Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 33 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 33

 

DANS les nuages qu’il avait observés plus tôt dans la semaine, Jimmy avait vu un changement de temps et la tempête éclata bel et bien, conformément à la prédiction. Le vent froid arriva du nord avec une pluie glaciale qui crépitait dans les arbres et qui balaya de flots cinglants les plaines d’armoise desséchées jusqu’à ce que les ruisseaux finissent par prendre une couleur chocolat et déborder. Le cirque avait été démonté et il avait disparu dans la nuit comme s’il n’avait été que le rêve collectif de la ville.

Hickney était étendu sur son lit, éveillé, et il écoutait la pluie par sa fenêtre ouverte. À un moment donné, au cours de la nuit, il s’était levé pour prendre une couverture supplémentaire, mais il n’avait pas fermé la fenêtre et les rideaux avec leurs taches d’eau se soulevaient et retombaient au gré du vent tels des fantômes de théâtre. Il finit par s’endormir au bruit de l’eau qui débordait de la gouttière, un bruit qui, dans son rêve, devint un cours d’eau au bord duquel il avait campé, un jour, dans les Highwood Mountains, et le ruisselet lui-même n’était pas du tout de l’eau, mais une cascade de truites brillantes, de la couleur du mercure.

Dans la matinée, il lisait à sa table lorsque la chaîne du chien noir se mit à cliqueter, mais au lieu des grognements attendus, il entendit la voix d’Anna Horn susurrer des mots tendres inaudibles. Il s’empressa de refermer son livre et d’empiler sa vaisselle du petit déjeuner dans l’évier, et quand il ouvrit la porte, elle était là, sur le seuil en ciment, souriante, le visage mouillé et rouge. Derrière elle, le ciel était une étendue grise et la haie de céanothes, qui avait été grillée et flétrie par la chaleur, vibrait, comme électrisée par la pluie incessante.

— Tu n’as pas essayé de caresser ce monstre, dis-moi ? demanda Hickney.

— La pauvre bête. Il n’a probablement jamais entendu un mot gentil de sa vie.

— Tout va bien ?

— Oui, elles vont bien. Elles dorment encore. Je n’ai qu’une minute.

Elle inclina ses cheveux mouillés d’un côté et les essora comme une serpillière avant d’entrer dans la pièce, apportant avec elle, tels des compagnons invisibles, le matin froid et l’odeur de la pluie.

— Attends, je te donne une serviette.

— Pas la peine. Ça va comme ça.

— Une seconde.

Il alla dans la salle de bains et tria ses serviettes pour en trouver une qui ne soit pas effilochée ou tachée, puis il jeta un coup d’œil au miroir et se ratissa les cheveux avec les doigts, en vain. Quand il revint, elle était debout, les bras croisés, et elle parcourait la petite pièce du regard.

— C’est pas aussi moche que je le croyais, ici, dit-elle. C’est même confortable et chouette, vraiment.

Il se souvint clairement de l’expression consternée qu’il avait vue sur son visage, des semaines plus tôt, quand elle avait examiné cette chambre après lui avoir annoncé que Sissy était malade. Il n’avait rien changé depuis et il savait que l’endroit n’était pas chouette et n’avait rien de confortable, et il se dit que c’était peut-être elle qui avait changé, ou alors – et c’était ce qu’il espérait – elle le voyait différemment à présent.

Elle enveloppa ses cheveux humides dans la serviette et s’immobilisa, la tête curieusement inclinée, en regardant une image prise dans un magazine de golf et qu’il avait punaisée au mur au-dessus de sa table.

— Ah, c’est donc ça, dit-elle. Les arbres dont tu rêves.

La photographie représentait un étang et une large avenue de pelouse tondue de manière à créer un effet d’échiquier et bordée de palmiers. Elle avait dû être prise très tôt ou très tard dans la journée, car les ombres sur l’herbe reproduisaient parfaitement les arbres. L’étang était rose et sur sa surface lisse comme une vitre était posé un seul nuage.

Même avec Anna à quelques centimètres de lui, il fut momentanément médusé par la photo et son regard resta fixé dessus.

— Chaque fois qu’il la voit, Jimmy me dit le nom de ce nuage, dit Hickney. Et pourtant je n’arrive pas à m’en souvenir.

— Ça sert à quoi, ce drapeau ?

— C’est le trou. Là où la balle doit aller.

— Ça paraît tellement dénué de sens, taper dans une petite balle comme ça.

— Je pense que c’est un peu ça, le but. Pendant un moment, le monde disparaît et tout ce qui compte, c’est d’envoyer cette foutue petite balle dans le trou.

Elle se tourna à demi vers la fenêtre et regarda dehors, le triste spectacle de la journée – chaque chose dégoulinante et grise, le message sur le panneau lumineux de la banque brouillé par la vitre larmoyante, le pick-up d’Hickney échoué dans une grande mare, ses outils sur le plateau baignant dans plus de deux centimètres d’eau stagnante.

— Mais il ne disparaît pas, n’est-ce pas ? dit-elle. Il est toujours là, à t’attendre.

À travers le fin tissu humide de son chemisier, il pouvait voir sa peau comme si elle n’avait rien sur elle, tandis que ses cheveux toujours mouillés étaient jetés sur une épaule, pareils à une cape de soie sombre. À l’entendre, le monde était un piège, mais si c’était le cas, il était disposé à s’y laisser prendre avec elle.

— Ce qui nous attend n’est pas toujours mauvais, Anna.

Elle plia soigneusement la serviette et la posa sur le dossier d’une des chaises de cuisine, puis se tourna vers lui, souriant et secouant la tête devant son innocence.

— Quoi qu’il en soit, je suis venue te remercier pour samedi. Avec les filles tellement épuisées et tout quand tu nous as déposées à la maison, j’ai complètement oublié.

— Je t’en prie. Mais je sais bien que c’est juste un oubli.

— On a passé un très bon moment. Les filles n’arrêtent pas d’en parler.

— Moi aussi, j’ai passé un bon moment.

— Alors, qui est-ce qui a donné ce ticket à Sissy ?

Il pensa qu’elle le regardait un peu trop attentivement et il sentit un reste de panique monter brusquement en lui.

— Je ne sais pas, répondit-il. Un type qui avait un billet en trop.

— Qui avait des cheveux de clown.

— Elle a voulu dire qu’ils étaient roux. Mais je ne l’ai pas vu.

Ça, au moins, c’était vrai.

— La grosse dame ?

— Une diseuse de bonne aventure de fête foraine. Je pense qu’elle était un peu timbrée.

— Et toi aussi, tu es devenu un petit peu timbré, hein, Hickney ? Quand le gorille s’est amené ? (Elle croisa les bras et affecta l’air sévère d’une mère supérieure inflexible.) Tu as failli les étouffer en les serrant comme ça.

Il avait espéré que le sujet ne serait pas abordé, mais il n’y avait plus moyen de l’éviter. Il sentit comme une bouffée de chaleur.

— Je ne voulais pas t’en parler parce que tu vas me prendre pour un abruti irresponsable, mais j’ai perdu Sissy une minute. Quand je me suis retourné, elle n’était plus là et j’ai eu la trouille de ma vie. Et après, il y a eu ce type en costume de gorille, et je ne sais pas, je me suis dit que les petites allaient avoir peur de lui.

Elle s’avança jusqu’à lui et le regarda dans les yeux, puis elle lui tourna la tête légèrement sur le côté et l’embrassa sur la joue.

— Tu sais à quoi tu me fais penser ?

— Oui. À un idiot.

La main d’Anna était fraîche et un peu humide ; elle la posa à l’endroit où ses lèvres l’avaient effleuré si doucement et si brièvement et elle la laissa là, comme pour confirmer son intention.

— Non, le corrigea-t-elle. À un père de famille.

Sans lui laisser le temps de répondre, elle fit demi-tour, traversa la pièce et ouvrit la porte. Derrière elle, dans le lointain, à l’ouest, il pouvait apercevoir les sommets arrondis des Big Belts s’élever comme un archipel d’une mer de nuages denses et tumultueux, avec leurs pentes dénudées les plus élevées nouvellement couvertes de blanc.

Lui tournant le dos, elle dit, très calmement :

— En fait, ce n’est pas pour te remercier que je suis venue. C’était au sujet de l’autre jour dans le jardin, quand Sissy a eu sa crise. J’ai un peu perdu la boule, et ça me gêne que tu m’aies vue comme ça. Que tu nous aies vues comme ça. J’ai peur que tu aies une plus mauvaise opinion de moi.

De nouveau la chaleur lui monta au visage.

— C’est moi qui devrais être gêné. Je me suis senti très mal. Je ne savais pas quoi faire pour elle.

Il pleuvait plus fort à présent et, par-dessus le tambourinement incessant, il put à peine l’entendre.

— Je sais que ça ne va pas s’améliorer. Je sais qu’il faut que je fasse quelque chose, mais je me sens paralysée.

— Emmène-la à l’IHS, Anna. Eddie a dit qu’il s’en occuperait.

— Je ne peux pas. C’est simple, je ne peux pas.

— Mais c’est bien ce que tu voulais ? La raison pour laquelle je suis allé là-bas ?

— Oui, c’était super de ta part. Ça n’a pas dû être facile. Mais je n’ai pas arrêté d’y penser depuis ton retour et je ne peux pas.

— Alors, emmène-la ici, à la clinique.

Elle secoua la tête.

— Mais, Anna…

— Je dois vivre ici, tu ne comprends pas ? Ça ne peut pas être ici.

— Mais pourquoi ? Il n’y a pas de quoi avoir honte. Et si c’est une question d’argent, je…

Elle le fit taire en posant un doigt sur ses lèvres.

— Pas maintenant, Hickney. On a passé un moment agréable. Ne gâchons pas tout.

L’eau tombait en un rideau ininterrompu du petit auvent au-dessus de la porte et elle le franchit en baissant la tête, puis, dans la cour elle se retourna, le visage déjà ruisselant.

— Et ce n’est pas à toi de te sentir coupable. C’est à moi que ça revient, ça. Et je n’y manque pas.

Quand elle fut partie, il resta à la porte, s’attendant au bruit métallique de la chaîne, mais il n’entendit que la musique des mots tendres d’Anna tandis qu’elle s’adressait au chien. Il alla dans la cour, sur le côté, où l’animal était assis au bout de sa chaîne, les oreilles dressées, sa fourrure noire mouillée et luisante comme celle d’une loutre. Il montra les dents à Hickney, mais ne quitta pas Anna des yeux et, ensemble, ils la regardèrent s’éloigner dans River Street d’un pas agile et vif comme celui d’une petite fille, au milieu des flaques d’eau et des rigoles boueuses. Il demeura ainsi près de son camion sous l’averse froide, tandis que la sensation de ce baiser hallucinatoire, pareil à une grâce qu’elle lui avait accordée pour adoucir la grisaille du jour et le travail sanglant qui l’attendait sous la pluie, s’attardait comme une brûlure sur sa joue.

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