Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 15 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 15

 

SUR la rive au-dessus du ruisseau, à deux rues de la maison de Jimmy, ils s’allongèrent dans la verdure, avec la terre chaude et sèche contre leur dos et le chant lointain des oiseaux dans les oreilles. Le chat les avait suivis à distance et il rôdait tout près dans les hautes herbes. Quand, des années auparavant, Hickney avait été affecté à la platitude nue et industrielle d’une base militaire au Kansas, le souvenir du paysage qu’il avait maintenant devant les yeux – la rive herbue, le ruisseau, les falaises et les collines et, beaucoup plus loin, la suggestion bleu pâle des montagnes – avait été comme une carte postale qu’il gardait dans sa poche et qu’il consultait sans cesse afin d’alléger le mal du pays qui le rongeait. Un jour, il avait essayé de partir, de recommencer quelque chose ailleurs, mais très vite il s’était aperçu que tout ce qu’il possédait au monde était ici et qu’il n’y avait pas d’autre endroit pour lui.

— Ça fait un moment, dit Jimmy.

— Je dirais une année, ou plus.

— Bon alors, qu’est-ce qui se passe ?

— Il ne se passe rien, répondit Hickney. Faut qu’il se passe quelque chose ?

— Non, mais d’habitude, quand on vient ici, c’est que tu veux parler d’un truc important.

— Eh ben, pour autant que je sache, c’est juste nous deux allongés ici.

— Très bien.

Jimmy arracha un brin d’herbe et le mit dans sa bouche. Le chat se tapit près de lui, agitant la queue, les yeux fixés avec méchanceté sur quelque chose dans l’herbe.

La cabane d’Hickney n’était pas à plus de trois cents mètres en contrebas, dans l’enchevêtrement des broussailles et des arbres, et bien que sachant où elle était située, il ne pouvait pas la voir. Le ruisseau lui-même était à peine visible, ne faisant miroiter des reflets métalliques qu’ici ou là à travers l’épaisse végétation.

— J’ai un petit lit dans la cabane maintenant, au cas où tu aurais envie d’y aller. On pourrait y passer la nuit, griller deux steaks. Boire quelques bières.

— Et je suis censé y aller comment ? demanda Jimmy.

— C’est pas si loin. Tiens, tu peux pratiquement la voir d’ici. Et tu te débrouilles mieux sur tes jambes maintenant. Bon sang, la dernière fois que tu as essayé c’était il y a au moins dix ans.

— Je sais où elle est, et j’irai pas.

— Très bien. C’était juste une idée. Pas la peine de faire ta tête de cochon pour ça.

Une nuée de sauterelles s’éleva sans raison particulière et s’abattit en crépitant furieusement autour d’eux. Le chat en coinça une contre la jambe de Jimmy et se mit à la manger avec une grande délicatesse. Jimmy l’observa en souriant.

— J’ai vu Bud l’autre jour, dit Hickney, et il m’a demandé comment tu allais.

Jimmy se laissa retomber en arrière en gémissant.

— Ah, ça y est, ça vient.

— Sois pas bête.

— Je savais que ça allait venir.

— Y a rien qui vient, bon Dieu. Je dis juste que Bud m’a demandé comment tu allais. Il y a quelque chose de mal à ça ?

— Non, répondit Jimmy en lançant à Hickney un regard méfiant, les yeux plissés. J’imagine que non.

— Non, mais tu vois, il y avait quand même quelque chose de mal parce que j’ai été obligé de lui mentir. Il m’a demandé si tu allais bien, si tu utilisais tes jambes. Bien sûr, Bud, que je lui ai dit. Évidemment. Bon sang, j’étais trop gêné pour lui dire la vérité. Des tas de gens, en plus de Bud, ont financé ces trucs-là. Il me semble que le moins que tu puisses faire, c’est les utiliser.

— Je les utilise.

— Toutes les deux.

— J’ai rien demandé à personne, répliqua Jimmy sur un ton maussade.

— Non, dit Hickney. C’est un fait. Tu n’as rien demandé à personne, mais ils ont tout de même participé. Et dis-moi où tu serais sans eux. Dis-moi un peu.

Jimmy fit un effort pour se soulever sur ses coudes et il s’assit afin de contempler ses fausses jambes, ses chaussettes tombées sur le haut de ses chaussures laissant voir les tubes en métal luisant. Des pieds qui n’étaient pas les siens dans leurs chaussures inutiles.

— Et c’était quand la dernière fois que tu as changé ton jean ?

— Ça fait un moment. Écoute, Hick, ces jambes, elles provoquent des irritations.

— Et la pommade qu’ils t’ont donnée ?

— Ça marche pas.

— Mais bon sang, dans ce cas il faut te faire équiper de nouveau, je ne sais pas ce qu’ils t’ont dit. Les faire ajuster. Ils t’en ont parlé quand tu les as eues. Ils ont dit que ça pouvait demander quatre ou cinq réglages pour qu’elles soient au point, c’est pas ça ?

— Non.

— J’étais assis juste à côté, Jim.

— Bon, d’accord, ils l’ont peut-être dit. Mais j’ai horreur d’aller là-bas. Ils me traitent comme un foutu handicapé.

Hickney se laissa aller sur le dos en souriant et mit sa casquette sur son visage. L’herbe n’était que bruissements et chuchotements au-dessus de lui, et les oiseaux chantaient. Il était presque endormi quand Jimmy demanda :

— Au fait, c’était qui, ces types ?

— Quels types ?

— Ces types. L’autre soir, sur le parking du Stocks.

— Je ne sais pas. Personne. Juste des ivrognes.

— Il y en avait un qui savait qui tu étais.

— Il était bourré.

— J’ai entendu ce qu’il disait sur moi, que j’étais une bête écrasée.

— Je croyais que tu étais complètement dans les vapes.

— Nan. Simplement, j’avais pas envie que tu me houspilles. Je voulais juste rentrer à la maison et me coucher.

— Je ne te houspille pas.

— Et il a aussi dit un truc comme quoi je pourrais finir comme quelqu’un d’autre. Qu’est-ce qu’il voulait dire ?

— C’était rien, Jim. Un enfoiré d’ivrogne qui ouvrait sa grande gueule à tort et à travers. Oublie ça.

— Je peux arriver à savoir qui c’était. Je peux me renseigner.

— Je pense qu’ils doivent travailler au ranch Bar 6.

— Non, c’est pas vrai. Je suis pas stupide, Hick.

— Écoute, essaie juste de rester à l’écart de ces types, d’accord ? Si jamais tu les revois.

Dans les roseaux au bord du ruisseau, des merles se firent entendre. Le chat sans nom s’était installé sur les cuisses de Jimmy, qui lui caressa la tête d’un air absent et l’animal se mit à ronronner. Au bout d’un moment, Jimmy dit :

— Je leur ai jamais rien fait, moi, à ces types.

Hickney se tourna sur le côté pour l’observer ; de bien des manières il n’avait pas changé depuis qu’ils étaient venus là au tout début – un innocent, un rêveur, un déchiffreur de nuages – et, une fois de plus, il ressentit comme un coup de poignard la douleur profonde et familière de l’échec. Il se laissa retomber, les yeux grand ouverts sur l’obscurité de sa casquette. Pour la deuxième fois en deux semaines, l’image de la bible de sa mère lui apparut.

Envoyé dans sa chambre, il prit le lourd volume sur une étagère et s’assit, le livre ouvert sur les genoux. Sa mère poussa un cri, une chaise se renversa par terre. Il regarda fixement l’illustration d’un ange avec de grandes ailes de prédateur et une épée de feu, et il se mit à prier. Les mots que son père hurlait – putain, traînée, salope à nègres – lui semblaient être une autre sorte de prière destinée à annuler la sienne. Désespérément, il passa à une autre page, les mots et les images devenant troubles : un vieil homme dans une longue robe, ses cheveux et sa longue barbe flottant au vent, les yeux exorbités, ses ennemis en armure alignés en face de lui de l’autre côté d’une mer couverte d’écume. Incapable de bouger, le garçon lut – La terreur et la crainte s’empareront d’eux. Comme une incantation, il murmura les mots, encore et encore. Par le pouvoir de ton bras, ils resteront figés comme une pierre.

Dans une explosion de bois et de verre, la porte d’entrée claqua, faisant vibrer les vitres mal fixées de sa fenêtre où, à présent, la lumière baissait et le bruit que fit sa mère lui transperça le cœur.

Jimmy était étendu dans les hautes herbes près de lui, comme offert en sacrifice – sans jambes, blanc comme un linceul, fragile comme un roseau. Les menaces et les ennemis surgissaient de tout et de rien, de partout et de nulle part. Où était l’ange quand il avait besoin de lui ? Le vieux patriarche farouche, invoquant sa terreur et sa crainte ?

Comme si le regard d’Hickney projetait de la chaleur ou un poids, Jimmy le sentit posé sur lui et se tourna pour le dévisager.

— Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il.

— Tu te souviens de quelque chose au sujet de Moïse ?

— Le type dans la Bible ? (Jimmy fronça les sourcils pour se concentrer, se croisa les mains d’un air méditatif sur le chat endormi.) Nan.

Ce jour-là, alors qu’Hickney tremblait de peur dans sa chambre, l’ange n’était pas venu et le prophète n’avait pas fait se refermer la mer sur la tête de son père, et il avait beau se dire qu’il n’était alors qu’un petit garçon et qu’il n’aurait rien pu faire de toute façon, le sentiment de honte n’en était pas moins resté, gravé en lui de façon aussi permanente qu’une image sur une pièce de monnaie. Il prit une poignée de terre et la laissa s’écouler entre ses doigts. Quelque part, une tronçonneuse hurlait, noyant le chant des oiseaux.

Au bout d’un moment, Jimmy dit :

— Un truc avec un panier.

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