entendu parler de votre petite prise de bec au bar. Ouais, c’est ça. Peut-être que vous êtes en rogne contre ces gens-là et vous venez ici faire du grabuge.
— Donc vous dites que je suis un menteur ?
— Ça, c’est une possibilité tout à fait envisageable.
— Je ne suis pas un menteur, mais je vais vous dire ce que vous êtes, vous, Bowman – un guignol et un enfoiré de tire-au-flanc.
Le fauteuil du shérif était monté sur roulettes et quand Bowman se dressa brusquement, le siège fut propulsé vers l’arrière comme une fusée et alla heurter un classeur métallique. Le bureau fit un bond en avant et Bowman appuya ses deux poings dessus. Son visage était devenu d’un rouge profond et une grosse veine bleue palpitait dans son cou. Ils se toisèrent, à deux pas l’un de l’autre, puis Bowman cligna des paupières, il baissa les yeux et ses traits s’affaissèrent.
— Oh, bon Dieu. Regardez-moi ça.
Sa tasse s’était renversée et le bureau était inondé de café. Il tira le meuble vers lui pour le remettre à sa place, fit tourner son fauteuil et s’y laissa tomber. Quand il souleva le journal, des lambeaux lui restèrent dans les mains. Sans faire de détail, il le balaya et le fit tomber avec tout le reste dans une poubelle, puis il se baissa et se mit à trier ce qui était récupérable, posant les choses sur le bureau. Quand il releva les yeux vers Hickney, il prit un air véritablement abattu.
— Vous me fatiguez, Hickney. Pourquoi vous voulez me gâcher la vie ? Je ne vous ai rien fait.
— Ce n’est pas moi, bon sang. Pensez un peu à tout ce qui est arrivé depuis que ces gens se sont amenés ici.
— Comment pourrais-je arrêter d’y penser ? Chaque fois que je vous vois, vous m’en mettez plein la tête. Oubliez tout ça. Après une trentaine d’années passées au service de la loi, j’ai appris que des fois, vous oubliez un peu les choses et elles finissent par se régler d’elles-mêmes. Faut pas gratter là où ça démange.
— C’est plus ou moins ce que Vern Dupui m’a dit après que quelqu’un a tué ses chats.
— Mais bon Dieu, c’est pas pareil.
— Si vous ne faites rien, quelque chose de mal va arriver.
— Et qu’est-ce qui vous permet de dire ça ?
— Ce que je vois. Ce que j’entends. Ce que je sens.
— Oubliez ça, Hickney.
— Est-ce que vous allez lui parler ? À Van Zyl ?
Du regard, Bowman balaya le désastre de son bureau détrempé.
— Si je vous dis oui, est-ce que vous allez débarrasser le plancher ?
— Mais est-ce que vous allez le faire ?
Bowman soupira, puis sortit un petit calepin de la poche de sa chemise d’uniforme et l’ouvrit avec son pouce.
— OK, dit-il avec lassitude. Redites-moi ça. Où et quand.
— Le 6 février. Sur la route du sud, près de la borne des trente kilomètres.
Le shérif ouvrit son tiroir central et choisit un stylo, et il était sur le point d’écrire mais au lieu de cela, il s’interrompit, les yeux fixes, secouant la tête d’un air affligé et incrédule.
— Du café dans mon tiroir, dit-il sur un ton lugubre.
Il semblait incapable de détacher son regard de cette calamité et resta figé, le stylo toujours en suspens. Quand il releva enfin les yeux, il dit :
— En partant, envoyez-moi ce petit merdeux.
À la réception, l’adjoint ignora Hickney. Machinalement, sa main voulut repousser une frange qui n’était plus là et c’est seulement à ce moment-là qu’Hickney se rendit compte de ce qui avait changé chez lui, et il se demanda comment il avait pu ne pas le remarquer avant. La coiffure bien soignée du lycée avait disparu, laissant apparaître un crâne rasé rose et à l’air fragile.
Hickney resta là, le temps de boutonner sa veste et enfiler ses gants, et Wertz persista à ne pas lever les yeux.
— Je n’étais pas venu pour dire quoi que ce soit au sujet de Jimmy et toi dans la voiture de patrouille, si c’est ce qui t’inquiétait.
— Je ne suis inquiet de rien, Hickney.
— Ah, vraiment ?
— Oui, vraiment. Je ne me fais aucun souci. Mais d’autres devraient s’en faire. Peut-être que toi, tu devrais t’en faire.
— C’est quoi, ça, Gerry ? Une sorte de menace ?
Sans répondre, Wertz fit cliqueter son stylo et se replongea dans ses formulaires. Sa main libre esquissa un mouvement vers son front, puis elle se referma sur elle-même et retomba sur le comptoir.
— Il veut te voir.
— Oui, répondit Wertz. J’ai entendu. (Il contempla cette main gênante crispée sur ses papiers.) J’entends tout, Hickney.
Avant de sortir, Hickney se retourna, la main sur la poignée glacée de la porte qui allait s’ouvrir sur une journée froide et incertaine, là, dehors, où son travail l’attendait. Wertz l’observait, raide, les paupières battant derrière les verres de ses lunettes comme des papillons de nuit prisonniers dans un bocal.
Au Stockman, Mop lui dit qu’il n’avait pas vu Jimmy de toute la journée, et il n’était pas à l’Elegance, ni au Mint, alors il fila, trop vite, dans les petites rues verglacées et s’arrêta en dérapant devant la maison de Jimmy. La neige étouffait ses pas tandis qu’il remontait l’allée, mais la veuve l’entendit et son visage apparut un bref instant à la fenêtre comme une image dans une maison hantée de fête foraine, avant de disparaître tout aussi vite.
La porte s’ouvrit sous ses coups et il était sur le point d’appeler quand il vit Jimmy à sa table dans la cuisine. Il était assis, parfaitement immobile, le visage crispé comme par une douleur terrible et il sembla ne pas remarquer la présence d’Hickney jusqu’au moment où celui-ci lui adressa la parole. Dans la lumière bleuâtre et anémique de la cuisinière, il paraissait livide et rappela à Hickney le Christ souffrant sous le poids de sa croix sur les murs de l’église de l’Immaculée Conception.
— Qu’est-ce qui se passe, vieux ?
Jimmy n’avait toujours pas tourné les yeux vers lui. Il regardait droit devant, les mains appuyées sur la table, doigts écartés, comme si elles menaçaient de s’envoler, et il se mit à bouger lentement la tête de droite à gauche. Finalement, il dit :
— J’essaie de comprendre pourquoi il a fait ça.
— Ce foutu poivrot, dit Hickney. (Il alla à la table, tira l’autre chaise près de Jimmy et s’assit.) Qu’est-ce qu’il a fait ? Il a encore caché tes béquilles ?
— Pas Mop, bon sang, répondit Jimmy avec impatience. Je parle de Gerry. Gerry m’a conduit aux courbes en S, aujourd’hui.
— Au passage à niveau ? Bon Dieu, Jim.
— Il a dit qu’il voulait que je le voie.
— Mais pourquoi ça ?
— Il a dit qu’il devait vérifier quelque chose de ce côté-là, quelqu’un a volé du foin, un truc de ce genre. J’ai pensé qu’on ne ferait que traverser et qu’on continuerait la route, mais non.
Le chat fit son apparition et se faufila doucement entre les jambes de Jimmy, puis, comme si la douleur de celui-ci se transmettait dans les tubes de métal froid des prothèses, il arrondit le dos et regagna un coin obscur en crachant, et Hickney le vit se terrer là, pour les observer.
— Mais c’était pas ça, reprit Jimmy. Il s’est arrêté devant les rails et il a coupé le moteur et on est restés assis là. Il a dit que c’était pour mon bien. (Il s’interrompit, baissa les yeux sur ses mains en fronçant les sourcils.) Il a utilisé une expression pour ça, je m’en souviens plus.
— Ce petit enfoiré.
— Il avait dû tout prévoir, parce qu’il n’arrêtait pas de regarder sa montre et les rails et pas longtemps après, on l’a entendu.
Jimmy grimaçait et les tendons de ses bras saillaient comme si maintenir la table en place nécessitait toute sa force.
— On l’a entendu venir et après on l’a senti et quand il est arrivé dans le virage, il a commencé à klaxonner et j’ai essayé de me boucher les oreilles.
— Qu’est-ce que tu veux dire, tu as essayé ?
— Je veux dire que j’ai essayé, mais il s’est mis à me donner des coups avec ce truc, là, ce bâton.
Hickney posa ses mains jointes sur la table.
— Avec sa matraque, tu veux dire ?
— Quand je me suis bouché les oreilles, il m’a donné des coups avec. Écoute, qu’il disait, et il me l’enfonçait dans les côtes. C’est pour ton bien. Et il me donnait encore un coup. J’aurais voulu sortir, mais il avait mis mes béquilles sur le siège arrière. Sinon je serais parti.
— Le salopard.
— Et puis il est arrivé, à cent cinquante à l’heure, en klaxonnant, et tout s’est mis à trembler et il n’arrêtait pas de m’enfoncer sa matraque dans les côtes en hurlant, Ouvre les yeux. C’est pour ton bien. Regarde, espèce de pleurnichard. Regarde-le bien, et tout ça, et il me donnait des coups.
Ses mains quittèrent la table et il les plaqua sur ses oreilles pour étouffer le grincement strident des roues, le beuglement, la fumée et le tonnerre du monstre qu’il imaginait revenu réclamer ce qu’il restait de lui, et des larmes se mirent à couler sur ses joues.
Hickney abaissa son front sur ses poings, luttant pour réprimer ses propres larmes. Il avait bien essayé, surtout dans les premières années, d’alléger la souffrance de Jimmy, mais il savait désormais qu’il n’était pas plus capable d’y mettre un terme qu’il ne l’avait été de stopper ce train. Il n’y avait pas de mots pour cela, pas de prières, pas de conjurations. La nuit, lorsque lui-même entendait les échos du train et qu’il ne pouvait trouver le sommeil, il imaginait qu’il revivait ce jour-là, faisant prendre une autre direction à certains événements pour en changer le dénouement. S’ils avaient pris à gauche sur la route, cette nuit-là, au lieu d’aller à droite. Si la pluie les avait incités à rester à la maison, si un problème d’aiguillage ou d’attelage avait forcé le train à rester en attente sur la voie d’évitement de Dry Creek ne fût-ce que dix minutes de plus. Si ce vieil ivrogne les avait envoyés au diable quand ils étaient allés le voir devant le bar pour s’acheter du whiskey. Parfois, avec ces changements, des jours différents défilaient devant ses yeux et il parvenait à s’assoupir, mais de même qu’il ne pouvait retenir sa respiration indéfiniment, il lui était impossible de préserver ces images, et le matin venu, la vérité était toujours là, à l’attendre.
Quand il prit les mains de Jimmy pour les écarter doucement de ses oreilles, elles étaient aussi froides et blanches que de la faïence ; il les plaça sur la table et posa les siennes par-dessus. Au bout d’une minute ou deux, Jimmy regarda les mains d’Hickney ; il fit glisser une des siennes pour la libérer et se passa un doigt sous le nez avant d’essuyer ses yeux avec le dos de son poignet.
— Me confronter à la réalité, lâcha-t-il. C’était ça.
— C’était ça quoi, Jim ?
— C’était ça qu’il disait, Blinky. Que je devais me confronter à la réalité.
— Alors le voilà devenu psy de pacotille, maintenant, j’imagine.
— Je sais pas. Il arrêtait pas de dire ça.
Jimmy libéra son autre main et souleva son T-shirt, révélant une peau d’une blancheur éclatante et ses côtes saillantes.
— Je crois que j’ai récolté un bleu ou quelque chose comme ça, avec son bâton.
— Je vais augmenter le chauffage et te faire couler un bon bain moussant. On dirait une chambre froide ici. Tu as les mains glacées.
Dans l’autre pièce, il remonta le thermostat et attendit de sentir sous ses pieds la faible vibration de l’antique chaudière au sous-sol, puis il alla dans la chambre où tout ce qu’il put trouver comme vêtement chaud fut sa vieille veste de treillis. Jimmy était toujours assis dans la même position et quand Hickney lui posa la veste sur les épaules, il leva vers lui un regard grave.
— Comment tu dis, ce truc de Blinky ?
— Une matraque ?
— Ouais. Pourquoi on appelle ça comme ça ?
— Je sais pas vraiment. Parfois on dit aussi un gourdin.
— Mais ça fait pas moins mal que l’autre.
— Non, répondit Hickney en souriant, ça ne fait pas moins mal.
— Il a dit autre chose, aussi, Hick. Sur le chemin du retour.
— C’était quoi, Jim ?
— Il a dit qu’une fois que tu te serais marié avec Anna, nous deux, ça serait plus pareil. Que je te verrais presque plus et que je devrais commencer à m’y faire.
Des dents de petite flamme bleue vacillaient sur la cuisinière et, sur le côté, dans la pénombre, le chat les observait avec ses yeux jaunes. Hickney se pencha en avant, le regard fixé sur ses mains ouvertes, où il eut l’impression qu’une autre fiction, concoctée à partir de bribes d’espoir et d’envie, lui filait entre les doigts.
— Rien ne changera, Jim. On sera toujours copains.
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