Trop loin de Dieu
Chapitre 47
ELLES n’étaient pas dans le bus du lundi, elles ne revinrent pas le mardi, elles ne revinrent pas le mercredi non plus. Le premier soir, sous les lumières bourdonnantes de l’auvent, sur le parking de la station-service Cenex, Donny Bear et lui étaient garés l’un à côté de l’autre et ils avaient discuté par leur vitre baissée ; Donny avait fait un commentaire sur la raie impeccable dans les cheveux d’Hickney et sur l’odeur de son après-rasage. Le deuxième soir, ils avaient échangé quelques mots avant l’arrivée du bus et Donny avait bondi de sa voiture pour aider une veuve âgée à traverser la chaussée verglacée, lui tenant la main et le bras avec autant de concentration et d’attention que si elle avait été en verre. Le troisième soir, ils ne se parlèrent pas du tout et Hickney resta assis dans son pick-up avec le vent qui faisait voler des papiers sales sur le parking et fouettait ses vitres, et il attendit jusqu’au moment où le bus eut refermé ses portes et eut regagné lourdement la rue avant de s’éloigner vers l’est sur la grande route enneigée.
Hickney rentra chez lui et appela le motel, où on lui répondit qu’ils n’avaient personne du nom d’Anna Horn et quand il composa le numéro d’Eddie Horn les jours suivants, personne ne décrocha.
Tous les soirs, pendant sept jours de suite, il passa devant le mobile home, qui avait l’air froid, vide et abandonné – tout comme lui. Le huitième soir, alors qu’il remontait River Street dans le crépuscule bleuté et glacé, il aperçut le mobile home tout illuminé. Il accéléra et il allait s’engager dans l’allée quand il vit le pick-up des Indiens. Il s’arrêta en dérapant au milieu de la rue, le cœur battant à tout rompre. Il pensait bien qu’Eddie Horn allait arriver à un moment ou à un autre, mais il n’était pas prêt à le voir là maintenant, il n’avait pas encore tout arrangé dans sa tête. L’idée, avancée des mois plus tôt, tandis qu’il se tenait devant l’autel de l’église incendiée, lui avait semblé folle, hasardeuse et abstraite. Et plus récemment, même la voix de Horn au téléphone avait eu ce côté irréel et distant des informations qu’on entend à la radio – des choses certainement vraies et terribles, mais qui n’avaient rien à voir avec lui. En revanche, eux, ils étaient là, à présent, et cela avait tout à voir avec lui, et l’idée le frappa d’un coup qu’il ne pouvait plus faire marche arrière.
Il se gara derrière le véhicule des Indiens et éteignit ses phares. Puis il les ralluma. Les plaques d’immatriculation du camion avaient été remplacées par des plaques locales, et sa première pensée fut qu’Eddie Horn ne laissait rien au hasard. Puis il comprit que si Horn avait pris ce risque considérable de voler des plaques, cela témoignait d’un engagement de sa part supérieur au sien, et il sentit qu’une autre porte se refermait brutalement derrière lui.
Il fut accueilli dans le vestibule sans lumière par Dog Child, qui, malgré le froid, était vêtu de son uniforme : jean, chemise de cow-boy et veste en jean avec les manches coupées, la lumière de la cour se reflétant doublement et diaboliquement dans les verres noirs de ses lunettes. Il ne bougea pas et ne parla pas. Il aurait pu être un objet simplement destiné à effrayer les oiseaux.
Il faisait bon dans le mobile home bien éclairé et il y avait une odeur de cuisine. Anna était penchée au-dessus de deux fait-tout fumants sur la cuisinière et quand il referma la porte derrière lui, elle ne se tourna pas et il pensa qu’elle ne l’avait pas entendu entrer. Comme s’il était chez lui, Eddie Horn était assis de manière décontractée à la table de la cuisine, les jambes étendues et les mains croisées derrière la tête et il fit de grands gestes pour inviter Hickney à s’avancer dans la pièce. Boss Ribs et Red On Top avaient réquisitionné les autres chaises de cuisine pour les placer à un mètre de la télévision et leur visage était inondé de couleurs criardes. Boss Ribs aiguisait un couteau sur une pierre ronde ; il jeta un coup d’œil à Hickney avec un petit sourire, puis se remit au travail.
Les filles bondirent du canapé où elles étaient assises côte à côte et étreignirent ses jambes. Il leur caressa la tête et leva leur menton ; le sourire qu’elles lui adressèrent était juste esquissé et bref, et il vit dans l’eau noire de leurs prunelles une nouvelle lueur d’inquiétude. Elles retournèrent s’asseoir, se prirent la main et se replongèrent immédiatement dans leur monde privé et insondable. Comme s’il jaugeait du bétail ou de la volaille, Eddie Horn les observa sans émotion.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Hickney. Tu n’as jamais dit que tu allais les ramener ici.
Horn se détourna de ses enfants pour lever les yeux vers lui.
— On appelle ça faire d’une pierre deux coups, Hickney. On avait un accord, non ? Je suis un homme de parole.
Hickney regarda Anna pour voir si elle avait entendu, mais elle resta simplement devant ses marmites, hochant imperceptiblement la tête.
— Tu avais dit que tu les renverrais immédiatement.
— Bon, peut-être que ça ne s’est pas passé comme tu l’avais prévu, mais elles sont là, non ?
Pour la première fois depuis son entrée, Anna leva les yeux de la cuisinière, montrant un visage rouge et légèrement humide. Pendant des jours, son inquiétude avait pris la forme d’une douleur physique qu’aucune quantité de travail ou de sommeil ou d’anciennes prières récitées par habitude n’avait pu alléger, mais le sourire d’Anna, quand elle le regarda, lui fit aussitôt l’effet d’un baume apaisant. Cependant, ses yeux ne s’arrêtèrent sur lui qu’une seconde avant de se poser ailleurs, et il se rendit compte que le sourire n’avait rien à voir avec lui. Il eut l’impression qu’elle était perdue dans un vieux souvenir heureux et qu’il ne s’y était trouvé mêlé que par hasard.
— Bonjour, Anna, dit-il.
Elle tourna de nouveau la tête vers lui dans un mouvement ralenti, bovin, presque.
— Ah, oui. Bonjour.
— Comment vas-tu ?
— Je prépare le dîner.
Elle s’adressait à lui avec toujours ce sourire pâle, des yeux flous et des mots légèrement mal articulés. Il ne l’avait pas vue boire la moindre gorgée de vin depuis des semaines, mais il se dit qu’elle devait être ivre, l’épreuve du voyage et la tension due à la présence des Indiens chez elle l’ayant fait se réfugier dans de vieilles habitudes. Aucun des autres ne buvait. Il regarda autour de lui à la recherche d’un verre ou d’une bouteille, en vain.
— Je vois.
— Un rôti, ajouta-t-elle. (Elle jeta un coup d’œil à la cuisinière comme pour y trouver une confirmation.) Un bon rôti avec des pommes de terre.
Par la fenêtre, à l’est, on avait vue sur le quartier déshérité et ses terrains vagues, où la ville s’amenuisait en une collection disparate de maisons basses avec des toits en appentis, de mobile homes étroits entourés de contreplaqué ou de ballots de paille pour se protéger du froid. D’abris en tôle ondulée, de poulaillers, d’épaves de voitures entièrement désossées, avec, en suspens au-dessus de tout cela, comme un lac empoisonné, un voile de fumée de feu de bois couleur de bile.
Eddie Horn avait le regard fixé sur l’extérieur, le menton posé sur son poing et, sans se retourner, il dit :
— Cet endroit n’a pas changé d’un poil. C’est toujours un trou aussi merdique.
Hickney s’attendait à ce qu’Anna proteste en l’entendant parler grossièrement devant les filles, mais elle resta à s’occuper de ses deux fait-tout fumants sans rien dire.
— Une fois qu’on a connu la grande ville, dit Hickney.
Boss Ribs leva les yeux.
— Conneries, dit-il, tandis que sa lame sifflait sur la pierre.
— Assieds-toi, Hickney, dit Eddie. Tu veux quelque chose ? Donne une bière à Hickney, ou un autre truc.
Anna se dirigea sans un mot vers le réfrigérateur.
— Rien pour moi, merci, dit Hickney.
Elle resta plantée, la main sur la poignée du réfrigérateur, souriant d’un air absent. Il la regarda avec attention, puis dit un peu plus fort :
— Non, merci. Je ne veux rien.
— Il est où, l’estropié ? demanda Eddie.
De nouveau, Hickney crut qu’Anna allait protester, mais elle se contenta de retourner devant la cuisinière, hochant doucement la tête dans la vapeur, une cuiller en bois à la main. Ses cheveux noirs lui tombaient le long du cou en une natte lâche et mal faite et ses yeux étaient ternes. Elle semblait n’être qu’une vague copie de la personne qu’il avait mise dans le bus une semaine plus tôt, comme si les coups de pinceau d’un beau portrait avaient été barbouillés.
— Je t’ai demandé où était ton petit copain.
Il avait à peine vu Jimmy au cours des deux dernières semaines, et il ne voyait pas le besoin de raconter quoi que ce soit à Eddie Horn.
— Probablement au bar. J’étais justement en route pour aller vérifier.
— Ramène ce demeuré chez lui et borde-le, lança Boss Ribs. Donne-lui sa tétine et chante-lui une berceuse pour l’endormir.
Hickney regarda Boss Ribs, puis Anna, puis Eddie Horn.
— C’est quoi son problème à ce type ? dit-il.
Boss Ribs était assis, énorme, les épaules arrondies, occupé à passer la lame de son couteau sur sa pierre, la chaise disparaissant pratiquement sous lui.
— Adresse-toi à moi, ducon, dit-il. Je suis ici.
Les filles se tenaient la main, leurs yeux sombres aussi dénués d’expression que des pièces de monnaie, hochant la tête comme pour affirmer quelque chose silencieusement. Cela faisait longtemps qu’il en était venu à se dire qu’elles pouvaient communiquer par la simple pensée, les mots passant entre elles comme un signal télégraphique dans un fil.
— Qu’est-ce qu’ils ont découvert à la clinique, Anna ?
— C’est moi qui l’ai emmenée, dit Horn. Ils ont fait des radios et lui ont donné des pilules. (Il haussa les épaules.) Peut-être qu’elles font de l’effet, je sais pas. J’ai jamais vu une de ces crises. Mais elle dit jamais rien, alors je sais pas comment on pourrait le savoir.
— Elle parle quand elle en a envie, répondit Hickney. Comme tout le monde.
— Alors, c’est toi l’expert, maintenant ?
Anna était accroupie devant le petit hublot de la porte du four ; Hickney laissa Horn et fit le tour de la table pour aller se mettre derrière elle.
— Anna, qu’est-ce que les docteurs ont dit ?
Il y avait un morceau de papier à congélation froissé sur le plan de travail, dans lequel il avait emballé un gros rôti quelques semaines auparavant. Il avait accroché la jeune biche pour la dépecer dans la cabane sur l’île, sculptant soigneusement la viande tendre dans l’arrière-train, puis il l’avait enveloppée deux fois. Anna avait souri en voyant le dessin ridicule qu’il avait de nouveau fait sur le papier et elle avait mis le rôti au congélateur en prévision d’un soir où ils seraient tous réunis pour le dîner ; il le découperait et après le repas, pendant qu’elle ferait la vaisselle, il lirait un livre aux filles sur le canapé. Avec une soudaine pointe de nostalgie, il se souvint qu’elle avait dit, cette fois encore, qu’elle ferait une tarte.
— Anna ?
Elle regardait fixement le four où la viande grésillait et crépitait dans le plat.
— Un bon rôti, dit-elle.
— Demain matin, on ira jeter un coup d’œil à cette espèce de camp dit Horn. J’ai pas envie de rester dans ce foutu bled une minute de plus que nécessaire.
Hickney était toujours en train d’observer Anna et il se retourna.
— Qu’est-ce que tu racontes ? lança-t-il. J’y suis déjà allé, comme tu me l’avais demandé. J’ai passé une demi-journée là-haut à me geler le cul. Je peux te dire tout ce que tu as besoin de savoir.
Boss Ribs ricana, se balançant en arrière sur sa chaise. Il regarda l’écran de télévision, tandis que ses énormes mains continuaient à travailler de façon indépendante, aiguisant la lame avec des gestes habiles, semblables à ceux que l’on fait pour trancher une pomme. Le couteau ne mesurait pas plus de dix centimètres et dans son poing il semblait encore plus petit, la lame jaillissant et sifflant sur la pierre comme s’il tenait un petit serpent en chrome. Sans baisser les yeux, il testa le tranchant sur le gras de son pouce. Puis la lame se remit à tourner autour de la pierre.
— Je vais nulle part sans avoir vu l’endroit moi-même, dit Horn. C’est à combien d’ici ?
— Une quinzaine de kilomètres. Peut-être dix-huit.
— Une quinzaine de kilomètres, peut-être dix-huit, répéta Boss Ribs. Merde alors. Je croyais qu’il avait vérifié. Je croyais qu’il pouvait nous dire tout ce qu’on a besoin de savoir.
Horn soupira.
— Leonard, bon Dieu.
Boss Ribs sourit.
— OK, Hickney, reprit Horn. Et à propos de Bowman ?
— Quoi, Bowman ?
— Est-ce que c’est un problème ?
— Je ne sais pas.
— Putain, c’est un problème, oui ou non ? Tu as parlé avec lui, non ?
— Ouais, j’ai parlé avec lui. J’ai parlé avec lui deux fois. Mais je ne sais vraiment pas.
— Et cette bande de cinglés ? Ils sont ici, en ville ?
— Quand ils sont là, ils vont dans les bars, pour la plupart. Je crois qu’ils surveillaient mon domicile, mais je ne les ai pas vus récemment.
— Ils surveillaient ton domicile ? (Horn et Boss Ribs échangèrent un regard.) Tu n’as jamais rien dit à ce sujet. Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je ne sais pas. Rien.
— Tu es un personnage important, Hickney.
— Un acteur de premier plan, ajouta Boss Ribs.
Anna souleva le couvercle d’un fait-tout et remua quelque chose avec sa grosse cuiller en bois, puis le couvercle lui échappa des mains et retomba dans un grand bruit sur le dessus de la cuisinière. Horn tressauta et lui lança un regard furieux, son visage s’assombrissant, la décontraction qu’il avait affichée précédemment désormais remplacée par une sorte de nervosité à fleur de peau, et il se mit à tripoter les bagues qu’il avait aux doigts.
— OK, Hickney, dit-il sèchement. Ça sera tout. Tu peux filer maintenant.
— Je n’ai pas besoin de ta permission.
Le grincement du couteau de Boss Ribs cessa. Horn pivota vers Hickney et dit :
— Je croyais que tu devais aller chercher l’estropié ?
— Ne l’appelle pas comme ça.
— Et si je l’appelais mon beau-frère ? Probable que tu n’aimerais pas ça davantage, hein ?
Il regarda le rectangle jaune de la lumière dans la fenêtre, sa tête et ses épaules se découpant nettement sur le fond de neige au milieu. Sans se tourner, il poursuivit :
— Viens demain matin, comme j’ai dit. On va s’offrir une autre reconnaissance.
Boss Ribs secouait la tête en ricanant. Il glissa son couteau dans un étui dans sa botte et empocha la pierre comme si c’était une pièce de monnaie.
Hickney s’agenouilla devant les filles sur le canapé et posa une main sur leurs genoux jusqu’à ce qu’elles fixent les yeux sur lui.
— Vous vous êtes bien amusées au motel ?
— On est pas allées dans un motel.
— Ah bon ?
Hickney se tourna vers Anna qui avait l’air de les observer, mais son visage, inerte, pâle et légèrement humide à cause de la vapeur au-dessus des marmites, ne laissa rien paraître.
— Maman a dit qu’il était trop tard et qu’on devait aller avec lui.
Le regard de la petite fille alla brièvement vers Horn avant de revenir se poser sur ses genoux. Sa sœur ne leva les yeux à aucun moment.
— Bien. Peut-être que je reviendrai plus tard et que je vous lirai quelque chose. Qu’est-ce que vous en dites ?
— Je sais lire, Hickney, intervint Horn. C’est pas la peine de revenir.
— Va plutôt lire quelque chose à ce ramolli du cerveau, dit Boss Ribs. Il a probablement jamais appris l’alphabet de toute façon.
Sans réfléchir, Hickney fit un mouvement dans sa direction, mais Horn le retint par la chemise. Boss Ribs s’était à demi levé de sa chaise et Horn lui fit signe de se rasseoir.
— Bon Dieu, Leonard, siffla-t-il. Y a des gosses ici.
Mais les filles ne les regardaient pas. Elles étaient assises, se tenant par la main, immobiles, aussi énigmatiques que des icônes, et semblaient ne rien regarder du tout.
Hickney dégagea son bras et passa à côté de Boss Ribs qui souriait. Il avait ressorti son couteau. À la porte, Hickney s’arrêta et regarda Anna.
— Bonne nuit, Anna.
— Oh, tu ne restes pas ? Je prépare un bon dîner. Un bon rôti.
— Non, répondit-il.
Elle s’était tournée pour parler dans sa direction, approximativement, comme aurait pu le faire une personne aveugle, sans chaleur ni reconnaissance dans son sourire, et il se dirigea vers la porte.
— Pas ce soir.
Il resta assis dans son pick-up glacial quelques minutes avant de démarrer et de partir, et il était encore en train de se représenter l’étrange masque figé sur le visage d’Anna, quand une meute de chiens surgit des broussailles sur le bord de la route, et il dut enfoncer brutalement la pédale de frein. Il y avait là plusieurs bâtards efflanqués, menés par un croisement de malamute qui traînait un morceau de corde attachée à son collier. Son cou était rouge et une de ses pattes arrière pendait inerte, et il s’écroula sous les autres avant de se relever difficilement, les yeux fous, à quelques centimètres de la calandre du camion. Puis, en un instant, tout disparut dans la nuit, dans une confusion de fourrure et de dents luisantes, et Hickney resta immobile, contemplant le cercle blanc cru que ses phares dessinaient sur la route, le cœur battant, tandis que la tache de sang brillante sur la neige lui prouvait que ces chiens n’avaient pas été qu’une simple manifestation de ses pressentiments.
Il trouva l’atmosphère du Stockman étrangement changée, comme si ses appréhensions l’y avaient précédé, et les clients, silencieux et pensifs, donnaient l’impression d’attendre l’arrivée de quelqu’un. Pourtant, quand la porte se referma bruyamment derrière lui, personne ne se retourna et quand il s’approcha du comptoir, personne ne le regarda.
Il avait vu, garé au bord du trottoir, le moteur tournant au ralenti, un gros pick-up auquel était accrochée une remorque à col de cygne, avec au moins une vingtaine de porcs énormes, le museau collé aux lamelles en métal de la bétaillère, couinant contre le froid et les gaz d’échappement. L’éleveur de
porcs était un huttérite1 de la communauté de Springdale Colony, et il occupait le tabouret de Jimmy au milieu du comptoir, un verre de bière devant lui. Les tabourets de part et d’autre de l’homme étaient pris par la douzaine de filles et jeunes femmes qui l’accompagnaient, toutes portant un bandeau et un tablier à pois et gardant les yeux timidement baissés sur leurs genoux. Il vida son verre d’une longue gorgée, puis se tourna pour parler aux deux filles assises à sa droite et à sa gauche, qui, à leur tour, parlèrent aux autres et, sans qu’il y ait eu le moindre signal visible, elles se mirent à chanter. C’était un chant traditionnel de l’Ancien Monde si délicatement exécuté à trois voix qu’on avait l’impression que des anges étaient descendus dans cet endroit enfumé, froid et humide pour soulager les ulcérations de toutes les âmes. Une bénédiction qui, l’espace de quelques précieux instants, mit en suspens les pensées et bloqua la respiration de chaque homme présent. Les filles chantaient sans la moindre expression sur le visage, levant à peine les yeux, et, aussi subitement qu’il avait commencé, le chant cessa et le barman plaça un verre plein de bière moussue devant l’éleveur de porcs en remerciement, les notes angéliques frémissant encore dans l’air telles les vibrations rémanentes d’une cloche.
Comme les autres, Hickney était sous le charme et quand enfin il chercha Jimmy du regard au milieu des tables, il tomba sur Sipe Malvern qui lui souriait, tout près. Il n’était pas là auparavant et il semblait être apparu à l’instant.
— Ces filles au foulard à pois, elles savent chanter, moi je te le dis. J’ai failli en avoir la larme à l’œil.
Hickney baissa les yeux vers Malvern et sentit disparaître immédiatement toute la sérénité que le chant avait fait naître en lui.
— Junior est plus bas dans la rue avec le vieux poivrot, mais j’ai pensé que tu t’arrêterais ici d’abord, dit Malvern.
Il glissa une cigarette entre ses lèvres, frotta une allumette sur le pied de sa chaise et abaissa sa cigarette sur la flamme.
— Alors, comment ça va, amigo ?
— Je vais bien.
Malvern poussa une chaise vers lui avec son pied et la désigna d’un large geste.
— Allez, mec. Détends-toi. Ça fait un bail que je t’ai pas vu. On a des choses à se raconter, non ?
— Une autre fois.
Il y avait un petit cendrier en fer-blanc sur la table et Malvern le tira vers lui avec un doigt, puis il débarrassa méticuleusement le bout de sa cigarette de la cendre en hochant la tête.
— Écoute, le chef voudrait te parler, dit-il.
Sauf quand il l’avait aperçu dans la montagne avec sa combinaison jetable et son masque, Hickney n’avait jamais vu Malvern sans un verre. Cette fois, il était sobre, il était lucide et malgré le ton amical qu’il employait, il paraissait nerveux et circonspect.
— C’est Van Zyl qui vous envoie ?
— Personne m’envoie, mec. Je suis pas un garçon de courses.
— Bon, je n’ai plus envie de parler, répondit Hickney. Vous pouvez le lui dire.
— Il ne demande que quelques minutes de ton temps, c’est tout. Tu peux faire ça, non ?
— Pas ce soir.
— Il sera à la caisse, disons huit heures.
— J’ai des trucs à faire.
— Il t’attendra.
— Il risque d’attendre longtemps.
Comme pris d’une douleur soudaine, Malvern fit une grimace.
— Non, mec, écoute. Il faut que tu y ailles. Je te le dis en tant qu’ami. Tu dois entendre ce qu’il a à dire.
— Pourquoi il ne vient pas chez moi tout simplement, comme il l’a toujours fait ?
— Non, pas en ce moment, mec. Il est un peu stressé, tu vois ? Il a pas envie de s’éloigner trop de la base, juste là.
— Qu’est-ce qu’il veut ?
— Comme je viens de te le dire, je suis pas télégraphiste.
— Juste lui ?
— Ouais, juste lui. Pourquoi ?
— Pas le rouquin ? Pas le petit enfoiré du Mississippi ?
— Faut te détendre, mec. On dirait que tu deviens un peu parano. Il veut juste avoir le plaisir de ta compagnie.
— Je suis touché.
— Je lui ai dit que tu ferais ça pour moi. Par amitié. Et vraiment, mec, allez, il a été bon envers toi. On l’a tous été. C’est le moins que tu puisses faire.
— Tu te fous de ma gueule, là, hein ?
— Il me semble que tout va bien pour toi, tu te fais un petit paquet de fric en déposant de la viande froide dans la caisse. Et ça, qu’est-ce que t’en fais ?
Oui, se dit Hickney, et ça, qu’est-ce que t’en fais ? À la poursuite de son rêve ridicule concernant la maison de Fife Street, il s’était laissé acheter, une partie de celui qu’il croyait être restant dans cette boîte avec chaque quartier de viande sanguinolente. Mais il lui apparut soudain que tout cela était terminé à présent.
— C’était une erreur, dit-il. Ça m’a coûté bien plus que ça m’a rapporté et je ne veux plus en entendre parler.
— Allons, voilà que tu te mets dans tous tes états, dit Malvern. Assieds-toi. Dis-moi ce qui te tracasse.
— Je ne saurais pas par quoi commencer.
— Faut que tu me donnes quelque chose de précis, mon ami. Je pourrais peut-être te soulager d’un poids.
— Très bien, alors dites-moi ce qui est arrivé au vieil homme.
Malvern tapota sa cigarette et détourna le regard.
— Je suis un peu perdu, là.
— Conrad Pimperton ?
Malvern haussa les épaules.
— Vern Dupui ?
— Ces noms ne me disent rien.
— Conneries.
Malvern secoua la tête.
— Il y a des choses qui arrivent aux gens, mec, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Tu vas me le reprocher ? Tu ne t’en prends pas au chien si le lait a tourné, n’est-ce pas ?
— Et ce nouvel ordre dont il n’arrête pas de parler ? Sauver le monde et tout ça ? Vous pensez vraiment que c’est ce qui va se passer ?
Malvern tira une longue bouffée sur sa cigarette, se cala en arrière sur sa chaise et souffla la fumée vers le plafond, faisant tourner le cendrier dans un sens, puis dans l’autre, comme s’il ajustait un cadran.
— Je me tirerai de là avant, mec. Pour l’instant, je suis bien, ici. C’est mieux que là où j’étais avant. Mieux que là où j’aurais pu me retrouver. (Il souffla encore de la fumée à la surface de la table, la regarda, puis la dispersa de la main.) Qu’est-ce que je t’ai dit, il y a déjà un bon moment ?
— Je ne vous connais même pas.
— Si, tu me connais, mec. Là, tu me fais de la peine.
— OK, qu’est-ce que vous m’avez dit ?
— Tu t’en souviendras quand je le dirai.
Il plaça ses mains à l’horizontale au-dessus de la table, puis il les retourna, comme s’il ouvrait un livre.
— Suivre pour survivre, c’est pas ça ? Tu te souviens ?
— Bien sûr, répondit Hickney, qui observait le vieil huttérite au bar. Un trésor de sagesse.
Le vieil homme s’était vu refuser une autre bière et il s’éleva bruyamment contre cette injustice, agitant son verre vide en direction du barman sans cesser de le maudire en allemand. Les filles piquaient du nez dans leur tablier, leur visage lisse et rond rouge de honte. Pour un simple refrain de plus, se dit Hickney, je lui paierais bien une dizaine de verres.
Quand il se tourna de nouveau vers Malvern, celui-ci semblait plein de gravité.
— T’es un brave gars, mec, dit Malvern. Faire ce que tu fais pour l’infirme et tout. T’occuper des gens. Je t’admire.
Ses tatouages cachés sous ses vêtements d’hiver, il paraissait être juste un homme comme les autres, aux yeux d’Hickney – pas différent, ni meilleur ni pire –, vivant sa vie à l’intérieur de murs que la malchance et les circonstances avaient dressés autour de lui. Son air affectueux était une expression dont Hickney s’était méfié et qu’il avait, jusque-là, considérée comme une simple sensiblerie d’alcoolique, une myopie larmoyante d’homme qui a trop bu. Quelques mois plus tôt – il lui semblait que cela faisait dix ans –, il s’était trouvé par terre, à deux ou trois mètres de l’endroit où ils étaient assis à présent, pendant que les recrues de Van Zyl lui donnaient des coups de pied dans la tête, et c’était Malvern qui s’était éclipsé pour prévenir Donny Bear afin de le soustraire à ces coups et le mettre en sécurité.
— Vous ne m’avez pas dit une fois que vous aviez un enfant ? demanda Hickney. Une fille ?
Malvern sourit.
— Donc, tu écoutes ce que je dis.
— Sa mère est mexicaine et elle a un problème, c’est bien ça ? C’est son dos, quelque chose comme ça ?
Malvern le regarda, plissant les yeux.
— Ouais, dit-il lentement. C’est ça.
— Peut-être que c’est le moment d’aller la voir, dit Hickney. Partir d’ici et passer du temps avec elle.
Les filles huttérites, qui étaient restées assises sur leur tabouret aussi immobiles que des poules sur leur perchoir tant elles étaient gênées, commencèrent à mettre leur manteau, quelques-unes d’entre elles jetant un coup d’œil furtif au miroir derrière le bar pour replacer une mèche de cheveux couleur paille sous leur bonnet. Le vieil homme se leva, l’air renfrogné, dit encore quelque chose au barman qui lui fit signe de s’en aller, et il gagna la porte d’un pas lourd en ajustant son manteau, les filles le suivant l’une derrière l’autre, tête baissée, dans le froid du dehors.
Malvern, qui allumait une autre cigarette, interrompit son geste pour dévisager Hickney pendant que l’allumette se consumait jusqu’au bout de ses doigts.
— Quel est le problème, mon ami ? demanda-t-il.
Quelqu’un avait glissé des pièces dans l’antique Wurlitzer qui déversa un air de violon et de steel guitar, accompagné de grésillements et de crépitements parasites. Après les voix douces et pures des vierges huttérites, cette musique sonna aux oreilles d’Hickney comme un grincement de machines.
Il repoussa la chaise offerte sous la table.
— Trois fois rien, répondit-il. Le monde, tout simplement.
Il venait d’enclencher une vitesse quand il vit Malvern sortir par la porte latérale du bar. Il enfonça la pédale d’embrayage et attendit, et quand Malvern arriva près de sa portière, il baissa sa vitre.
Malvern se baissa légèrement pour le regarder par l’ouverture, les deux mains agrippant la portière comme s’il voulait empêcher le pick-up de partir. Le parking couvert de gravier était lugubre et vide sous la lumière violette, et il n’y avait personne aux alentours, mais il parla en chuchotant :
— Écoute, mec. Au sujet de ce type.
— Quel type ?
— Allez, dit Malvern avec impatience. Ce type. Celui que tu as trouvé.
— Le mort, vous voulez dire.
Malvern se redressa complètement, regarda vers le bar par-dessus le toit de la cabine, puis jeta un coup d’œil au parking vide derrière lui avant de baisser de nouveau la tête.
— Ouais, mec, lui. Mais on peut rester discret ?
— Qu’est-ce qu’il y a à propos de cet homme ?
— Ben, je veux que tu saches que je l’ai enterré. Kinchloe. Je lui ai donné une sépulture, là-haut, dans la montagne. J’ai creusé un trou et mis une pierre au-dessus. Je voulais que tu le saches. Il y a une pierre sur sa tombe, là-haut. Si tu allais jeter un coup d’œil, tu la verrais.
— Kinchloe ? C’était son nom ?
— On s’en fout de son nom. Ça n’a pas d’importance. Mais je me suis occupé de lui. J’ai mis une pierre au-dessus de lui.
— Pourquoi ?
— Je voulais juste que tu le saches, mec.
— Pourquoi me le dire maintenant ?
Tendant le bras à l’intérieur, Malvern posa la main sur l’épaule d’Hickney et l’y laissa.
— N’oublie pas que tu m’as promis de rencontrer le chef. Il est important que tu lui parles. Je sais que tu as dit certaines choses à certaines personnes, et tu dois régler le problème. Dis-lui que c’était une erreur, n’importe quoi. Arrange ça.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Je parle de deux amis qui en sont arrivés au point où on ne se raconte plus de conneries, c’est de ça que je parle, mec. On remet les compteurs à zéro, en quelque sorte. Tu me dis quelque chose, je te dis quelque chose, donnant donnant et chacun part de son côté.
— Je ne vous ai rien dit.
Avec un sourire triste, Malvern lui serra une fois l’épaule avant de lâcher la portière et de s’éloigner. Sous la lumière crue du lampadaire, sa tête était blanche et lisse comme l’extrémité d’un os et on voyait luire ses grandes dents ; il écarta les bras pour lancer :
— À un de ces jours, dans le coin, mon ami. À un de ces jours, quelque part dans le monde.
Mais Hickney ne devait pas le revoir dans le coin, et il ne devait le revoir nulle part ailleurs dans le monde ; il le chercha pourtant partout, quelques jours plus tard, dans la montagne, parmi les morts.
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1 Les huttérites, originaires du Tyrol, forment une secte anabaptiste attachée à un mode de vie communautaire (comme les amish et les mennonites).
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