Trop loin de Dieu
Chapitre 45
JUSTE à l’extérieur de la ville, il trouva les restes d’un cerf mulet éparpillés sur la route, mais il ne s’arrêta pas. Dans son rétroviseur, il vit deux corbeaux apparaître comme par magie, sortant de l’étendue blanche et vierge pour descendre se disputer les bribes sanguinolentes. Arrivé à Bench Road, il tourna et poursuivit pendant quatre ou cinq kilomètres à l’intérieur des terres, jusqu’à un endroit où la route faisait un virage serré vers le nord, et il força le passage à travers l’amoncellement que le chasse-neige avait fait, puis il coupa le contact dans le fossé.
La veille au soir, il avait de nouveau appelé Eddie Horn, utilisant le téléphone du bureau du motel, et ils avaient mis au point les détails d’un plan ébauché des mois plus tôt dans l’église désacralisée de la réserve. À ce moment-là, l’idée lui avait paru floue et extravagante, et il s’était dit qu’elle ne déboucherait sur rien de concret.
— Elles viennent ? demanda Horn.
— Ouais, je crois. Mais Anna semble avoir peur. De quoi pourrait-elle bien avoir peur, Eddie ?
— Bon sang, il leur arrivera rien.
— C’est ta garantie ?
Horn poussa un long soupir dans le téléphone.
— C’est notre accord, Hickney. Tu le sais. Tu les mets, elle et les gamines, dans le bus.
— Et tu les inscris pour qu’elles bénéficient de l’IHS ?
— Bordel, qu’est-ce que j’ai dit ? Je l’ai pas déjà dit, ça ?
— Si. OK.
Il ferma les yeux et appuya dessus avec ses doigts, l’expression d’intense consternation sur le visage d’Anna qui le hantait depuis la dernière fois qu’il l’avait vue revint flotter dans l’obscurité.
— Dès que les examens sont terminés, elles reviennent, d’accord ? Ça ne devrait prendre qu’une journée, deux tout au plus.
— Ouais, bon Dieu. Je crois que ça aussi, je l’ai dit.
— Très bien.
Horn s’était écarté du téléphone et Hickney put l’entendre parler à quelqu’un, mais les voix étaient assourdies et indistinctes.
— Encore une chose, reprit Horn quand il revint. Il faut que tu ailles examiner cet endroit.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Quel endroit ?
Horn fit entendre son exaspération.
— Là où se trouvent ces cinglés. Si je descends là-bas, j’ai besoin de bien plus d’informations que ce que j’ai actuellement, alors il faut que tu ailles examiner ça de près.
— Je sais qu’ils ont des flingues. Je te l’ai dit. Là-dessus, il n’y a aucun doute.
— Tout ça c’est bien joli, mais ils vont pas me les apporter, hein ? Faut que tu ailles… comment vous appelez ça, vous, dans l’armée ? En reconnaissance ? Tu y vas et tu observes bien les lieux. Combien de types il y a ? Et tout ce matos… il est où exactement ? Où ils fabriquent la came, tout ce bordel. Où ils dorment. La disposition des lieux.
Depuis qu’il avait parlé à Donny, deux jours plus tôt, l’idée d’aller jeter un coup d’œil au camp de Van Zyl n’était pratiquement pas sortie de son esprit et à dire vrai, il y pensait même depuis un certain temps. La voix d’Eddie Horn n’était qu’une amplification du murmure dans sa tête, un murmure qu’il avait étouffé jusque-là. Le bureau était vide, mais il tourna tout de même le dos au comptoir et parla encore plus bas.
— Je ne peux pas aller là-haut, débarquer comme ça et fouiner partout. Ce n’est pas si simple. Ils ont installé un poste de garde au bout de la route qui mène chez eux, maintenant. C’est à au moins trois kilomètres de l’autre route la plus proche et il y a plus de cinquante centimètres de neige, là-haut.
Il se rendit compte trop tard qu’il n’avait fait qu’exprimer ses craintes à haute voix et quand Horn ricana avec impatience, il se sentit ridicule.
— Écoute, Hickney, fais juste ce que tu as à faire.
Il s’assit sur la chaise en plastique, une main sur le front, le téléphone collé à l’oreille. Après un long moment de silence, la voix d’Eddie Horn revint, monotone et claire à travers les crépitements parasites.
— Tu veux que tout leur truc foire, oui ou non ? demanda-t-il. Dis-moi maintenant.
Le signe au néon CHAMBRES LIBRES accroché à la fenêtre juste au-dessus de sa tête grésillait et dehors une neige rouge sang tombait dans cette lumière tremblotante. Il pouvait tout arrêter à cet instant, se dit-il. Après tout, qu’est-ce qu’il s’imaginait être en train de faire ? Il n’avait pas de véritable preuve de quoi que ce soit. L’homme qu’il avait trouvé dans le fossé avait simplement sous-estimé le danger du froid. Vern s’était suicidé, Conrad avait été victime d’un cœur brisé par le chagrin et d’une vie de dur labeur. Le camp n’était rien d’autre que le refuge de marginaux qui extériorisaient leurs frustrations à l’égard d’un monde où ils ne trouvaient pas leur place.
Mais il ne parvenait pas à oublier le visage au sourire narquois du mort, ni les fusils, ni le fait que Van Zyl était probablement fou. Pas plus qu’il n’avait oublié la menace voilée du rouquin lancée à la petite fille, rendue encore plus glaçante par la description que le type du Sud avait faite d’un monde futur dans lequel il n’y avait pas de place pour des enfants comme ceux d’Anna.
Quand Hickney retrouva la parole, la main qui serrait le téléphone était tout engourdie.
— Oui, bon Dieu, dit-il. Oui.
Il avait quitté sa chambre avec simplement un reste de steak pour son petit déjeuner, le café encore fumant dans sa tasse lorsqu’il referma sa porte et tourna la clé, mais pratiquement déjà froid quand il le posa sur le tableau de bord de son camion. De l’autre côté de la rue, le panneau lumineux de la banque indiquait -14 °C. Fais juste ce que tu as à faire, avait dit Horn. Il s’assit dans la cabine glaciale, tandis que le moteur grondait et qu’apparaissait dans le ciel, à l’est, une vague pâleur diffuse. Il essaya de se souvenir d’un moment de sa vie où il avait fait autre chose que ce qu’il avait à faire. Comme si sa vie pouvait être différente et ses choix innombrables, tous aussi faciles à faire et sans plus de conséquences les uns que les autres.
Dans l’aube gelée et silencieuse, il s’assit au bord de la route, resserra les lacets de ses bottes fourrées, enfila ses doublures de gant en laine, puis ses moufles en cuir et s’engagea dans les arbres. Quand il parvint au sommet de la crête, il était en sueur. Il avait de la neige jusqu’à mi-mollet et les amoncellements qu’il ne pouvait pas contourner lui venaient en haut des cuisses. Quelque part, plus à l’intérieur de la forêt, une branche tomba, craquant comme un os brisé en traversant l’étage inférieur, puis il n’y eut plus de bruit, à part le battement sourd et acharné de son cœur.
Il se fraya un passage sur une route forestière inutilisée depuis longtemps et envahie par les aronias et les jeunes pins tordus élancés, et après une demi-heure de lente progression, il s’arrêta de nouveau pour se repérer. Soudain, il se sentit mal à l’aise, l’endroit suscitait en lui un sentiment de vague familiarité, comme quelque chose lui revenant d’un rêve, et il se rendit compte qu’il était venu y chasser le cerf des années auparavant avec son père. Il avait dix ou onze ans, alors. Ils avaient relevé des traces fraîches un peu partout, mais ils n’avaient rien vu et, plus tard, quand il était retourné, frigorifié et épuisé à leur pick-up, son père lui avait reproché d’avoir fait trop de bruit et s’était muré dans un silence glacial pendant tout le retour à la maison.
Il quitta la route et grimpa à travers un bosquet d’arbres noueux et rabougris jusqu’à une crête nue. Là-haut, le vent faisait rage et le sol était dépouillé de tout organisme vivant à l’exception de quelques touffes d’une herbe maigre qui poussaient au milieu des graviers. Deux grandes dalles de granit, incrustées de lichens et criblées de trous qui faisaient penser à des nids d’oiseaux inconnus, s’étaient affaissées l’une sur l’autre comme des pierres tombales renversées, et il se recroquevilla dans l’abri qu’elles formaient. De là, il pouvait voir à des kilomètres. Au loin, plus bas, dans le fond sans arbres de la vallée, quelques voitures miniatures rampaient sur la ligne noire de la grande route qui s’étirait d’est en ouest. La chaîne de montagnes basses à l’est était encore dans l’ombre, les étranges piliers rocheux s’inclinant au-dessus de la forêt bleutée tels les totems d’un culte de tailleurs de pierre préhistoriques. Des corniches de neige saillaient dangereusement en porte à faux au-dessus du précipice et il resta bien en arrière. Passer par ici serait plus facile, mais il serait exposé à la vue, aussi, il redescendit dans le lit de l’ancienne route, au milieu des arbres, et il poursuivit en direction de Porcupine Creek.
Quand la détonation retentit, il avait quitté la partie plane de la route et il grimpait péniblement un talus d’éboulis couvert de neige. Il se retourna vivement en direction de la déflagration et aussitôt ses pieds se dérobèrent sous lui. Il atterrit violemment sur le coccyx et dévala la pente caillouteuse dans ce qui ressemblait presque à une chute libre et finit par heurter la base d’un arbre. Pendant quelques secondes, il resta étourdi et chassa la neige de ses yeux en clignant des paupières, puis avec une sorte de détachement tranquille, il commença à inspecter toutes les parties de son corps à la recherche du trou d’où son sang n’allait pas tarder à jaillir. Ce n’était pas si terrible, partir de cette façon, se dit-il. Il ne sentait rien. Il était couvert de neige de la tête aux pieds après sa chute et il restait assis là, faisant face au sommet de la pente, les jambes coincées sous lui et le dos calé contre l’arbre, attendant calmement le second coup de feu qui l’achèverait.
Comme un oisillon terrible sortant de son nid, une silhouette émergea d’un amas de rochers sur la crête, plus haut, et descendit le versant, un fusil à lunette dans une main qu’il tenait écartée de son flanc. Près du pied d’un arbre, à une trentaine de mètres de l’endroit où Hickney était assis, l’homme se mit à fouiller dans la neige avec sa main libre. Puis il posa le fusil contre le tronc de l’arbre et creusa frénétiquement avec les deux mains, comme un chien, et poussant un cri d’exultation, il brandit à bout de bras les restes d’un écureuil. La balle l’avait pratiquement déchiqueté et ses entrailles fumantes pendaient jusqu’au niveau du coude de l’homme. Hickney avait l’impression que son cœur s’était décroché dans sa poitrine, mais il essaya de retenir sa respiration.
L’homme était vêtu de ce qui ressemblait à un drap de lit crasseux, avec une sorte de capuchon de moine rejeté en arrière, révélant un crâne couvert de bosses et hérissé de poils, et bien qu’il se fût récemment débarrassé de sa queue de cheval miteuse, Hickney reconnut en lui le petit type du Sud. L’homme s’assit dans la neige, sortit l’énorme couteau qu’il avait à la ceinture et commença à découper l’écureuil. Il dégagea les boyaux, les examinant de près tel un aruspice myope, puis les jeta et se pencha de nouveau sur la chose qu’il avait entre les genoux. Dans l’immense silence des bois, Hickney pouvait l’entendre marmonner tout en accomplissant sa tâche.
Quand il se releva, l’homme s’épousseta et jeta un regard circulaire dans la clairière, ses yeux passant rapidement sur Hickney au bas de son arbre sans rien remarquer. Il se pencha pour ramasser l’écureuil, la chose humide et luisante évoquant vaguement une forme humaine, puis il le fourra quelque part sous les plis de sa tenue de camouflage d’hiver souillée. Il fit de même avec la petite peau grise, récupéra son fusil, qu’il accrocha en travers de son dos pour grimper la pente jusqu’à son poste au prix de gros efforts, avant de s’installer au milieu des rochers de la redoute. Une minute plus tard, Hickney l’entendit parler et il se dit qu’il devait y avoir un autre homme avec lui, mais après un instant de silence, la réponse vint, indistincte, dans le brouillard de parasites d’un émetteur-récepteur. Ça grésillait et crépitait. Retenant son souffle, Hickney tendit l’oreille. Il avait heurté l’arbre avec une telle violence que de minuscules cristaux de glace s’étaient détachés et tombaient en averse autour de lui en produisant un léger cliquetis, et quand la radio se tut, il n’y eut plus que ce petit bruit-là.
La neige qui avait constitué une sorte de camouflage commençait à fondre et il sentit le froid humide pénétrer lentement dans ses vêtements. Il s’était mis à claquer des dents et il eut l’impression qu’elles faisaient autant de vacarme qu’un marteau, aussi se força-t-il à serrer les mâchoires. Il était plus ou moins assis sur ses jambes repliées et quand il fut en mesure de les allonger, des picotements coururent dans ses veines au point qu’il dut réprimer un cri de douleur.
Au bas de la pente, il apercevait un petit fossé de drainage, dont l’emplacement était marqué par un liseré de cornouillers et d’aronias au milieu des troncs noirs des pins, et il s’y dirigea, regardant par-dessus son épaule tandis qu’il s’enfonçait sur ses jambes engourdies dans la neige au milieu des arbres. Une fois à couvert, il resta sur le bord du fossé, faisant tournoyer ses bras et trottinant sur place en silence. Il ne sentait plus ses orteils et il se dit qu’il devrait enlever ses bottes pour se frictionner les pieds et faire circuler le sang, mais après avoir tâtonné en vain pendant une minute pour essayer de dénouer ses lacets, il renonça. Le fossé menait dans ce qu’il pensait être approximativement la direction du camp. Il continua à sautiller un moment sur les galets au fond du ruisselet, puis, se courbant sous la voûte formée par les broussailles, il se remit en route dans la tranchée.
Au bout d’un quart d’heure, il grimpa sur la rive où il put se redresser et soulager son dos, mais il se figea immédiatement. Il avait cru entendre des voix. Soulevant le rabat de sa casquette, il écouta attentivement, mais il n’y avait que le vent et les faibles gémissements tourmentés des arbres. Quelque part, le pépiement d’un oiseau. Il se persuada qu’il avait imaginé ces voix, quand, à ce qui lui sembla être moins d’un mètre de lui, un homme se mit à jurer affreusement, les mots noyés par le hurlement soudain d’un moteur qu’on emballe. Il se jeta à plat ventre dans la neige derrière des buissons et resta plaqué, haletant, son cœur martelant le sol. Il avait été à deux doigts de se retrouver dans le camp sans s’en apercevoir.
Dans la clairière, à moins d’une quinzaine de mètres, deux hommes s’affairaient autour d’une motoneige, l’un d’eux à califourchon sur le siège, la main sur la poignée des gaz, tandis que l’autre avait la tête sous le capot du moteur, agitant son pouce vers le haut ou le bas dans un nuage de fumée bleue.
Hickney les observa au-dessus de ses bras croisés, le froid se répandant déjà partout dans ses vêtements humides. Au bout d’un moment, il tourna la tête pour voir les installations, plus loin. De la cheminée du bâtiment principal une fumée d’une blancheur d’os montait tout droit au-dessus des cimes des arbres que le vent courbait sans ménagement. Le vieux bâtiment était très semblable au souvenir qu’il en avait : une forteresse imposante, au toit bas, construite avec de vieux pins ponderosas de plus de vingt mètres, les arbres qui avaient survécu s’élevant au-dessus d’elle en grinçant faiblement dans le vent. Un peu en retrait, au milieu des troncs, il y avait trois baraquements en rondins et, encore plus loin dans les bois, il aperçut une sorte de hangar qui avait l’air récent, couvert et habillé de tôles nervurées et, tout près, un abri trapu en parpaings avec de la terre montant jusqu’en haut des murs, comme une cave à légumes d’autrefois.
Des recrues, la plupart vêtues de treillis ou de tenues de camouflage d’hiver blanches, se déplaçaient entre les bâtiments. Les hommes portaient du bois de chauffage, des caisses de munitions en métal, quelques-uns avec des sacs de sable sur les épaules se traînaient vers ce qui avait l’air d’être une nouvelle tranchée, où ils passaient les sacs à d’autres hommes qui les disposaient de manière à construire un parapet bas. Ceux qui n’étaient pas au travail étaient équipés d’armes à feu diverses – des fusils accrochés dans le dos, des armes de poing dans des étuis attachés à leur cuisse comme les bandits du Far West, jadis – et formaient de petits groupes épars, et ils fumaient en discutant tranquillement. Il identifia quelques visages, mais la plupart de ces hommes lui étaient inconnus. Sipe Malvern émergea du bâtiment en tôle, portant une combinaison de protection jetable, ainsi qu’un masque respiratoire baissé autour du cou, et un moment plus tard, il fut rejoint par le rouquin. Cela faisait deux mois qu’Hickney ne l’avait pas vu et son cœur s’accéléra en le revoyant. Comme si quelque chose dans l’apparence ou le comportement de cet homme le distinguait et proclamait qu’il était particulièrement mauvais, Hickney l’examina attentivement, mais il finit par se dire qu’il ne paraissait ni meilleur ni pire que n’importe quel autre.
Malvern renversa la tête en arrière pour suivre du regard le mince filet de fumée qui s’élevait au-dessus de la cheminée de l’édifice principal, puis il jeta sa cigarette, fit un signe du menton au rouquin et ils regagnèrent l’intérieur.
Avec regret, Hickney reconnut un garçon de ranch d’à peu près son âge avec qui il avait eu des relations amicales pendant des années. Comme les autres, il portait un uniforme et il avait un fusil à l’épaule, mais il se tenait un peu à l’écart, l’air mal à l’aise et pas à sa place, les yeux en mouvement, une main frottant sans cesse les poils de son crâne rasé.
Hickney compta dix-neuf hommes. Avec Van Zyl et le gnome du Sud, cela portait le nombre à vingt et un. Il n’avait aucun moyen de savoir s’il y en avait d’autres à l’intérieur, mais à part le hangar en tôle où Malvern et le rouquin travaillaient, il ne voyait aucun signe d’activité dans ces bâtiments.
À cet instant précis, le sergent apparut à la porte de l’un des baraquements et lança un regard mécontent en direction des deux hommes qui travaillaient sur la motoneige. Traversant la clairière à grandes enjambées, il s’adressa à eux à quelques pas de distance. Ils se mirent à une vague sorte de garde-à-vous. Le moteur haletait irrégulièrement, le sergent cria presque pour couvrir le toussotement et quand il s’éloigna, les deux hommes continuèrent à fixer sur son dos un regard éteint de bovin. Puis ils se tournèrent l’un vers l’autre en secouant la tête, l’un d’eux s’essuya les mains sur un chiffon crasseux et traversa le camp d’un pas traînant avant de s’enfoncer dans l’abri bas. Il en ressortit avec deux fusils semi-automatiques AR-15 qu’il tenait par le canon, et dont il plantait les crosses dans la neige comme des bâtons de ski en revenant vers la motoneige, sur le siège de laquelle il posa les armes. Ils regardèrent en direction du bâtiment principal où le sergent avait disparu, secouèrent de nouveau la tête, puis se remirent au travail.
Une demi-heure plus tard, quand ils posèrent leurs outils et accrochèrent leur fusil dans le dos pour se diriger vers le vieil édifice, Hickney commença à ramper tout doucement en arrière. Il était presque paralysé par le froid. Dans le fossé peu profond du ruisselet, il se mit sur les genoux pour jeter un coup d’œil en arrière et s’aperçut avec frayeur que la forme de son corps restait parfaitement imprimée dans la neige sur la rive. Il resta à genoux, tremblant au milieu des pierres du lit gelé, se demandant s’il devait retourner effacer son empreinte, lorsqu’une cloche sonna trois fois. Pensant qu’il pouvait s’agir d’une alarme, il s’aplatit de nouveau, le visage dans la neige, osant à peine respirer. Au bout d’un moment, n’entendant rien d’autre, il se releva sur les genoux et les mains et grimpa ainsi à quatre pattes sur la rive opposée pour disparaître dans la couverture dense des broussailles.
Il refit le trajet inverse comme en transe, trébuchant dans les trous des empreintes qu’il avait laissées en venant, ne sentant plus ses pieds qui lui paraissaient aussi lourds que des parpaings. Il fit un large détour pour contourner la redoute et, avec un immense soulagement, il finit par rejoindre la surface plane de la route à quelque cinq cents mètres au-dessus de son camion.
La chaleur de la cabine avait un effet anesthésiant et il n’arrêtait pas de s’assoupir tandis qu’il descendait de la montagne. La chaussée était très cahoteuse et en arrivant près de la grande route, le camion fit un bond sur le côté, ce qui le réveilla en sursaut, juste à temps pour qu’il enfonce la pédale de frein au bord même de l’asphalte. À deux pas de son pare-chocs, une bétaillère chargée passa en trombe, et il demeura ainsi, les mains crispées sur son volant, les deux pieds toujours appuyés sur la pédale de frein, tandis qu’un tourbillon de poussière et de neige dans le sillage du semi-remorque s’abattait en sifflant comme une malédiction sur le capot de son pick-up.
Il resta sous la douche jusqu’au moment où l’eau commença à être froide, puis il sortit, s’essuya avec l’une de ses fines serviettes et mit un caleçon long propre et d’épaisses chaussettes et se laissa tomber dans son lit. Sa fenêtre obscure pleurait des larmes visqueuses qui formaient une flaque et gelait sur le rebord. Dans la cour, sur le côté, le chien noir tira sur sa chaîne, la faisant racler sur le seuil de sa misérable cabane, et aboya une fois au passage d’une voiture, avant de se retirer sur sa couche en gémissant.
Les mains croisées sur sa poitrine, Hickney était étendu dans la posture d’un mort que l’on expose à ceux qui viennent le pleurer. Il avait été gelé et mouillé pendant près de six heures, et même à présent, enveloppé de toutes ses couvertures, avec le radiateur chauffant en permanence, le froid de la montagne ne quittait pas ses os.
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