Trop loin de Dieu
Chapitre 22
EN silence, il longea la haie de caraganiers à l’abandon, ramassant des papiers sales qui s’étaient accumulés là et les fourrant dans ses poches. Dans l’obscurité, il faillit trébucher sur un raton laveur qui se dressa sur ses pattes de derrière en sifflant et montra les dents d’un air méchant avant de détaler. Puis, tel un cambrioleur ou un voyeur, il fit le tour de la maison vide du 110 Fife Street, collant son nez à la vitre de chaque fenêtre sur son passage. Il aurait besoin de rideaux, d’une nouvelle moquette. Il s’autorisa à imaginer l’emplacement des meubles, la couleur de la nouvelle peinture. Il taillerait la haie au carré et bien droite, comme un mur maçonné.
Quand il se réveilla un peu plus tard, courbaturé et transi dans son pick-up, à part une seule lumière à la fenêtre de Vernon Dupui, le voisinage était plongé dans le noir et un vent glacé s’était levé en provenance de l’est. Comme une silhouette découpée en papier, le vieil homme se tenait immobile derrière la vitre, une tasse et sa soucoupe posées sur la paume de sa main, la chaude lumière jaune répandue autour de lui. À mi-distance du carrefour suivant, un réverbère se ralluma, puis s’éteignit de nouveau. Hickney n’était pas sûr de l’heure, mais il savait qu’il était très tard, et il ne pouvait qu’essayer de deviner ce qui avait chassé le vieil homme de son lit – une douleur ancienne, des souvenirs à fendre le cœur. Il resta ainsi longtemps, attendant que Dupui ait quitté son poste solitaire et éteint ses lumières, puis il démarra, tandis que le réverbère continuait à clignoter en rythme, comme s’il émettait un message codé urgent qu’Hickney était censé déchiffrer.
L’après-midi précédant le bal du lycée, il se trouvait avec les autres garçons dans l’ancienne gare, l’étroite salle aux airs de caserne plongée dans la pénombre, même en cette journée ensoleillée de printemps. L’embranchement par lequel le train arrivait jusqu’à cette gare avait été abandonné vingt-deux ans plus tôt, à une époque où aucun de ces garçons n’était encore né, et les rails couverts de rouille avaient pratiquement disparu sous le sable et les herbes folles. À l’intérieur, il y avait encore quelques vieux bancs durs, un tableau noir avec les horaires au mur. À un clou, près du guichet barré, une visière était accrochée comme si un employé allait venir la prendre avant l’arrivée du prochain train et la fixer sur sa tête. Sur tout un mur, étaient alignés des casiers en bois sans portes où avait élu domicile une délégation de chats sauvages consanguins. Assis dans leurs compartiments, ils regardaient les garçons comme des volailles malveillantes dans une basse-cour.
Le stand de cirage de chaussures de Vernon Dupui était là depuis l’ouverture de la gare ; il avait été expédié par bateau à aubes et attelage de bœufs depuis Saint-Louis, dans le Missouri et, sous le regard des garçons, Vernon épousseta les sièges en cuir craquelé, étala ses boîtes et ses brosses, puis il se tourna et hocha la tête d’un air solennel, et pendant l’heure et demie qui suivit, ils grimpèrent sur les sièges deux par deux pour se faire cirer les chaussures et entendre le sermon habituel du vieil homme sur le comportement qui sied à de jeunes gentlemen. Il s’adressait aux garçons avec beaucoup de sérieux et de gravité. Il les avertissait que leurs cavalières étaient une charge d’un genre très particulier. Ils devaient les aider avec leurs sorties de bal, tirer leurs chaises. Coincer sa serviette de table dans son col, leur dit-il, c’est signe qu’on est un balourd et un idiot, et ça mettrait certainement votre jeune demoiselle mal à l’aise.
L’histoire, se souvint Hickney, sembla venir comme ça, sans raison particulière. Les garçons plaisantaient et faisaient les imbéciles en attendant leur tour et pendant un bref intervalle de silence, tandis qu’ils riaient et tiraient sur la manche de leur veste, le vieil homme, qui était courbé au-dessus d’une chaussure, se redressa complètement. Il inclina la tête d’un côté et ferma les yeux comme s’il entendait quelque chose au loin et voulait qu’ils l’entendent, eux aussi. Avant même qu’il ait commencé à parler, ils se figèrent et le dévisagèrent. Il leur fallut un moment pour comprendre qu’ils étaient devenus invisibles, que ce vieil homme était maintenant très loin d’eux.
Plus tard, Hickney se demanda ce qui avait déclenché ça. Les grondements et le vacarme provenant de grosses machines dans la rue ? L’odeur de détritus en train de brûler ? Il n’était pas sûr que le vieil homme lui-même aurait pu le dire. Une clé quelconque, insignifiante, pour ouvrir la porte de la mémoire.
Il se tenait comme pétrifié sous l’unique lumière encore en état de marche, des papillons de nuit, trompés par la pénombre perpétuelle des lieux, se heurtant à l’abat-jour en fer-blanc. Il dit qu’ils étaient épuisés. Il dit qu’ils étaient tous morts de fatigue, qu’ils n’étaient plus eux-mêmes. Ils se traînaient péniblement avec leurs boîtes de munitions jusqu’en haut de pentes parsemées de trous d’obus, puis ils avaient fait une halte pour manger dans une zone massivement bombardée, au milieu des cadavres des Japonais, carbonisés et mutilés. Au bord d’un cratère, un soldat ennemi était mort à quatre pattes, puis il avait dû être brûlé par des hommes équipés de lance-flammes qui s’étaient déployés après le tir de barrage.
— La terre fumait encore, dit le vieil homme. Plus rien ne dépassait la hauteur de vos genoux, à part deux ou trois souches d’arbres et ce Jap mort, et lui aussi, il était tout fumant.
Les deux garçons installés sur les marchepieds se penchèrent en avant dans une attitude de prière, tandis que les autres s’avançaient pour se regrouper, tous faisant penser à des participants à une séance de spiritisme, respirant à peine. Les papillons de nuit cliquetaient faiblement au-dessus des têtes. Le vieil homme poursuivit d’une voix douce et comme venue d’ailleurs. Il décrivit les dents jaunes grimaçantes du soldat mort, les yeux liquéfiés, comme de la soupe, dans leurs orbites. Là où son uniforme et sa chair avaient été mangés par le feu, la courbure sinueuse de sa colonne vertébrale.
Ils prirent leur repas en compagnie du mort, puis ramassèrent leurs boîtes de munitions et repartirent. De la fumée montait du sol, ce qui restait des arbres, de simples souches, était déchiqueté comme des dents brisées. Un ami de Vernon donna un coup de pied au soldat mort, rôti à quatre pattes et dit “Abruti d’enfoiré, il sait même pas mourir dans la bonne position”. Il posa sa boîte de ration vide sur le dos du cadavre comme s’il mettait la table. Cela fit rire les autres et, au passage, ils posèrent tous leur boîte de ration sur le corps fumant, chacun à son tour lui donnant un coup de pied.
— Le garçon qui avait fait ça, c’était comme un frère pour moi, poursuivit Dupui. Le lendemain, on a été touchés par des mortiers et quand ça a été fini, je l’ai vu étendu par terre, tranquillement, on aurait dit qu’il dormait, mais il n’avait plus de tête. Il n’y avait même pas de sang. C’était comme s’il l’avait mise ailleurs par erreur.
Déjà mal à l’aise dans leur costume de seconde main avec leur cravate qui leur serrait le cou, les garçons riaient nerveusement et se poussaient du coude. Un des plus jeunes contemplait ses chaussures brillantes et ne levait pas les yeux. Dupui était dans une sorte de transe, son chiffon tournait mécaniquement dans la boîte de cirage. Il était redevenu un marine de vingt-deux ans dans un Gethsémani lointain. Il avait aligné ses boîtes avec les autres. Son visage noir et torturé luisait d’un éclat paludique sous le néon de la gare.
Un des garçons, arrivant en retard, entra tout souriant dans la salle, vêtu d’une veste sport qui laissait apparaître ses poignets osseux et il avait sous le bras une paire de chaussures appartenant à son père. La porte, en se refermant avec un claquement, ranima le vieil homme et il cligna des yeux, arraché brusquement des feux de l’enfer de Peleliu. Levant les yeux, il se passa le bout de sa manche sur le front et fit signe au nouvel arrivant de prendre place sur l’estrade dans la gare, qui l’ancra de nouveau dans le monde bien tranquille de son vieil âge.
— Dépêchez-vous, maintenant, dit-il.
Hickney resta à l’écart, laissant les autres passer et il aurait bien voulu parler avec lui, mais le vieil homme les chassa tous d’un geste.
— Allez, les garçons, filez. Et ne klaxonnez pas dans l’allée. Vous entrez et vous prenez la jeune demoiselle par le coude bien gentiment et vous l’escortez jusqu’à votre automobile.
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