Trop loin de Dieu
Chapitre 25
— JE ne vois pas pourquoi tu dois aller là-bas, Hick.
— Tu sais trop bien pourquoi. Parce que Sissy est malade.
— Y a personne qui peut la guérir ici ?
— Je crois que c’est assez sérieux, Jim.
Pour l’accompagner, Jimmy était allé à pied jusqu’à trois rues de sa maison, marchant sur une seule jambe avec ses béquilles et Hickney fut surpris de voir qu’il s’était mouillé les cheveux et s’était fait une raie pas très droite, tandis que sa jambe de pantalon vide était repliée et soigneusement épinglée. Il pensa qu’Anna pourrait venir lui dire au revoir, mais le parking de la station-service où le bus prenait les voyageurs était pratiquement vide. À part Hickney, il n’y avait qu’une voyageuse, une femme d’un certain âge dont le mari se tenait en face d’elle, très droit, avec son chapeau et ses bottes d’éleveur de bétail, pendant qu’elle fouillait dans son gigantesque sac à main. Comme s’il était sous la menace d’une arme, l’homme transpirait et faisait grise mine. Hickney le reconnut, c’était le propriétaire de la concession de matériel agricole New Holland.
— Tu es superbe aujourd’hui, Jim, dit Hickney. Merci d’être venu jusqu’ici.
— Pourquoi tu ne prends pas ton pick-up, je ne comprends pas.
— Le moteur chauffe et s’il me lâche quelque part sur la route, je ne peux plus travailler.
Jimmy oscilla sur ses béquilles, faisant se balancer sa chaussure marron éraflée.
— En fait, dit-il, je pensais que je pourrais y aller avec toi.
— J’ai besoin de toi pour tenir la boutique ici, vieux.
— Tu pourrais avoir besoin d’un coup de main. Quelqu’un pour t’épauler encore une fois.
— J’apprécie ton offre, vraiment, je t’assure, répondit Hickney. Mais Anna et les filles pourraient avoir besoin de toi. (Il mit son bras autour des épaules de Jimmy.) Écoute, Jim, je veux que tu évites les bars jusqu’à mon retour, d’accord ?
Jimmy le regarda d’un air sombre.
— Putain, Hick, t’as dit que c’était terminé, tout ça.
— Je sais ce que je t’ai dit, Jim. C’est juste une soirée. Tu peux faire ça pour moi, non ?
— Merde alors, dit Jimmy. (Il contempla l’asphalte sous son pied.) Bon, je pense que oui.
La femme âgée trouva ce qu’elle cherchait dans son sac, elle dit quelque chose et son mari posa ses bagages par terre. Elle lui enleva son chapeau et le lui tendit ; elle lui tamponna le front, luisant de sueur, avec un mouchoir bordé de dentelle, puis, se hissant sur la pointe des pieds, elle l’embrassa là très doucement. Elle lui reprit le chapeau des mains, qu’elle replaça sur sa tête, plia le mouchoir avant de le glisser soigneusement dans la poche de poitrine de sa chemise. Puis, sans un mot, elle monta les marches du bus Trailways qui attendait, moteur au ralenti, et elle ne se retourna pas.
— Tu rentres quand ?
— Demain, tard. Mais garde ça pour toi, Jim.
— À qui je pourrais le dire ?
— Et si on demandait à Donny de te reconduire chez toi ?
— Je dis pas non.
— Viens. J’ai encore une minute. Je t’accompagne.
Donny Bear fumait une cigarette, assis au volant de son taxi et quand il baissa sa vitre, un épais nuage bleu s’échappa. Hickney chassa la fumée de la main, sortit un billet de cinq dollars de son portefeuille et le tendit par la vitre ouverte.
— Il rentre directement chez lui, d’accord, Donny ?
— Très bien, chef.
Pendant ce temps, Jimmy s’était démené pour ouvrir la portière côté passager et il parvint à s’asseoir, fixant son regard maussade sur le pare-brise. Puis il se pencha en avant et sortit une brosse à dents et un tube de dentifrice aplati de sa poche arrière et les posa sur le tableau de bord.
Hickney sourit.
— On voyage avec peu de bagages, hein, mon vieux ?
À l’exception d’un haussement d’épaules presque imperceptible, Jimmy l’ignora. Hickney sortit son portefeuille de nouveau et prit un billet de vingt dollars qu’il tendit entre deux doigts à Donny.
— Tu pourrais t’arrêter au Stocks pour prendre une bouteille quelconque en chemin ?
— Hé, répondit Donny. Monsieur Plein aux as.
Il tint le billet à la fenêtre et le regarda des deux côtés, comme s’il en vérifiait l’authenticité, puis il le glissa dans sa poche de chemise.
— Toujours interdit de débits de boissons ?
— Juste ce soir.
Donny tambourina sur son volant avec ses doigts.
— C’est probablement une bonne idée après le fiasco de la dernière fois.
— On va régler ça quand je serai de retour, d’accord, Jim ?
Jimmy boudait.
— Merde, dit-il.
— Bon, écoute, Hick, reprit Donny. J’ai un cousin, là-haut, il s’appelle Wilfred. Il s’occupe du rayon légumes au Safeway, si jamais tu devais avoir besoin de quelque chose. Le marchand de primeurs.
— D’accord, dit Hickney.
— Là-haut, personne ne peut te trouver si tu ne veux pas qu’on te trouve. Tu peux disparaître et personne ne te connaît, personne ne t’a jamais connu.
— Très bien.
Donny fit glisser ses mains tout autour de son volant et leva les yeux vers Hickney de sous la visière de sa casquette.
— C’est pas une idée formidable, Hick, ajouta-t-il. C’est pas une des meilleures que t’aies eues.
— C’est bien ce que je lui ai dit, renchérit Jimmy.
— Vous deux, on dirait deux vieilles dames. Ne vous faites pas de soucis.
— Ce que je veux dire, c’est fais bien gaffe à toi, dit Donny. Et va voir ce vieux Wilf. Tu peux compter sur lui.
— Si jamais j’avais besoin d’un chou.
— De n’importe quoi. Légumes, soins médicaux. Tout ce que tu veux.
— Wilfred, répéta Hickney.
— Il est très bien. Tu le demandes au Safeway. (Donny le regarda en souriant.) Il a rien contre les gens de ta couleur de peau.
— D’accord, Chef, répondit Hickney. Et tu gardes l’œil sur notre copain, là.
Jimmy tenait ses béquilles bien droites entre ses genoux. Il refusait de les regarder, l’un comme l’autre.
— J’ai pas besoin que quelqu’un garde un œil sur moi, dit-il.
— On se voit demain soir, d’accord, mon vieux ?
Un pick-up, écrasé sous un chargement de balles de foin, montait péniblement la côte et Jimmy l’observa comme s’il y trouvait un grand intérêt.
— Jim ? D’accord ?
— Ouais, répondit Jim finalement. Comme tu veux.
Les bagages avaient été chargés et le chauffeur en sueur s’était réfugié à l’ombre, dans son bus. Par la porte ouverte il appela tous les passagers.
— En voiture, lança-t-il. (Il donna un coup d’accélérateur et klaxonna.) Dernier appel. En voiture s’il vous plaît.
Hickney tapota la poche de poitrine de Donny où étaient rangés les billets pliés, puis il fit le tour jusqu’au côté passager et frictionna les cheveux de Jimmy par la vitre baissée. Donny lui fit un clin d’œil et embraya, et Hickney dut dégager son bras rapidement tandis que la voiture faisait un bond en avant dans un crissement de pneus. Jimmy lui sourit par la vitre arrière.
Il rangea son sac de voyage de l’armée dans le porte-bagages au-dessus des sièges, puis s’assit non loin de la femme du marchand de matériel agricole, de l’autre côté du couloir central. Le mari se tenait maintenant près du bus, l’air abattu, sur la chaussée brûlante au soleil.
— Il est comme un enfant, lui dit la femme. Il va pratiquement rien manger tout le temps que je serai partie.
Elle était assise dans une attitude guindée, son énorme sac à main sur les genoux. Le bus commença à rouler et son mari lui fit signe d’en bas, et elle passa la main rapidement près de la vitre, comme si elle voulait enlever quelque chose, puis s’adossa à son siège et replaça ses mains sur son sac. Elle semblait embarrassée par l’inconvenance d’une telle exhibition publique et se tint bien droite, un sourire crispé sur les lèvres.
— Seigneur, cet homme ! dit-elle.
Anesthésié par le bourdonnement morne et constant des pneus, il contempla le paysage familier qui défilait. Il ne tarda pas à sentir sous lui le moteur du bus peiner légèrement en abordant les contreforts des montagnes au nord de la ville. Une forêt ombragée couleur fauve atteignait presque le bord de la route. Depuis qu’il était petit garçon, il imaginait qu’elle cachait des étangs profonds et secrets, ainsi que des clairières d’herbe ondulant sous le vent où il pourrait poser son bagage et passer sa vie sans autres responsabilités que laver ses assiettes et entretenir son feu de camp pour repousser l’obscurité et le froid de la nuit.
Une heure et demie plus tard, dans le petit hameau de Monarch, dans la montagne, un vieil homme monta dans le bus après une brève dispute avec le chauffeur qui voulait charger son sac de voyage dans la soute à bagages. C’était un sac de bonne qualité, en cuir de vache hereford avec des fermoirs en laiton poli, et l’homme le tenait serré contre sa poitrine dans le couloir central qui était tout juste assez large pour sa démarche de marin aux pieds bien écartés. Après une brève hésitation, il prit le siège situé juste derrière Hickney. Il dégageait une odeur forte et la femme de l’autre côté du couloir sortit un mouchoir qu’elle se mit sous le nez, mais le vieil homme n’y prêta aucune attention.
Hickney avait croisé son regard et lui avait souri au passage et le vieil homme avait déduit de ces signes favorables qu’il serait disposé à l’écouter, aussi, sans autre préambule que l’annonce de son nom, il se pencha vers l’avant et se lança dans l’énumération de ses afflictions. La liste était longue et détaillée, et Hickney lui prêta l’oreille patiemment. Pour finir, l’homme souleva la jambe de son pantalon pour montrer une cicatrice irrégulière et violacée d’éclat d’obus, ainsi que plusieurs pustules plus petites, qui, dit-il, étaient des fragments de métal allemand que les chirurgiens du champ de bataille avaient laissés dans ses jambes, par paresse ou par incompétence, et qui, au fil du temps, étaient remontés à la surface, pour émerger, l’un après l’autre sans crier gare, comme d’étranges et terribles parasites tropicaux. Dix ans plus tôt, il s’était fait mettre une prothèse de hanche et il en parlait avec fierté.
— C’est le même matériau qu’on utilise dans les avions. Vous pourriez me jeter du haut d’une grange sans que cette hanche soit cassée ou même tordue.
Il vivait désormais dans un bungalow de deux pièces dans les Little Belt Mountains, à une douzaine de kilomètres du ranch où il avait été employé pendant quarante ans et il se rendait à l’hôpital pour anciens combattants de Fort Harrison pour un bilan de santé.
— C’est pas par plaisir, mais je fais le voyage deux fois par an, dit-il. Ils me font pas grand-chose, mais comme ça, s’ils me voient pas en février ou en août, ils savent que j’ai fait le grand saut. (Il n’arrêtait pas de caresser le sac sur ses genoux comme si c’était un chat.) C’est pas que l’idée de mourir chez moi dans mon lit me dérange beaucoup, mais bon sang, ils me doivent un cercueil et une cérémonie d’enterrement avec un clairon et j’ai bien l’intention de faire valoir mes droits.
Obligé de se contorsionner sur son siège pour écouter le vieil homme, Hickney se remit brusquement dans une position normale pour soulager la crispation de son cou et l’homme dit :
— Vous en faites pas. Vous n’êtes pas obligé de m’écouter. J’ai pas souvent l’occasion de parler, pour ainsi dire.
— Ce n’est pas ça, répondit Hickney en se retournant de nouveau. C’est juste que j’avais une crampe.
À présent, ils traversaient la région du blé, des bandes de jachère et des champs de céréales dorées qui ondulaient jusqu’à l’horizon à l’ouest où s’élevaient des montagnes d’une matérialité discutable. Le vieil homme regarda par la fenêtre.
— Je parle surtout aux oiseaux, en fait, dit-il avec lassitude. Ils viennent près de chez moi et je leur parle.
Pendant longtemps, Hickney avait eu, lui aussi, des conversations avec les oiseaux et il voulut le dire au vieil homme, mais celui-ci avait tourné sa joue parcheminée contre la vitre et fermé les yeux, et il ne tarda pas à ronfler.
Une heure et demie plus tard, à Great Falls, où l’homme devait changer pour l’hôpital de Fort Harrison à Helena, Hickney le réveilla et il tituba encore à moitié endormi dans le couloir central, puis resta planté sur le trottoir venteux devant le terminus avec son sac sous le bras. Il regarda vers le bus, comme s’il était perdu, puis se tourna vers les entrepôts tout autour et les immeubles de bureaux massifs en briques, comme s’il cherchait un point de repère. Hickney se déplaça pour alerter le chauffeur ou appeler le vieil homme, mais la porte se referma dans un chuintement et le bus commença à rouler. Alors qu’il avait les yeux toujours fixés sur le vieil homme, celui-ci souleva son sac et se mit à marcher, la tête droite, les épaules redressées. La dernière fois qu’il avait porté un uniforme, il n’était encore qu’un jeune homme.
La ville de la réserve était au bout de la ligne et il n’y avait pas d’autres arrêts. Le bus était pratiquement vide. Une jeune femme avec un bébé qui souffrait du croup était assise dans la pénombre, à l’arrière ; son bébé s’agitait en toussant, et elle lui chantait quelque chose d’une voix aiguë et flûtée comme celle d’un oiseau, où l’on percevait un accent de panique. À Cut Bank, la femme du concessionnaire New Holland était descendue sans même un signe de la tête en direction d’Hickney. Juste comme la porte se refermait, une femme amérindienne était montée, grimpant les marches avec l’agilité d’une jeune fille, mais quand elle passa sous l’une des lumières qui éclairaient faiblement l’intérieur, il vit à ses rides et ses cheveux d’un blanc pur qu’elle était très âgée. Elle lui sourit chaleureusement et continua jusqu’à l’arrière du bus et, une minute plus tard, il l’entendit reprendre la chanson que la jeune mère chantait et avant que le bus ait redémarré, l’enfant était endormi.
Les champs de blé mûr étaient loin derrière eux, à présent ; là, le pays était desséché et grillé en cette fin d’été, et les quelques arbres des collines basses étaient sculptés en de sinistres représentations des tourments infligés par le vent. Hickney regardait dehors, le front appuyé contre la vitre fraîche. À cet instant, chez lui, Jimmy devait avoir déjà bien entamé sa bouteille. Anna avait sûrement mis les filles au lit. Il l’imagina, souriante, à la porte de leur chambre, à l’écoute de leurs chuchotements secrets jusqu’au moment où elle entendrait la respiration lente et régulière de leur sommeil.
Dans cette même chambre, trois ans auparavant, elle était tapie, maintenant la tête des filles sur ses genoux pendant qu’Eddie Horn tempêtait dans les autres pièces – renversant les chaises, cassant la vaisselle, les cloisons mêmes, avec leur armature légère et leur fine couche d’aluminium, télégraphiant dans le dos d’Anna l’électricité brute de sa rage. Si Billy Bowman n’était pas venu, cela aurait pu en rester là, dans les pleurs, les récriminations et les promesses ferventes d’un ivrogne malade et en cours de dégrisement qu’il allait s’amender. Mais le shérif était venu et il s’était fait rouer de coups dans l’allée avec son propre pistolet et Horn avait pris la fuite en direction de la réserve avec une bouteille de Wild Turkey entre les cuisses et l’arme de Bowman sur le siège à côté de lui. Quelque part au nord de Great Falls, il avait roulé sur la herse installée par la police de la route et huit kilomètres plus loin une cohorte de voitures de police l’avait contraint à verser sur le bas-côté tandis que les étincelles soulevées par les jantes de ses roues hurlant sur l’asphalte avaient fini par enflammer la voiture.
Il faisait nuit et, à demi endormi, il observait les phares du bus filer entre les fossés de part et d’autre de la route, comptant, sur une distance de moins de dix kilomètres, quatre cerfs tués par des véhicules et un nombre égal de croix en métal blanc, dressées aux endroits où des conducteurs avaient péri, incarcérés dans leur épave fumante, ou, comme les cerfs, étendus, disloqués et éventrés dans les hautes herbes où ils avaient été projetés.
Inconsciemment, il se passa un doigt sur une cicatrice à la naissance des cheveux, au-dessus de son œil droit. Il était arrivé au mobile home peu après Billy Bowman, il s’était assuré que le shérif, étendu dans les graviers, était toujours en vie, puis il avait pensé à Anna et aux filles. Quand il avait ouvert la porte du vestibule, Eddie Horn lui avait donné un coup de poing sans dire un mot et l’une de ses bagues avait creusé un sillon sur son crâne. Comme un cerf abattu avec un merlin, il s’était écroulé d’une pièce dans l’allée à quelques pas du shérif. Eddie Horn avait fait deux ans à la prison de Deer Lodge, puis il était retourné à la réserve pour faire son trafic. Hickney ne l’avait pas revu depuis ce soir-là et il ne s’attendait pas à être cordialement accueilli.
Il se tenait debout dans le couloir, s’accrochant au dossier des sièges vides de chaque côté, et le large pare-brise du bus était comme un écran de cinéma où il pouvait voir la silhouette en dents de scie du Glacier National Park et, au-delà, le soleil en train de mourir dans un mélange de rouge profond et d’orange. Rapidement les mobile homes et les maisons identiques d’un lotissement social enténébré de la périphérie apparurent, les lumières jaunes aux fenêtres couvant dans l’obscurité veloutée de la prairie. On pourrait pardonner à un visiteur arrivant au terme d’un long voyage d’imaginer chaque foyer rempli de chaleur et chaque habitant satisfait de son sort.
Il prit une chambre au motel All Chiefs. Le vent souffla toute la nuit, et le mugissement constant ainsi que le claquement incessant d’une moustiquaire mal fixée à la fenêtre l’empêchèrent de dormir. Le couvre-lit était criblé de brûlures de cigarette et il resta allongé en dessous, tendu, concentré, essayant de ralentir les battements de son cœur et le rythme de sa respiration. À un certain moment, il dut s’assoupir, car il eut la visite du soldat japonais de Vernon Dupui qui se leva d’entre les arbres déchiquetés, regardant partout avec ses orbites vides. Quand le milicien, dans sa tenue de camouflage d’hiver, d’un blanc éclatant et immaculé comme la robe d’un ange, se mit à tempêter, jurer et en appeler à Dieu, Hickney se redressa d’un coup dans son lit et alluma la lampe. Dans la chambre voisine, un couple se disputait et même avec le vent qui gémissait et la moustiquaire qui claquait, il les entendait distinctement.
Au début, il essaya, sans succès, d’étouffer le bruit sous son oreiller, puis il se leva et, trébuchant dans cette chambre qui ne lui était pas familière, il alla dans la salle de bains et se bourra les oreilles de papier toilette, mais cela n’eut que peu d’effet. Pour finir, il se recoucha, se bouchant les oreilles avec ses doigts qui lui transmettaient le battement sourd et lointain de son cœur, mais les voix demeurèrent aussi claires et distinctes que si ses persécuteurs étaient près de lui, dans son lit.
Après ce qui lui sembla être des heures, il ne les entendit plus et il enleva ses doigts de ses oreilles. Presque immédiatement, une tête de lit commença à heurter la cloison derrière lui, d’abord violemment et en cadence, puis furieusement jusqu’à ce qu’une voix finisse par crier une fois Seigneur ! et ce fut le silence. Quelque temps plus tard, une puissante bourrasque secoua le bâtiment, la moustiquaire se détacha complètement et tomba par terre, et dans ce répit béni, Hickney s’endormit enfin.
Le matin venu, alors qu’il sortait, la réceptionniste essayait de réveiller un homme avachi sur un canapé dans l’entrée du motel, une bouteille de vodka à moitié vide farouchement serrée sous le menton. C’était un Blanc, avec une étiquette “Bonjour, je m’appelle” fixée à sa chemise et de longs cheveux qui pendaient sur son visage comme une vieille loque. La réceptionniste avait réussi à faire pivoter ses jambes sur le sol et il continuait à dormir, disloqué comme les deux moitiés d’un cheval de vaudeville. Il émit un bruit bizarre d’étranglement et la jeune fille leva les yeux vers Hickney.
— À votre avis, il ne va tout de même pas mourir ou quelque chose comme ça, hein ?
— Non, je ne pense pas. Mais quand il va se réveiller, il va regretter de ne pas être mort.
— Ça serait plus facile s’il l’était, dit la fille. Au moins l’ambulance viendrait le chercher.
— Le shérif ?
— Quelqu’un pourrait appeler la police tribale, mais ils n’ont pas le temps de s’occuper de ce genre de problème.
C’était une jolie fille, avec une tresse de cheveux noirs sur une épaule, et elle se tenait là, les mains sur les hanches, considérant le travail de nettoyage imprévu qu’il y avait à faire ce matin.
Hickney demanda :
— Où est-ce que je peux manger ?
— Vous allez dans quelle direction ?
— Je dois voir quelqu’un au Safeway.
— Chez Dan, c’est de l’autre côté de la rue, en diagonale.
— D’accord. Merci.
— Mais n’allez pas dire que je ne vous ai pas prévenu. Allez à l’autre bout de la ville, chez Jerry Lodgepole. Vous serez bien servi.
— Je suis un peu pressé.
La réceptionniste haussa les épaules. La respiration de l’homme ivre se fit régulière et il se mit à ronfler paisiblement. La jeune fille sortit des lunettes de la poche de sa robe d’uniforme bleue et les mit, puis elle resta là, bras croisés, et examina de nouveau l’homme endormi, comme si ses verres allaient lui offrir une solution qu’elle n’avait pas vue.
— Dites, fit Hickney, vous ne connaissez pas Eddie Horn, par hasard ?
La fille s’accroupit, souleva une des jambes de l’homme pour la poser sur le canapé. Elle retomba par terre immédiatement avec l’inertie d’un gros poisson mort.
— Eddie Horn ? répéta Hickney.
— J’avais entendu, répondit la fille.
Elle remonta ses lunettes sur son nez et se pencha au-dessus du canapé l’air furieux. Hickney resta les yeux fixés sur son dos et comme, au bout d’une minute elle refusait toujours de se tourner vers lui, il sortit dans le matin lumineux et glacial. Le vent de la nuit n’avait pas faibli et apportait des bouffées de froid et de vide depuis les rochers enneigés à l’ouest.
Il s’attarda sur son petit déjeuner. La réceptionniste avait eu raison concernant Chez Dan et la serviette d’Hickney recouvrait les restes de deux œufs mal cuits et de pommes de terre aussi uniformes que des dés à jouer et presque aussi dures. Il se força à boire une seconde tasse du liquide pâle que l’on faisait passer pour du café et, à neuf heures, il se leva et traversa la rue jusqu’au Safeway. Au rayon fruits et légumes, il trouva un jeune Amérindien de la confédération des Blackfeet penché sur un étalage et occupé à disposer des laitues en rangées impeccables, faisant passer à l’avant celles qui étaient à l’arrière et remplissant les vides avec d’autres laitues dans un carton. Il était mince, très brun, et la ligne de ses cheveux d’un noir bleuté, au-dessus de ses yeux, était abrupte et irrégulière, comme s’ils avaient été coupés avec un couteau. Il n’y avait personne d’autre alentour et Hickney s’approcha de lui.
— Wilfred ? demanda Hickney.
L’homme se détourna de son rayon et regarda Hickney de haut en bas.
— Nan.
— Il est là ?
— À l’arrière.
— Est-ce que vous pourriez aller le chercher ?
Sans un mot, l’homme pivota et poussa deux portes battantes en aluminium. Hickney attendit. Le visage triste de l’homme apparut dans un rectangle de verre en haut de la porte et le regarda encore une fois, puis un autre visage apparut et un Amérindien, petit et à la carrure imposante, sortit en s’essuyant les mains sur un tablier vert.
— Salut ! dit-il. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
Il était large de poitrine et il avait les jambes arquées, comme si, à l’instar de ses farouches ancêtres, il avait passé sa vie à dos de cheval.
Hickney dit :
— Je suis un ami de Donny.
— Je pensais pas qu’il avait des amis.
— Je ne pensais pas qu’il avait de la famille.
Wilfred sourit, découvrant des dents blanches parfaitement alignées.
— Vous plaisantez ! Même le pire des Indiens a au moins une vingtaine de cousins. Qu’ils le reconnaissent ou non, ça c’est une autre histoire.
— J’ai dit à Donny que je venais ici pour voir quelqu’un et il m’a dit que je devrais peut-être vous en parler.
— C’est qui ce quelqu’un ?
— Eddie Horn.
Il faisait quelques centimètres de moins qu’Hickney, pourtant, quand Wilfred s’avança, les épaules ramassées et les poings serrés le long de son corps, il donna l’impression de le dominer.
— Bon, écoutez-moi bien, dit-il, je ne veux pas tremper dans ce genre de conneries. Je ne sais pas ce que vous manigancez, Donny et vous, mais je ne veux pas y être mêlé en aucune manière.
Hickney leva les mains, paumes en avant.
— Attendez, non, c’est pas ça du tout, répondit-il. C’est au sujet des enfants de Horn. Je suis un ami de leur mère. Une des filles est malade et je suis juste venu pour lui en parler.
Wilfred se tenait crispé et légèrement sur la pointe des pieds, sa mâchoire serrée. Ses petits yeux anthracite allèrent de la casquette d’Hickney jusqu’à son jean et ses bottes, et il chercha des traces sur ses avant-bras avant de regarder attentivement les mains calleuses levées devant lui, puis il relâcha sa respiration et recula.
— D’accord, dit-il. Très bien. J’aurais pas pensé ça de Donny, de toute façon. Il a toujours été le plus futé. (Il sourit et secoua la tête.) Mais quand même, un taxi, bon Dieu. Où est-ce qu’il est allé chercher une idée pareille ?
— Difficile à dire.
Wilfred plissa une paupière d’un air soupçonneux.
— C’est quelle voiture ? Non, pas la peine de me le dire. C’est une Chevy, hein ?
— Ouais. Une Impala break.
— Chevrolet, puis Chevrolet et encore Chevrolet, l’une après l’autre. Bon sang. C’est sûr qu’il était futé, mais il a jamais eu la moindre imagination.
— Il faut que je parle à Horn au sujet de ses enfants. J’ai juste besoin de savoir où le trouver.
— Vous et tout un tas d’autres gens.
— Écoutez, Wilfred, dit Hickney.
À cause du manque de sommeil, il avait l’impression d’avoir du sable dans les yeux et il les frotta avec la paume de ses mains. Le mauvais café lui retournait l’estomac en gargouillant.
— Je suis venu par le Trailways de minuit et je dois reprendre celui de cinq heures trente aujourd’hui pour être au travail demain matin, alors, est-ce que vous pouvez m’aider ?
— Est-ce que Donny est chez lui maintenant ?
— Je ne sais pas. Probablement pas. Il est quelle heure, là ?
Wilfred regarda sa montre.
— Neuf heures vingt.
— Il est sûrement à la station-service Cenex pour le bus de Billings Rimrock.
— Traversez la rue et allez prendre une tasse de café. Je viens vous chercher dans dix minutes.
— J’en viens. Je ne pense pas que je pourrais supporter une autre tasse. Je vais vous attendre dehors.
— Vous auriez dû aller chez Jerry, dit Wilfred.
Il se mit à l’abri du vent, le dos contre la brique chaude du bâtiment, et regarda le lent défilé des voitures dans la rue. Des papiers sales sillonnaient le parking presque désert. Quand le magasinier vint le chercher, il piquait du nez et il était à moitié endormi debout.
— Ce Peau-Rouge, dit Wilfred, il a pas changé d’un poil.
Ils étaient de nouveau au milieu des fruits et légumes et Wilfred haussa les épaules en guise d’excuse.
— Vous comprenez pourquoi il fallait que j’appelle Donny, hein ?
— Bien sûr je comprends. Rien de personnel.
— Il a dit que pour un Blanc, vous étiez OK.
— L’imbécile.
— Bon, alors voilà. Il y a une église à la sortie ouest de la ville. Une église épiscopalienne, enfin, c’en était une avant. C’est là qu’il sera. Mais autant vous le dire tout de suite, l’accueil ne sera pas des plus chaleureux. Les visiteurs sont pas les bienvenus, surtout ceux qui vous ressemblent.
— Je l’ai connu, il y a longtemps. Je n’attends pas de lui qu’il me serre dans ses bras.
— Tant mieux.
— Qu’est-ce qui est arrivé aux épiscopaliens ?
— Le feu de l’enfer et la damnation, voilà ce qu’il leur est arrivé, répondit Wilfred. Mais c’était pas un acte de Dieu.
L’expression sur son visage n’invitait pas à d’autres questions, aussi Hickney se contenta d’un hochement de tête.
— Bon, j’espère que tout ça ne va pas vous attirer des ennuis avec qui que ce soit.
— Ils vont comprendre comment vous les avez trouvés, pas de doute là-dessus. Ils le savent même peut-être déjà. Mais si je pensais une seconde que ça irait mal pour moi, je ne l’aurais pas fait. Ni pour Donny ni pour personne d’autre.
— Je vous remercie.
— Alors, comment va notre vieux Bear Medicine ? Impossible de se rendre compte au téléphone.
— Bear Medicine ?
— Le petit Donny. La dernière fois que je l’ai vu, il partait faire fortune.
— Il se fait appeler Bear, maintenant.
— Hmm, fit Wilfred. Pour essayer de s’intégrer aux Blancs, je suppose ?
— Je ne sais pas. Il essaie juste de se débrouiller, comme tout le monde, en fait.
— Comme tout le monde, acquiesça Wilfred. Ouais, c’est sûrement ça.
Hickney tendit la main et Wilfred essuya la sienne sur le devant de son tablier avant de la serrer.
— Écoutez, vous direz à Donny qu’il y a une grosse fille ici qui continue à demander de ses nouvelles.
Hickney sourit.
— Wilfred, quoi qu’il arrive par ailleurs, rien que pour cette petite information, ça valait le coup de venir jusqu’ici.
— Et vous, prenez garde à vous. Je ne voudrais pas être responsable d’un truc blanc en train de flotter sur le ventre dans le Missouri.
— J’y veillerai, répondit Hickney. Je ne nage pas aussi bien que ça.
Le vent, qui n’avait pas faibli depuis son arrivée, s’engouffrait dans ses vêtements et il se dirigea vers la sortie de la ville le menton plaqué sur la poitrine et les paupières à demi fermées pour se protéger de la poussière qui volait. Les trottoirs s’arrêtèrent brusquement, les coffrages métalliques à béton étaient toujours en place, rouillés et remplis de mauvaises herbes jusqu’aux genoux, comme si quelque épidémie ou cataclysme avait emporté les contremaîtres qui seuls connaissaient les secrets de leur utilisation. Haut dans le ciel, un faucon décrivit un cercle et, debout dans les broussailles au bord de la route, au milieu des bouteilles et des boîtes de conserve, il l’observa dériver vers l’ouest en de lentes révolutions, jusqu’au moment où le chevron sombre de sa silhouette disparut sur un fond de forêt et de rochers à trois mille mètres d’altitude.
L’église se dressait au bout d’un chemin, entre deux épicéas bleus incongrus de vingt mètres de haut, ses murs sévères de granit décorés de lierre mort. Elle semblait avoir été entièrement arrachée de quelque lande écossaise pour être déposée en ce lieu étranger. Une clôture basse en fer forgé était presque invisible, enfouie sous une épaisse masse de virevoltants et une accumulation de détritus de toutes sortes poussés par le vent. Toutes les fenêtres avaient été détruites par le feu, de longues traînées de fumée noircissaient les voussoirs, et du contreplaqué avait été cloué ou fixé avec du fil de fer devant les ouvertures pour les protéger des intempéries. La toiture en ardoises s’affaissait dangereusement là où les poutres avaient brûlé presque entièrement et l’herbe dans le cimetière, qui n’avait pas été tondue depuis bien longtemps, était montée en graines et parsemée d’éclats de verre éblouissants provenant de séraphins et d’austères saints épiscopaliens.
Ils étaient trois à l’attendre, les bras croisés, appuyés contre la calandre brillante et customisée d’un modèle récent de pick-up Ford. Ils avaient peu changé depuis la dernière fois qu’il les avait vus, à peu près trois ans auparavant, des hommes bien bâtis, habillés de façon pratiquement identique, jean, bottes et veste de jean avec les manches coupées. Leurs cheveux leur tombaient sur les épaules et celui dont Hickney se souvenait comme étant Leonard Boss Ribs portait les trois longues tresses des authentiques Pikunis. Il connaissait les autres sous les noms de Red On Top et de Dog Child. Tous trois portaient des lunettes de soleil aviateur identiques, les verres réfléchissants d’une étrange teinte verte qui ne laissait rien voir de leurs yeux. Leurs visages étaient indéchiffrables, ils restèrent immobiles et muets. Hickney leur adressa un signe de tête sans obtenir de réponse, mais quand il s’approcha du portail bas en fer qui s’ouvrait sur l’allée conduisant à la porte de l’église, Boss Ribs l’interpella.
— Pas si vite, ducon.
Il s’écarta du pick-up et traversa l’allée gravillonnée en trois longues enjambées pour se placer entre Hickney et la grille.
— Je viens voir Eddie, dit Hickney.
— Tu viens voir personne si je t’y autorise pas.
— D’accord, alors tu peux peut-être lui dire que je suis ici.
— Peut-être que je pourrais faire des tas de choses. Et lui dire que qui est ici, Blanche-Neige ?
— Hickney. Tu savais sûrement déjà que j’allais venir, n’est-ce pas ?
— Je sais aussi quand il va pleuvoir, connard, mais c’est pas pour ça que j’y vois pas d’inconvénient.
— Tu me connais. Je suis un ami d’Anna.
— Je ne sais rien sur toi, ducon. T’es qu’un enculé de 1 napikwan qui
vient fourrer son nez là où il devrait pas.
— Si tu pouvais lui dire que je suis venu pour lui parler de ses enfants.
— T’es devenu une sorte d’assistant social, alors, c’est ça ? Une sorte de sale pédé d’assistant social ?
— Dis-lui juste que je suis là.
La bouche de Boss Ribs s’ouvrit pour simuler l’incrédulité.
— T’es en train de me dire ce que je dois faire ? (Il pointa un doigt sur la poitrine d’Hickney et se tourna vers les autres.) Ce napikwan est en train de me dire ce que je dois faire.
Les autres secouèrent la tête.
— T’aurais dû rester dans le bus et poursuivre ton chemin, connard, dit Boss Ribs.
Les portes de l’église étaient constituées de lourds panneaux de chêne de dix centimètres d’épaisseur, maintenus par des pentures noires en fer forgé sur toute leur largeur. Elles étaient entrouvertes et, de quelque part à l’intérieur, Eddie Horn lança d’une voix lasse :
— Nom de Dieu, Leonard, envoie-le moi.
Hickney s’avança pour pousser le portail, mais le grand Indien l’attrapa par le col de sa veste.
— Un instant, ducon.
Il commença à palper Hickney, faisant courir brutalement ses mains de haut en bas des jambes et des bras, d’abord, autour de la taille, ensuite, puis, avec le tranchant de la main il donna des coups sous les aisselles et entre les jambes. Il dégageait une forte odeur de cigarettes, de sueur et de quelque chose d’autre, un relent musqué animal que l’eau de Cologne qu’il portait ne parvenait pas à masquer. Les raies sur son crâne, où il avait séparé ses cheveux pour les tresser, étaient blanches et parfaitement droites comme si elles avaient été tracées par un dessinateur industriel.
— Tu vas vérifier si j’ai pas un téléphone dans ma chaussure ? demanda Hickney.
Les deux hommes toujours appuyés contre le camion s’esclaffèrent bruyamment et quand Boss Ribs se retourna pour leur lancer un regard furieux, ils baissèrent les yeux vers le sol avec un petit sourire bête.
— Quand j’en aurai fini avec toi, ce téléphone, tu l’auras dans le cul, sale pédé.
Horn appela de nouveau.
— Leonard, bon Dieu.
Hickney passa le portail et quand il le referma entre lui et Boss Ribs, celui-ci le rouvrit d’un coup de pied rageur. Hickney ne se retourna pas.
L’église était humide et froide, caverneuse et complètement saccagée, l’obscurité repoussée par une demi-douzaine d’ampoules de faible intensité accrochées à des poutres par du câble électrique. Les panneaux de contreplaqué aux fenêtres n’étaient pas parfaitement adaptés et de petits oiseaux se glissaient par les interstices, et le bruit de leurs ailes était amplifié par le vide du bâtiment. Des bancs brûlés et noircis dans l’incendie avaient été déboulonnés du sol et empilés n’importe comment dans un transept, tels les restes d’un bûcher funéraire.
Eddie Horn l’attendait juste derrière les portes. Il portait un jean amidonné et une chemise blanche, également amidonnée, boutonnée jusqu’au cou et ses bottes étaient exotiques.
— Alors. Hickney, dit-il. Ça fait un bail.
— Ouais, Eddie.
Horn inclina la tête du côté des portes massives de l’église.
— Boss Ribs, dit-il. Trop de cette putain de télé. Il se prend pour un flic polack.
— Il n’a pas semblé trop heureux de me revoir, on est pourtant de vieux potes.
— Il y a quelque chose en toi qui lui file les boules. Ce truc de l’armée, peut-être bien. Je sais pas. Ils ne l’ont pas pris à cause de son casier.
— Et c’est ma faute ?
Horn haussa les épaules.
— Je pensais que c’était peut-être parce que je suis blanc, poursuivit Hickney.
— Ça joue pas en ta faveur, répondit Horn, avant de se retourner soudainement et de disparaître.
Il réapparut, sortant des ténèbres, un moment plus tard, plus loin, dans le chœur noirci par la fumée, où une ampoule jaune blafarde, pendant comme un nœud coulant d’une potence, éclairait l’autel. Une chaise avec un grand dossier et la garniture de velours fastueuse d’un trône était placée tout près, et Horn la tira avant de s’asseoir dessus, faisant signe à Hickney de s’approcher d’un geste à la fois fatigué et autoritaire.
Tandis qu’il s’avançait et que ses yeux s’adaptaient à l’obscurité, Hickney distingua sur sa droite et sur sa gauche rangée sur rangée d’étagères d’entrepôts en métal de trois mètres de haut. Des cartons de cigarettes de contrebande et de whiskey canadien y étaient empilés et semblaient s’élever à l’infini dans un noir d’encre. Plus loin, une autre étagère était chargée exclusivement de fours à micro-ondes encore dans leurs caisses d’expédition. Des tronçonneuses, des pièces détachées pour voitures, de l’outillage électrique pillé Dieu sait où, tout cela soigneusement disposé, avec une étiquette attachée par un fil métallique très fin. Sur une étagère basse couverte d’un luxueux feutre vert, des bijoux luisaient par intermittence sous les ampoules qui se balançaient. Il prit une très vieille montre de femme et la leva à la lumière – les initiales gravées étaient à peine discernables, la fine couche d’or du bracelet disparaissait, usée par une longue utilisation – et il évalua au creux de sa paume le poids d’une perte incommensurable.
L’inventaire penchait nettement en faveur des armes à feu. Il y en avait peut-être une centaine, de toutes sortes. Hickney s’arrêta pour examiner un 300 Weatherby Magnum, à la crosse minutieusement quadrillée, le métal aussi chatoyant que de l’hématite polie, d’une valeur qu’il savait être supérieure à ce qu’il gagnait en deux mois. Il y avait d’autres carabines de chasse, des pistolets, des fusils. Il ralentit également devant un étalage en tubes métalliques où deux douzaines au moins de fusils automatiques AR-15 noir mat étaient disposés, debout et bien alignés comme des rangées de maïs. Enfin, installée en hauteur sur une plateforme spéciale juste au-dessus du fauteuil de Horn, comme une pièce exposée dans un musée militaire, une mitrailleuse calibre 50 sur trépied pointait son long canon menaçant vers le bas, en direction de la poitrine d’Hickney.
Comme les orifices des canons eux-mêmes, les yeux de Horn suivirent Hickney tandis qu’il faisait demi-tour et revenait sur ses pas jusqu’aux étagères des armes tactiques. Il resta longtemps à les regarder et au bout d’un moment, ce n’était plus elles qu’il voyait, mais d’autres comme elles, accrochées dans le dos des hommes de Van Zyl, lors de ce matin glacial, des mois auparavant. Quand Horn l’appela, son cœur battait à tout rompre et il avait la bouche sèche. Il retourna se présenter, tel un élève qui a fait l’école buissonnière, devant Horn qui fronçait les sourcils.
— Je n’ai pas besoin de te dire, n’est-ce pas, Hickney, qu’un seul mot de toi à qui que ce soit, où que ce soit, sur mon petit commerce ici, aurait des putains de conséquences ? Oui, des putains de conséquences.
Il n’était pas très grand, mais il avait pris une dizaine de kilos en prison, et ses bras et ses épaules saillaient sous la chemise faite sur mesure, et ses cheveux, parfaitement lissés en arrière luisaient comme un casque sous la lumière.
— Je ne comprends pas de quoi tu parles, répondit Hickney. Je ne vois rien.
— Tu ne vois rien, répéta Horn. C’est bon pour toi. Excellent.
— Mais bon Dieu. Ça vient d’où, tout ce matériel ?
— Joue pas au con, dit Horn. T’as pas entendu ce que je t’ai dit ? T’en sais déjà plus que tu ne devrais, pour ta propre sécurité.
Il était assis légèrement en avant, sur la chaise du pasteur, les mains étalées sur l’épaisse plaque de bois de l’autel. À chaque majeur, il portait une bague ornée d’une pierre précieuse de la taille d’un gland, et ces pierres chatoyaient comme des braises dans la pénombre de l’abside. Il avait enduré deux ans d’ennui et de travaux abrutissants, arrachant des rangées de pommes de terre atteintes de mildiou dans les potagers de la prison tel un esclave, avec, toujours là comme son ombre, la menace d’un viol dans les douches, ou, sous le soleil dans la cour, pendant une partie de basket, de l’éclat d’un manche de cuiller rendu tranchant ou d’un tournevis pointé sur son ventre. Les épiscopaliens avaient été expulsés de leur église par un incendie et condamnés à l’errance comme les tribus d’Israël, mais à sa sortie, Eddie Horn était revenu chez lui et il avait pris un nouveau départ, inaugurant à la place des épiscopaliens une nouvelle église, avec un conseil paroissial de voleurs et de mécréants zélés, et un nouveau dieu qu’il avait forgé à froid sur l’enclume de sa rage et de son amertume au cours des nuits interminables qu’il avait passées à l’ombre.
Il souleva légèrement ses paumes de la table, puis il les reposa.
— Donc, Hickney est ici, dit-il, venu m’apporter des nouvelles du monde. Et à voir sa mine, je devine qu’elles sont pas bonnes.
— C’est Anna qui m’a demandé de venir.
Horn remonta sa manche et jeta un coup d’œil au cadran d’une énorme montre.
— On perd du temps, va à l’essentiel.
— C’est au sujet de Sissy. Elle pense que Sissy est malade.
— Estell, dit Horn. C’est Estell, comme ma mère.
— Estell, alors. Anna dit qu’elle a des crises.
— Elle était infecte de toutes les façons imaginables, mais je lui devais bien ça.
Hickney le regarda sans comprendre.
— Ma chère et tendre mère, dit Horn avec amertume. Sous terre à moins de deux cents mètres d’ici. J’ai donné son nom à ma fille.
— Je n’en savais rien. Mais voilà, Anna s’est dit que la tribu paierait pour que Sissy puisse voir un docteur.
Horn lui jeta un regard mauvais.
— OK, Estell, donc, dit Hickney. Pour qu’elle puisse voir un docteur. Anna s’est dit, qu’il faudrait qu’elle soit membre, que les filles soient officiellement enregistrées en tant que membres de la tribu.
— Si elle était restée ici, il n’y aurait pas de problème.
— Est-ce qu’il y a un problème, là ? Elle est toujours ta fille.
— Tu ne serais pas venu ici pour me faire la leçon, dis, Hickney ?
— Je voulais juste rappeler les faits.
Horn ricana.
— Oh, tu voulais juste rappeler les faits.
Il était assis, sa silhouette fortement contrastée, et alors que l’obscurité au-delà de cette flaque de lumière était absolue, l’ampoule jaune nue donnait l’impression qu’il avait la jaunisse, et il se tourna vers sa gauche pour s’adresser aux ténèbres.
— Il dit qu’il voulait rappeler les faits.
Comme s’il avait reçu une réponse agréable, il hocha la tête, puis revint à Hickney.
— Et tu connais les faits en ce qui me concerne, Hickney ? Vingt-sept mois dans ce trou à rats, et ça ne serait pas arrivé si elle ne m’avait pas laissé tomber. C’est ça, les faits en ce qui me concerne.
— Ça ne me semble pas juste.
Horn tourna la tête sur le côté de nouveau et dit :
— Il pense que ce n’est pas juste. Il voulait rappeler les faits.
Répétant les mots sérieusement dans l’obscurité, comme s’il y avait quelqu’un, là, près de lui. Comme si, après les innombrables heures solitaires passées dans sa cellule, l’obscurité avait acquis une forme et une substance, un golem pour partager ses angoisses de minuit et encourager ses plans de vengeance, et qu’il convoquait encore une fois pour le prendre à témoin de nouvelles fausses accusations dirigées contre lui, de nouvelles graves injustices. Les fautes n’étaient pas de son fait, c’était clair. Comme les esprits malins qui s’en prenaient à ses ancêtres pendant une éclipse et une sécheresse, la malchance s’était abattue sur lui sans raison et sans justification.
Même dans la lumière chiche, Hickney pouvait voir que l’autel était de toute beauté, l’antependium richement sculpté de vrilles et de feuilles, avec une colombe en chêne planant au-dessus de mains jointes en prière. Curieusement, il avait été épargné par l’incendie, mais seulement pour avoir les pieds sauvagement coupés, vraisemblablement à la tronçonneuse. Quand il releva les yeux, Horn le regardait d’un air hargneux.
— Alors t’es venu ici par bonté d’âme, c’est bien ça ? Une mission humanitaire ?
— Elle a dit qu’elle ne pouvait pas venir ici et j’ai dit que je le ferais, c’est tout.
— Y aurait pas un autre enjeu pour toi ? Ou tu viens juste ici pour montrer quel bon petit Blanc plein de courage tu es ? On dirait que la dernière fois ça ne t’a pas trop bien réussi.
— Je n’essaie pas de prouver quoi que ce soit.
— Alors qu’est-ce que tu as à y gagner ? Je suis pas stupide. Personne ne fait rien pour rien. Y a toujours un motif.
— C’est juste ta fille, répondit Hickney. Si toutefois c’est un motif.
— T’essaierais pas de mettre enfin un pied dans la place ?
Des petits oiseaux, invisibles dans l’obscurité au-dessus d’eux, pépiaient et voletaient et il entendait rire les hommes de Horn dans la cour.
Comme il ne disait rien, Horn reprit :
— Bon, alors, à quoi ça ressemble ? Ces crises ?
— Moi, je n’en ai pas vu. Anna dit qu’elle s’évanouit un instant et devient toute raide, mais ses yeux restent ouverts et elle ne peut pas parler.
Horn accueillit ces informations sans rien manifester. Il s’adossa contre le velours de la chaise et se mit à faire tourner ses bagues, d’abord l’une, puis l’autre, comme s’il composait la combinaison d’une serrure. Au bout d’un moment, il dit :
— Et Jimmy ?
— Ça va. Il boit plus qu’avant. Il est dur avec Anna.
— Et avec toi aussi, Hickney, je me trompe ?
— Je fais pas attention.
Horn eut un rire moqueur.
— C’est ça le truc tordu avec toi. T’as jamais fait attention.
— Bon, alors ? Je peux dire à Anna que c’est réglé ?
Horn devint silencieux, ses mains se figèrent sur la table de l’autel. Il répondit sans lever les yeux.
— Elle pense qu’elle a gagné, hein ?
— Gagné ?
— Ouais, gagné. Autrement dit, elle l’a emporté sur moi. Mais Eddie Horn ne perd pas, tu comprends ? J’aurais pu la reprendre n’importe quand, mais je lui ai rendu sa liberté. Je l’ai laissée partir. C’était ma décision.
— Elle n’a jamais rien dit de tel, Eddie. Je ne pense même pas que ça lui viendrait à l’idée. Elle essaie juste de repartir sur des bases saines.
— Ce qui veut dire ? Que je l’avais rendue malsaine ? (Horn ricana.) Elle est bonne, celle-là. C’est la meilleure !
— Je n’ai pas dit ça.
— Tu n’as pas besoin de remuer les lèvres pour que j’entende quelque chose.
— Alors, je lui dis quoi ?
Un mince rayon de lumière venant de la fenêtre, filtrant entre les panneaux mal joints, avait progressé sur le sol pendant qu’ils parlaient et à présent, il tombait avec éclat en travers de l’autel. Horn y plongea les mains et resta un long moment à contempler la soudaine splendeur de ses bagues.
— Dis-lui que je ne le ferai que si elle vient ici, finit-il par déclarer. Elle vient ici et elle amène les gamines.
— Je ne pense pas qu’elle fera cela, Eddie.
— Dis-lui ce que j’ai dit. C’est mon offre.
— Si tu les régularisais auprès de l’IHS2, elle pourrait les emmener à la clinique de Billings ou de Great Falls. Ça serait bien plus facile pour elle.
— Facile ? J’en ai rien à foutre que ce soit facile. C’est le marché que je propose. Y en aura pas d’autre.
— Je peux lui en parler.
— Fais donc ça.
Horn commença à se lever de son ersatz de trône et la conversation sembla terminée.
— Autre chose, Eddie, dit Hickney. Pendant que je suis là.
Horn se rassit en soupirant et leva les yeux au ciel.
— J’ai une affaire à faire tourner, Hickney. Tout ce matos n’arrive pas ici tout seul.
L’idée était extravagante, Hickney le savait, et ce n’est que bien plus tard qu’il considérerait ses implications et la facilité avec laquelle il avait intégré dans son plan un criminel sociopathe qui, au mieux, serait resté indifférent si les hommes à l’extérieur l’avaient conduit dans un coin perdu de la réserve et lui avaient tranché la gorge. Il avait toujours été prudent, il n’avait jamais rien fait à la hâte. Il pouvait très bien hésiter pendant un mois avant de choisir quelle paire de bottes il allait acheter, mais là, en moins de dix minutes, il avait pris une décision qui allait tout changer, et pour toujours.
— Ça fait un tas d’armes à feu, dit-il.
— Ça fait un tas de toutes sortes de choses.
— Un tas de fusils automatiques.
Horn lui lança un regard soupçonneux.
— Ouais, et alors ?
— Et tu te les procures comment ?
— Je t’ai déjà prévenu, en ce qui concerne les questions, Hickney.
— Je sais, je sais.
Hickney s’approcha de la table et il était sur le point de poser les mains pour s’appuyer dessus, mais l’expression de Horn l’en dissuada.
— Mais écoute-moi jusqu’au bout. Il y a des choses qui se passent par chez nous que tu pourrais trouver intéressantes.
Ils discutèrent pendant encore une demi-heure. À un moment, Boss Ribs entra et s’avança vers eux, mais Horn lui fit signe de partir. À deux reprises, il interrompit Hickney pour demander des clarifications, puis il se cala dans son fauteuil, les yeux fermés, les mains jointes comme pour prier et pressées contre son menton. Quand Hickney eut terminé, il resta assis en silence pendant une bonne minute, puis il ouvrit les yeux et les leva vers le plafond. Comme s’il communiait avec son confident secret de la prison, à présent perché en hauteur parmi les chevrons noircis, au bout d’un moment, il sourit. Hickney se faisait une petite idée du genre de chose susceptible de faire sourire un type tel que Horn, et immédiatement, il sentit au creux de l’estomac les affres glacées de l’appréhension.
Horn bascula légèrement en avant et sortit de sa poche arrière un gros portefeuille attaché à une chaîne et préleva d’une énorme liasse un billet de vingt dollars. Il prit un stylo et écrivit quelque chose sur le billet avant de le tendre à Hickney entre deux doigts comme si c’était une carte de visite.
— Mon numéro, Hickney. Fais gaffe à la façon dont tu t’en sers. Je dis ni oui ni non à cette affaire, mais n’oublie pas, il se passera rien si elles ne viennent pas ici.
Quand Hickney sortit, les trois hommes se tenaient contre le pick-up quasiment dans la même position qu’à son arrivée. Derrière les verres impénétrables, il ne pouvait pas dire dans quelle direction ils regardaient, ni même s’ils avaient des yeux. Il imagina des puits noirs au fond desquels il apercevait la flamme bien réelle de leur haine. Quand il fut à mi-chemin dans l’allée de gravier, Boss Ribs l’appela.
— Ton cul est dans ce bus dans deux heures, ducon.
Il s’arrêta, puis repartit, tandis que le rire des Blackfeet résonnait sur les murs de pierre grise de l’église comme une rafale de coups de feu.
___________________
1Napikwan : terme utilisé par les Blackfeet pour désigner les Blancs.
2 IHS : Indian Health Service. Organisme fédéral chargé des programmes de santé destinés aux Amérindiens.
OceanofPDF.com