Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 51 sur 57

Pages du PDF

Trop loin de Dieu

Chapitre 51

 

 

NU dans le ruisseau, il se frotta pour nettoyer le sang, l’eau gazouillant doucement autour de ses mollets, étonnamment tiède et agréable, et quand il se pencha au-dessus de la surface lisse, des bras d’une pâleur mortelle s’élevèrent pour l’enlacer. Avant de se déshabiller, il avait ramassé un gros tas de bois et allumé le feu, et quand il se fut rhabillé, il s’assit près des flammes jusqu’au moment où, toutes les branches s’étant consumées et les braises s’étant refroidies, il n’y eut plus que des cendres au milieu des pierres noircies. Quand il se mit à claquer des dents et que ses pieds furent devenus insensibles, il prit son fusil et se mit en route.

Sur le chemin, il put lire l’histoire de ce que Jimmy avait enduré. Les chiens étaient venus de la ville, à trois ou quatre de front, bondissant comme des cerfs dans leur frénésie et traçant des sillons dans la neige avec leur museau dégoulinant de bave pour étancher leur soif. Il découvrit l’endroit où, plus tard, dans leur fuite, ils s’étaient arrêtés pour lécher le sang et il fut surpris de voir qu’il y en avait une telle quantité – de longues traînées d’un rouge vif semblables à des éclaboussures de peinture. Il trouva une des béquilles de Jimmy coincée dans un enchevêtrement de vieux fils de clôture, et il la prit délicatement dans ses bras comme on prend un enfant, avec l’impression que tout vacillait autour de lui. Au bout d’un moment, il la posa contre un piquet en cèdre, curieusement seul au milieu des branches nues des saules, comme s’il avait été planté là longtemps auparavant en prévision d’un tel usage, puis il repartit.

Bien avant d’atteindre son pick-up, il aperçut la fumée qui s’élevait au-dessus des broussailles, puis il commença à la sentir. Il se dit que s’il avait été dehors cette nuit-là, il l’aurait vu brûler. L’incendie avait été si violent qu’il avait aussi gagné le vieux corral dont les restes s’étalaient, écroulés et encore fumants, et que la neige avait fondu sur un large périmètre, d’innombrables flaques d’eau frissonnant sous la brise et reflétant un ciel bas et gris basalte. Sous les poutres effondrées de l’ancien hangar, son camion n’était plus qu’une carcasse noircie, et il flottait une odeur forte et âcre de pneus et de câbles brûlés. Un bidon de dix litres d’essence, aplati et dont la peinture avait été carbonisée, gisait sur les ressorts nus du siège. Sous le châssis arrière du camion, où ils étaient tombés quand les planches du plateau avaient brûlé, le manche en métal de son balai et la lame de sa pelle trempaient dans un mélange d’eau et de cendres et il les regarda un long moment, la gorge serrée et les yeux de nouveau humides. Il y avait dans leur destruction quelque chose de définitif et d’irréversible, comme s’il devait lui être impossible d’en trouver d’autres qui conviendraient à sa main, et il sut que cette partie de sa vie était à jamais terminée.

Il ne pouvait pas regagner la ville en plein jour, aussi tourna-t-il le dos aux ruines fumantes, prenant la direction du nord, à travers la large cuvette marécageuse. Il progressait lentement, marchant avec raideur dans la neige et le cours d’eau avec ses waders, sans se soucier des éclaboussures qu’il soulevait dans les courbes du ruisseau et suivant les pistes tracées par les animaux sauvages qui serpentaient au milieu des broussailles.

Il lui fallut presque une heure pour atteindre l’autre côté du bassin de drainage, le promontoire restant masqué par le brouillard, et il ne percevait rien des bois rabougris ni des falaises qu’il savait se trouver au-dessus. Il commença à grimper, avançant péniblement sans réfléchir, ne voyant rien d’autre que ses bottes et la neige et la pierraille qui roulait sous ses pas. Il glissa plusieurs fois et il se mit à se hisser à l’aide des branches d’aubépine et d’aronia qui poussaient opiniâtrement dans les rochers. Il se servait de son fusil comme d’un bâton et quand il planta la crosse, elle fit un bruit creux en heurtant quelque chose sous la neige. Il se pencha, déblaya la couche de neige et découvrit un gros os. Un peu plus loin, il en trouva un autre, plus petit, auquel était resté collé un lambeau de peau desséchée. Il dégagea le maxillaire d’une vache, puis le scapulaire de ce qui pouvait être un mouton, selon lui. Se redressant, il regarda autour de lui et vit alors des os partout, de toutes formes et de toutes tailles, éparpillés de haut en bas de la pente – des os de chevaux, de vaches, de moutons. Tout en bas, au pied de la colline, un amas indistinct de cages thoraciques entassées là comme les vestiges d’un ancien naufrage. C’était une décharge pour carcasses de bétail mort. Aveuglé par le chagrin et à moitié endormi, il s’était retrouvé au beau milieu de ces ossements sans s’en apercevoir.

Il n’y avait pas un souffle de vent, pas un mouvement, l’endroit sentait la pourriture et il y régnait un silence de catacombe. Il s’agenouilla et ramassa un long tube effilé, le canon d’un poulain jeune ou mort-né et il le posa à plat en travers de la paume de sa main. Il était aussi fin qu’une flèche et il le porta à ses lèvres comme une flûte, faisant jouer ses doigts tout le long, puis il le lança sur le tas, où il atterrit dans un bruit sec. Cela faisait longtemps qu’il n’avait ni mangé ni dormi et quand il se releva, tout devint noir et il appuya le front contre le canon de son fusil le temps de retrouver une vision claire.

Il poursuivit son ascension par un étroit couloir dans les falaises et juste avant d’atteindre la crête du promontoire, il trébucha sur quelque chose qui était à demi enterré. Il secoua l’objet de gauche à droite afin de le dégager et extirpa le long crâne grimaçant d’un cheval. Il avait été abattu quand il n’avait plus été utile, l’os était perforé d’un trou juste entre les deux yeux. De la terre et des petits cailloux remuaient à l’intérieur, et il le cala soigneusement au fond d’une cavité dans le grès rugueux de la paroi de la falaise, sentant fixé sur lui le regard vide des orbites béantes et sèches jusqu’au moment où il s’en détourna.

Au sommet, il pénétra presque sans transition dans un bosquet de pins chétifs dont les troncs très proches les uns des autres étaient couverts de mousse tourbée ; le sol était tapissé d’un fouillis d’arbres tombés et de branches cassées, et sa progression à travers cet enchevêtrement ressembla à une série de faux départs et de retours en arrière. Après environ cinq cents mètres, il déboucha sur un chemin menant à un petit ranch. Marchant dans la tranchée creusée par des pneus, il franchit une grille interdisant le passage au bétail et approcha d’une maison trapue située en retrait, au milieu de quelques thuyas en mauvaise santé. À en juger par son aspect, elle avait peut-être été un poulailler autrefois, ou une étable, et un parement en bitume censé imiter la brique était tombé en certains endroits, victime des intempéries, laissant entrevoir les planches en dessous. Aux avant-toits bas et dépourvus de gouttières, des glaçons pendaient presque jusqu’à terre.

Il n’avait jamais rencontré personnellement la femme qui vint lui ouvrir après qu’il eut frappé, mais il connaissait son nom et il l’avait aperçue maintes fois en ville, la tête à peine visible au-dessus du volant de son camion Power Wagon d’une tonne aux allures de char d’assaut, ou bien seule, poussant son chariot dans les allées du Kreeger Store. Il n’aurait pas pu lui donner d’âge – quarante, ou peut-être soixante ans. Burinée, maigre comme un clou, elle lui faisait penser à une espèce d’oiseau dégingandé et solitaire. Son mari faisait partie de ceux qu’il avait commencé à voir régulièrement au bar, d’abord à la marge du groupe des hommes de Van Zyl, puis, plus récemment, parmi eux, enhardi par leur compagnie et la boisson à exposer bruyamment ses vues sur l’état du pays.

Elle ouvrit grand la porte et le regarda, debout sur la véranda, fusil à la main, et elle referma le battant pour ne montrer que son visage et un étroit rectangle de robe d’intérieur à fleurs, avec, derrière elle, une lumière fluorescente crue.

— Madame Ruffkorn, dit-il, est-ce que je pourrais utiliser votre téléphone ?

— Gaylord n’est pas à la maison pour l’instant. Je l’attends d’une minute à l’autre.

— Ça ne prendra qu’une seconde. Mon pick-up est tombé en panne juste dans la montée.

Sans réfléchir, il désigna le chemin par lequel il était venu avec le canon de son fusil et le regard de la femme suivit son geste.

— Je vais vous demander de laisser cette chose dehors. Je n’autorise pas les armes dans la maison. Lui non plus. (Elle leva une main par l’entrebâillement de la porte pour indiquer un endroit derrière lui.) Juste là, sur la balustrade. Personne n’y touchera.

— Bien, madame.

Il posa son fusil sur la balustrade de bois brut et commença à faire glisser ses waders le long de ses cuisses.

— Pour l’amour du ciel, l’arrêta la femme. Vous n’avez pas besoin d’enlever ça. Y a rien qui craint à l’intérieur.

Après presque trois kilomètres de marche dans la neige et de transpiration, ses orteils clapotaient pratiquement dans ses bottes en caoutchouc. Depuis une demi-heure, il ne les sentait plus du tout.

— J’ai les pieds gelés dans ces trucs, répondit-il. Faut que je les enlève pour mettre autre chose.

— Bon, c’est comme vous voulez.

Ses lourdes bottes fourrées étaient suspendues à son cou depuis si longtemps que lorsqu’il les enleva, il sentit le sang lui monter brusquement à la tête, et des étoiles se mirent à danser devant ses yeux quand il se baissa pour dénouer les lacets. Puis il s’arrêta et enfonça une main à l’intérieur de ses bottes, et il les posa à l’écart et remonta ses waders. La femme l’observait attentivement.

— Elles sont mouillées à l’intérieur, dit-il.

— C’est ce que vous faites habituellement quand vous tombez en panne ? demanda-t-elle. Emporter avec vous vos bottes mouillées ?

Hickney renoua les lacets et accrocha les bottes sur la balustrade à côté de son fusil.

— Si je peux utiliser votre téléphone. Ça ne prendra qu’une minute.

— Entrez, alors. (Elle ouvrit la porte en grand et s’écarta.) Là-bas, au mur.

Comme si elle voulait sentir son odeur, elle se pencha légèrement vers lui et renifla quand il passa près d’elle.

Il traversa la pièce, ses cuissardes en caoutchouc couinant sur le linoleum tandis qu’une chaleur qu’il n’avait pas connue depuis presque quarante-huit heures lui fit l’effet d’une couverture trempée qu’on aurait jetée sur lui. Le geste de lever le bras et soulever le téléphone de son support nécessita une volonté et un effort démesurés, composer le numéro en respectant l’ordre des chiffres s’avéra être une énigme presque impénétrable. Il attendit, le combiné à l’oreille, et au bout de plusieurs sonneries, Bud Ingersoll répondit sur un ton bourru et le souffle court.

— Bud ?

— Oui. C’est toi, fiston ?

— Bud, désolé de t’embêter, mais je suis tombé en panne ici, au nord de la ville. Est-ce que tu pourrais venir me chercher ?

— Ben, oui, je peux faire ça. Où ça, au nord de la ville ?

— Je suis chez les Ruffkorn. (La femme le surveillait, le dos à la seule fenêtre de la pièce. Il trouva la force de lui sourire.) Tu connais ? Juste en haut de la montée de Mormon Flats, côté est de la route.

La ligne bourdonnait dans son oreille. Il pouvait presque entendre le vieil homme réfléchir.

— Bien sûr que je connais, répondit Ingersoll. Mais c’est drôlement loin de ton itinéraire habituel, non ?

— Je t’attendrai en haut de la colline.

— Bon, le temps d’accrocher une pancarte à la porte. Ça me semble un peu louche, ton histoire, mais je peux être là d’ici un quart d’heure.

— Je te remercie.

Quand il raccrocha, la femme s’approcha de lui, les yeux plissés comme si elle essayait de distinguer quelque chose de très petit.

— Quelqu’un vient me chercher.

— Je connais toutes les excuses qu’un homme peut sortir quand il a fait la noce, dit la femme. (Elle renifla et scruta les yeux d’Hickney.) Pas la peine d’essayer de me raconter des conneries.

— Je vous remercie pour le téléphone. Je vais aller attendre la personne qui vient me chercher, maintenant.

— Un instant, bon sang.

Elle alla à sa cuisinière, décrocha une grande tasse en faïence sous les placards et y versa du café d’une cafetière qui chauffait doucement sur une flamme bleue.

— Avalez-moi ça. Ça va vous aider à vous dégeler un peu.

Le café était aussi amer que de la bile, mais c’était la première chose chaude qu’il ingurgitait en douze heures.

— C’est juste que j’aime pas les mensonges, dit la femme. Des mensonges, j’en ai entendu de la part des plus malins, et je peux vous dire que vous, vous êtes un très mauvais menteur.

— Oui m’dame.

Hickney fit un pas et posa la tasse sur le plan de travail.

— Merci pour le café.

— Vous pouvez attendre ici, j’y vois pas d’inconvénient.

— Il faut que j’y aille.

— Je sais qui vous êtes, maintenant. Vous êtes le gars qui nettoie les routes.

— Oui, m’dame, c’est moi.

— Et qui s’occupe de cet infirme.

Aussitôt un bruit étranglé monta dans la gorge d’Hickney et il toussa pour le masquer, baissant vers le sol ses yeux qui se troublaient.

— Oui, m’dame, finit-il par dire. Mais je ne m’occupe pas vraiment de lui. On est juste amis.

La femme était retournée à la fenêtre et elle regardait par la vitre couverte de taches de mouches.

— En fait, reprit-elle, ça fait une journée et demie que je l’ai pas vu. C’était un mensonge, quand je vous ai dit qu’il allait rentrer. J’ai juste dit ça quand j’ai vu votre fusil. Comme j’étais seule et tout ça.

— Je comprends.

— Dites-lui que c’est pas grave.

Ses cheveux étaient striés de gris, mais sa silhouette, se découpant sur le gris de plomb de l’après-midi, était aussi étroite et dénuée de rondeurs que celle d’un garçon.

— Dites-lui seulement de rentrer.

— Votre mari ?

— Cette bande qu’il fréquente, je ne les connais pas. Il est parti toute la journée et la moitié de la nuit, et y a plus rien qu’est fait ici. Vous vous imaginez que je peux m’occuper de tout ici toute seule ? Eh ben, non, je peux pas. On parle d’un jour nouveau, qu’il me dit, comment les choses vont aller mieux et plein de trucs de ce genre. Moi je vous le dis comme je le pense, les choses ne vont pas mieux quand vous vous occupez pas de votre famille, vous croyez pas ? Non. Et si vous êtes un des leurs, c’est pas pour ça que je vais m’excuser.

Hickney lui répondit qu’il n’en faisait pas partie, mais elle parut ne pas l’entendre et continua :

— Il pense que quelqu’un va venir lui prendre son boulot et prendre tout ça.

Elle fit un petit geste dédaigneux en direction de la scène morne au-delà de la fenêtre et eut un rire désabusé.

— Et il accuse des gens dont vous n’avez même jamais entendu parler. Vous avez déjà vu un Mexicain par ici ? Je parie que non. Ou un Juif, bon sang ? Il a jamais rencontré un Juif de sa vie. Il sait même pas de quoi ils ont l’air. Il n’y a que ce genre de méchancetés complètement dingues qui sortent de sa bouche. Ce M. Dupui, c’était l’homme le plus gentil qu’on ait jamais rencontré. Le pauvre homme. Vraiment le plus gentil des hommes et maintenant il le traite de… ce mot horrible. M. Dupui l’a remorqué pour le sortir du fossé où il avait basculé, un soir, ça fait même pas un an, et il l’a suivi jusqu’ici pour s’assurer qu’il rentrait sans problème, et il a même pas voulu prendre une tasse de café pour sa peine, et maintenant, voilà qu’il le traite de ce mot détestable, alors que c’était l’homme le plus gentil.

Elle était très mince et d’une main, elle tenait son pull bien fermé au cou, les yeux baissés vers le sol, où la fenêtre projetait un carré de lumière blafarde. Il pouvait voir qu’elle avait dû être jolie autrefois.

— C’est juste qu’il est en colère contre lui-même et il en veut aux autres, voilà. Il a toujours été un homme en colère. Il y a une chose qu’il n’a jamais faite, c’est lever la main sur moi, je veux que vous le sachiez, mais il y a de la haine en lui, et j’ai jamais pu la faire partir.

— Il faut que j’y aille.

— Il est jamais resté absent aussi longtemps.

— Je suis sûr qu’il va bien.

— Dites-lui de rentrer, comme je vous ai dit.

— M’dame, je ne suis pas sûr de le voir.

La femme avait tourné son dos étroit vers lui, lui signifiant qu’il pouvait s’en aller et elle se tenait là, s’entourant de ses bras, tandis que les troncs fins et gris des arbres de l’autre côté de la route, où son regard était fixé, faisaient songer à la haute palissade d’une prison.

— Dites-lui seulement ça.

Dehors, il reprit son fusil et remit ses bottes autour de son cou, puis il traversa la cour. Quand il se retourna pour regarder depuis la route, la femme était à la fenêtre telle qu’il l’avait laissée, aussi immobile qu’un portrait. De derrière les arbres, où le bétail affamé de Ruffkorn avait dû être mis en pâture, Hickney commença à entendre des meuglements plaintifs.

Arrivé au sommet de la côte, il s’arrêta, enleva ses gants, qu’il étala sur la neige dans le fossé et s’assit dessus. Il posa le fusil entre ses genoux et appuya la tête contre l’acier froid du canon, les lacets de ses bottes humides lui cisaillant le cou. Peu après, le camion de Bud Ingersoll apparut sur la route devant lui comme s’il était descendu des nuages. Il n’avait rien entendu.

Une fois qu’Hickney se fut péniblement hissé sur le siège près de lui, Ingersoll jeta un regard au fusil et aux waders, puis ses yeux tristes se posèrent sur le visage d’Hickney et y restèrent.

— Je suppose qu’il y a une explication au fait que je n’ai pas aperçu ton pick-up en venant ici.

— Désolé de vous faire quitter le magasin, répondit Hickney. Je ne savais pas qui d’autre appeler.

— Bon sang, je m’en fiche de ça. Mais j’apprécierais que tu me mettes au courant de ce qui se passe.

— Tout va bien, Bud.

— Connerie. Il se passe quelque chose de grave, là. Ça se voit sur ta figure.

— Je ne peux pas en parler maintenant.

— Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?

Hickney enleva les bottes de son cou et les posa sur le plancher. Ils entendaient le bétail meugler de l’autre côté des arbres.

— Voyez les choses comme vous voulez, Bud. Mais en fin de compte, ça revient au même.

Quelques lampadaires commençaient à s’allumer et au-dessus d’un écheveau de fumée, à l’est, quelques étoiles étaient apparues dans le violet du ciel. Les deux hommes ne se dirent plus rien jusqu’aux abords de la ville, où Ingersoll commença à prendre la direction du motel d’Hickney, mais celui-ci lui demanda de se garer pour qu’il puisse descendre. Ingersoll enfonça la pédale d’embrayage et laissa son camion s’arrêter doucement sur le bas-côté et il resta assis, étreignant le volant de ses grosses mains de boxeur, offrant à Hickney, par son silence et ses yeux pleins de gravité et d’attente, une dernière occasion de parler. Mais Hickney se contenta de le remercier d’être venu le chercher et sortit sur la route, refermant la portière sur les protestations du vieil homme.

Il avait imaginé plusieurs scénarios sur ce qu’il allait trouver en arrivant au mobile home, mais dans aucun d’eux il n’avait envisagé que les Indiens puissent être encore là, et lorsqu’il vit leur pick-up dans l’allée, son cœur se serra.

Quand il ouvrit la porte du vestibule, Dog Child surgit de l’obscurité et, sans un mot, il mit la main sur la poitrine d’Hickney. Il lui prit le calibre 12 des mains, éjecta les trois cartouches, les mit dans sa poche, puis il posa le fusil dans un coin, accomplissant tous ces gestes mécaniquement, sans la moindre expression.

Si Horn fut surpris de le voir, il n’en laissa rien paraître. Assis à sa place habituelle à la table, il jeta un regard hargneux à Hickney.

— Et moi qui pensais qu’on avait un accord, Hickney. Du genre, tu disparaissais quelque part, loin des regards du public, pour ainsi dire.

— Ça n’a pas marché.

— Ça n’a pas marché, répéta Horn. Tu n’avais qu’une chose à faire et tu as merdé, c’est ça ?

— Et toi, alors ? Tu l’avais, ton clair de lune, hier soir. Pourquoi tu n’as rien fait ? Ce n’est pas ça que tu attendais ?

— Après ce que j’ai vu là-haut, je voulais une petite assurance, répondit Horn en tirant sur sa manche pour regarder sa montre. Elle est en route. Mais c’est pas tes oignons.

Même à travers le brouillard de sa fatigue, Hickney avait senti une tension chez Dog Child et il la sentit également dans cette pièce avec les autres, la torpeur amère de leur confinement forcé désormais transformée en une nouvelle énergie bouillonnante qui était manifeste dans les traits saillants de leurs visages. La télévision était éteinte, tandis que Boss Ribs et Red On Top se faisaient face, assis en tailleur sur la moquette du salon, et s’occupaient de leurs armes avec des gestes vifs et efficaces.

— Ce soir, alors ?

— Qu’est-ce qui se passe, Hickney ? Tu n’aimes pas notre compagnie ?

— Ducon n’aime pas notre compagnie, dit Boss Ribs, qui tenait sur ses genoux un fusil à crosse pistolet, le canon huilé lançant des reflets bleutés. Il dit qu’il aimerait bien qu’on se tire.

— Autant que tu te rendes utile, dit Horn. Tu peux rester ici et garder l’œil ouvert. J’allais être obligé de laisser un de mes gars ici, mais comme ça, c’est plus nécessaire.

Il examina Hickney de haut en bas et secoua la tête en voyant les waders qui lui montaient jusqu’aux hanches et les bottes fourrées toujours suspendues à son cou. Quand son regard croisa celui d’Hickney, impassible et douloureusement rouge, il se détourna.

Hickney resta immobile un moment, contemplant le profil totémique anguleux de l’Indien, puis il observa les aiguilles de l’horloge sur la cuisinière bondir en avant, s’arrêter, puis bondir de nouveau en avant. Il enleva les bottes de son cou, les laissa tomber sur le sol et se dirigea vers le couloir pour voir les filles. Elles dormaient et apparemment, on leur avait servi leur dîner dans leur chambre, comme des malades dans un établissement de soins. Des assiettes vides et des tasses étaient posées par terre, près de leurs deux lits. Il les ramassa sans faire de bruit et retourna dans le couloir obscur, puis s’arrêta devant la porte de la chambre d’Anna. La maison était totalement silencieuse et quand il colla l’oreille contre le mince panneau de sa porte, il entendit sa respiration, se remémorant les nuits où il avait écouté de la même façon et avait assisté à ce miracle : la voir endormie près de lui dans son propre lit, et il resta là un long moment, à l’écouter dans le noir. Quand ses yeux commencèrent à se fermer et ses genoux à trembler sous lui, il s’en alla.

C’était Dog Child, la sentinelle, qui serait resté pour garder le mobile home, et à présent, Boss Ribs et Red On Top le taquinaient méchamment pendant qu’il se dépêchait de préparer son équipement. Ils ignorèrent complètement Hickney quand il passa près d’eux, enjambant des étuis à fusil ouverts, des bottes fourrées et des sacs marins débordant de vêtements, et il alla s’effondrer dans un fauteuil à dossier droit près du mur du fond. Une odeur nauséabonde s’échappait du haut de ses waders, mais il n’avait pas l’énergie nécessaire pour s’en débarrasser. Le fauteuil était dans une semi-obscurité et il baissa sa casquette, croisa les mains sur sa poitrine et s’endormit rapidement.

Il prit vaguement conscience du bruit et des mouvements, mais il sommeilla, comme s’il était drogué, pendant des heures – il n’aurait su dire combien –, à un moment réveillé en sursaut d’un rêve perturbant et cataclysmique, le cœur battant et les mains essayant de repousser l’obscurité. Il vit autour de lui de vagues formes menaçantes, puis se souvint avec soulagement d’où il se trouvait, et il s’agrippa au bord du fauteuil pour s’ancrer dans un monde éveillé presque aussi terrifiant que celui dont il venait de sortir. Il entendit les hommes tout près, leur respiration lente et profonde comme celle d’animaux dans une étable. Une petite fenêtre en haut du mur laissait entrer un rayon de lumière aussi brillante que le chalumeau d’un soudeur et une main désincarnée apparut dans cet éclat – froide, bleue et morte comme celle de son récent rêve – et son cœur s’accéléra de nouveau. Mais c’était seulement un des Blackfeet qui regardait l’heure au cadran de sa montre. La main se retira et il se cala de nouveau contre les lattes dures du fauteuil et un instant plus tard, il s’était rendormi.

OceanofPDF.com