Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 35 sur 57

Pages du PDF

Trop loin de Dieu

Chapitre 35

 

 

ELLES étaient tellement serrées contre lui qu’il avait les coudes coincés contre ses côtes et qu’il avait du mal à tourner les pages. Quand, au bout d’un moment, leur mère entra dans la chambre, elles ne lui accordèrent pas plus d’attention qu’à un souffle d’air ou au tic-tac d’une horloge. Leurs yeux ne quittaient pas le livre. Il faisait une pause de temps à autre pour les interroger sur la petite fille dans les illustrations aux couleurs vives, mais elles continuaient à regarder fixement les pages sans lui répondre, comme si ses questions n’étaient qu’une autre partie un peu plus intrigante du récit et qu’elles ne voulaient pas l’interrompre. Quand il leva les yeux, Anna secoua la tête avec un air d’excuse.

— Poursuis jusqu’à la fin, dit-elle, tu leur poseras tes questions quand elles auront eu une minute pour émerger de cette histoire.

Il alla s’asseoir sur le canapé, feuilletant le livre illustré pendant qu’Anna les bordait dans leur lit et leur faisait réciter leurs prières. Un quart d’heure plus tard, elle leur dit, depuis le seuil de la porte :

— Oui, il est toujours là. Maintenant il faut dormir.

Elle émergea du couloir, sourire aux lèvres, et s’assit près de lui. Elle lui prit le livre des genoux, le posa à côté d’elle et, sans lui laisser le temps de quoi que ce soit, elle l’embrassa sur la bouche.

Deux nuits plus tard, elle vint chez lui. Il entendait ses outils tambouriner contre les ridelles de son camion tandis qu’il empruntait le court chemin plein d’ornières menant à la caisse où il déposait la viande, mais dans son rêve, la route n’avait pas de fin et quelle que fût la vitesse à laquelle il roulait, la caisse reculait sans cesse devant lui. Le tambourinement se fit plus fort et ne s’arrêta pas ; finalement il se redressa d’un coup dans son lit et alluma sa lampe de chevet.

Elle était là, frissonnant sur le seuil de sa porte, vêtue d’un pull trop fin pour le temps qu’il faisait. Il y avait un fragment de lune, incandescent et difforme, au-dessus des arbres, et dans cette lumière laiteuse, il eut l’impression qu’elle faisait partie intégrante de son rêve – l’émanation éthérée de tant de fantasmes qui avaient peuplé ses nuits.

— Ça gèle, là, dehors, dit-elle.

— Il faut que tu entres si tu veux que je ferme la porte.

Elle fit deux pas dans la chambre et resta là, les bras serrés autour d’elle-même. Hickney alla jusqu’au radiateur et remonta le thermostat.

— Il ne fait pas beaucoup plus chaud à l’intérieur, dit-il. J’aime dormir dans le froid. Ça va aller mieux dans un instant.

— Je commençais à me dire que tu n’étais pas là.

— Et je serais où ? (Il l’avait déjà regardé quelques instants plus tôt, mais il se tourna vers son réveil pour vérifier les chiffres lumineux sur le cadran.) Il est presque trois heures.

— Je ne sais pas. Il m’est apparu que d’une certaine façon, je ne sais rien de toi. Tu as peut-être une relation avec une femme, chez qui tu vas. Une femme au foyer.

— Une femme au foyer ?

— Je ne sais pas. Comment je saurais ?

Cela sortit de sa bouche avant qu’il ait eu le temps d’y penser, et, plus tard, il se dit que s’il n’avait pas été à moitié endormi, peut-être qu’il n’aurait pas dit cela.

— Il n’y a personne d’autre, Anna.

Il se rappellerait par la suite qu’elle lui avait semblé traverser la pièce sans faire un seul mouvement visible, flottant plutôt vers lui telle une revenante, sans bruit, pâle, et puis il avait senti ses bras autour de sa taille, sa joue, encore froide, brûlant sa peau nue.

— C’est trop te demander, n’est-ce pas ? dit-elle.

— Tu n’as encore rien demandé. Mais quoi que ce soit, ce n’est pas trop.

— Je veux dire, me soutenir. Tu le fais déjà, avec Jimmy et tout. Mais maintenant, moi.

— Ne dis pas cela.

— Tu fais déjà tant.

— Ne dis plus rien. Ne parle pas, juste une minute.

Les cheveux dénoués d’Anna tombaient contre la poitrine d’Hickney et il en tira une mèche pour la passer en travers de ses lèvres, comme il l’avait vue faire tant de fois et il respira l’odeur qui émanait d’elle. Elle écarta les doigts dans le creux de ses reins et se pressa contre lui, ses seins libres sous le fin tissu de son pull. Il savait qu’elle entendait le martèlement de son cœur, qu’elle sentait le sang qui se précipitait tel un torrent dans ses veines et que ce qu’il avait essayé de dissimuler était maintenant flagrant, et cela n’avait aucune importance.

— Tu as combien de temps ?

— Elles sont avec Dolores.

— Jusqu’à ?

Le radiateur se mit en marche avec un petit claquement métallique et propulsa une bouffée asthmatique d’air tiède. Elle leva la tête et le regarda, les yeux brillants.

— Éteins le chauffage, Hickney. Moi aussi, j’aime dormir dans le froid.

OceanofPDF.com