Trop loin de Dieu
Chapitre 26
IL était le seul à descendre du bus, qui repartit presque dès que son pied eut quitté la dernière marche. Après avoir inhalé pendant des heures les gaz d’échappement du moteur diesel, les odeurs confinées et écœurantes des autres passagers et les relents infects s’échappant par la porte branlante des toilettes du bus, les doux effluves familiers de la ville agirent comme un baume apaisant et un remède, et il resta un moment à les respirer profondément.
Sur le parking, trois jeunes filles, électrisées par l’excitation, attendaient le bus en direction de l’ouest, vêtues de jeans moulants comme une seconde peau, leurs longs cheveux crêpés pareils à des casques luisant de reflets dorés sous les halogènes bourdonnants. Elles jetèrent un coup d’œil soupçonneux à Hickney, ce voyageur solitaire avec son petit bagage et son pas fatigué, débarqué seul comme s’il avait été rejeté du bus tel un paria. Une des filles avait collé sur sa valise la photo d’un chanteur de country, découpée en forme de cœur, et elle était assise à califourchon sur son bagage comme sur un cheval, les genoux écartés, la jupe relevée jusqu’au milieu de ses cuisses d’un blanc laiteux. Hickney se sentit vieux, tout à coup, le regard de la fille chargé d’une audace toute sexuelle glissant sur lui sans s’arrêter, comme un cours d’eau contournant un rocher. Il partit et marcha un peu, puis il posa son sac par terre et s’étira. À cinq kilomètres de là, au nord-est, le train de la Great Northern klaxonna à l’approche du passage à niveau de Danforth, où Jimmy avait été coupé en deux. Il eut l’impression d’avoir été absent un mois.
Tout en bas de la colline, les néons de Main Avenue éclairaient chaudement la rue au cœur de la nuit. C’était dimanche, mais il aperçut au moins une dizaine de pick-up garés devant les bars, le capot collé au trottoir, comme un troupeau métallique en train de s’alimenter à une mangeoire.
Il parcourut à pied les quelques rues jusqu’à la maison de Jimmy, une demi-lune brillante émergeant de temps en temps des lourds nuages pour éclairer son chemin. Il entendait les gros camions rétrograder pour aborder la descente en direction de l’est à moins d’un kilomètre et, partout, comme un écho incessant et mouvant, le hurlement assourdi des chiens.
Quand il entra, Jimmy était endormi en travers de son lit, sans chemise, vêtu d’un caleçon ample en coton. Dans la faible lumière bleutée du four dont la porte était restée ouverte, il avait l’air d’une statue brisée ou non achevée, sa peau presque imberbe lisse comme de l’albâtre, le fin réseau bleu de ses veines repérable comme des rivières sur une carte.
Déjà avant son accident, il avait été persécuté, roulé, raillé, chacune de ces mille indignités laissant une cicatrice invisible. Sous cette carapace parfaite, Hickney imaginait quelque chose de difforme et de desséché, comme un Celte de l’Antiquité que l’on aurait retrouvé en draguant un marécage.
Il resta longtemps, debout près du lit, à l’observer : l’imperceptible mouvement de sa poitrine, montant et descendant, le spasme de ses cuisses, comme si, dans son sommeil – ainsi qu’il l’avait toujours suspecté –, il rêvait qu’il courait. Au bout d’un moment, il posa son sac sur le sol, se pencha en avant et écarta les cheveux du visage endormi. Aussitôt, les yeux de Jimmy s’ouvrirent et, se redressant, il fit tourner ses cuisses au-dessus du bord du lit si soudainement qu’Hickney fut obligé de reculer.
— Eh, du calme, vieux. Je ne vais pas te trancher la gorge pour te voler tout ton argent.
— Je ne comprends pas comment tu peux plaisanter.
— Allons. Je blague juste un peu.
— Tu sais ce que je veux dire.
— Qui est-ce qui t’a mis de mauvais poil ? Je pensais que tu serais heureux de voir ton vieux copain préféré.
Jimmy leva alors vers lui son visage sombre et ses yeux bordés de rouge.
— Donny t’a pas dit ?
— Il n’était pas là. Me dire quoi ?
— Au sujet de Vern. On l’a trouvé.
— Qu’est-ce que tu veux dire, on a trouvé Vern ? Pourquoi quelqu’un aurait eu besoin de le trouver ?
— Je veux dire on l’a trouvé mort. Chez lui.
Une bouteille d’alcool de mûres Old Mr Boston à moitié vide et deux verres étaient posés sur la table au milieu de coques de cacahuètes et d’emballages de bonbons, et Hickney les montra du doigt.
— Cette pisse de chat que tu t’enfiles te donne des cauchemars, mon gars. J’ai vu Vern juste avant de partir.
— Il est probablement au Stocks, c’est pour ça.
— Qui est au Stocks ?
— C’est pour ça que Donny n’était pas au bus. Il est probablement là-bas, en train de boire avec tous les autres à la mémoire de Vern.
— Où sont tes jambes ?
— Je peux pas croire qu’il ait fait ça, Hick.
— Nom de Dieu, Jimmy. Qui a fait quoi ?
— Que Vern se soit suicidé.
— Eh ben, non, il s’est sûrement pas suicidé. Arrête de dire ça.
Pourtant, en prononçant ces mots, Hickney repensa à ces chats massacrés et désarticulés sur le sol de la gare, et à l’expression dans les yeux du vieil homme tandis qu’il se penchait sur son balai ensanglanté, et la sensation glaçante du doute commença à s’insinuer en lui.
— Et d’abord, reprit-il, qui t’a raconté tout ça ? (Il montra les verres sur la table.) Qui est venu ici ?
— Eh ben, c’était Mop. Mais c’est Donny qui lui a appris. Il l’a entendu sur son truc, là. Sa radio, dans son taxi.
— Alors c’est Mop qui t’a dit tout ça ? Seigneur, il raconte des conneries grosses comme lui, Jim, tu le sais bien.
— Ouais, mais pas Donny.
— Non, admit Hickney. Pas lui.
Il se laissa tomber sur une des chaises de la cuisine et s’assit, les mains serrées entre ses genoux.
— OK. Recommence tout depuis le début. Qui a trouvé Vern ?
— Je ne sais pas. Billy Bowman, j’imagine.
— Pourquoi il serait allé chez Vern ?
En essayant de regarder sous son lit, Jimmy se pencha trop en avant et il se redressa brusquement en battant des bras pour ne pas basculer par terre.
— Putain, est-ce que tu vois mes prothèses là-dessous ?
— Non. Reste assis. Jim, pourquoi Bowman est allé chez Vern ?
— Bon Dieu, j’en sais rien, dit Jimmy. Tu devrais aller demander à Donny. Je ne sais rien de plus que ce que je t’ai dit. (En plissant les yeux, il chercha dans l’obscurité au-delà de la faible lueur provenant de la cuisinière.) Ce foutu Mop, il trouve ça marrant.
Hickney se leva pour allumer le plafonnier et la pièce, soudain éclairée d’une lumière crue, apparut aussi nette et aseptisée qu’une salle d’opération. Il regarda sous le lit, puis il alla faire le tour des autres pièces et il revint au bout d’un moment, les bras chargés de béquilles et de jambes.
— Il est vraiment à se tordre de rire, ton copain.
— Ah, il est pas méchant, répondit Jimmy. C’était juste pour plaisanter.
Hickney apparia les jambes et les béquilles et les posa de part et d’autre du lit.
— Qu’est-ce que tu as mangé aujourd’hui ? demanda-t-il.
— Je sais pas, répondit Jimmy. Quelque chose. Je me souviens plus.
Hickney alla jusqu’à la table et, sans dire un mot, souleva un des emballages de bonbon vides et lui lança un regard mécontent.
Jimmy contempla ses cuisses.
— Y avait rien d’autre. Et de toute façon, j’avais pas tellement faim.
— Bon Dieu, répondit Hickney. Je t’ai laissé des trucs.
Il ouvrit le réfrigérateur, se détournant aussitôt pour échapper à l’odeur aigre qui s’en échappait, avant de se pencher pour en trier le contenu. Avec méfiance, il renifla une boîte de lait, puis il la posa sur le plan de travail avec deux œufs et un morceau de beurre informe sur une soucoupe. Dans un placard, il trouva une boîte de hachis de corned beef et il commença à faire frire les œufs et le hachis, et il versa un verre de lait.
— Mets-toi quelque chose sur le dos et viens à table.
Jimmy chercha sous ses couvertures et en tira une chemise qu’il enfila, puis il remonta sa jambe de pantalon et entreprit d’attacher sa prothèse à son moignon gauche qui avait l’air d’être irrité. Le droit était encore plus rouge. Les deux membres amputés ressemblaient à quelque chose qu’Hickney aurait pu trouver au bord d’une route.
— Où est ta crème ? Il faut mettre un truc là-dessus.
— Elle est là, quelque part, répondit Jimmy. Les fais pas trop cuire.
— Tu les mangeras tels que je les fais.
Jimmy s’extirpa de son lit et se traîna à la table, où il s’assit puis massa ses tempes douloureuses.
— Tu les fais toujours trop cuire, dit-il, maussade.
Le chat était revenu, se glissant entre les jambes d’Hickney tandis qu’il cuisinait, et quand il déposa l’assiette devant Jimmy, l’animal sauta sur les genoux de ce dernier et posa ses pattes avant sur la table.
— Je veux que tu manges tout ça avant de retourner au lit, dit Hickney. Et bon Dieu, ne laisse pas cet enfoiré manger dans ton assiette. C’est dégoûtant.
Une fois dehors, il mit son sac de voyage sur son épaule et partit au petit trot. Quand il arriva au Stockman, il était à bout de souffle, et après une chute dans l’obscurité, le genou de son pantalon était déchiré et son pouce saignait. La porte latérale du bar était maintenue en position ouverte par une chaise, la musique du juke-box ainsi qu’une lumière joyeusement multicolore se répandaient dans la rue. Le taxi de Bear était garé au bord du trottoir, lumières éteintes, et il ouvrit la portière avant, puis se laissa tomber sur le siège passager.
— Salut, frère. (Donny le scruta de haut en bas.) T’as encore ton scalp ?
Hickney sourit et enleva sa casquette, puis la remit et tourna la main près de la vitre, examinant sa blessure à la lumière saccadée du néon.
— T’as dû te battre pour sortir du bus, ou quoi ?
— J’ai fait un plongeon en venant de chez Jimmy.
Donny fit passer sa bière et sa cigarette dans une seule main et de l’autre il chercha sous le siège et en sortit un rouleau aplati de papier essuie-main.
— Tiens, dit-il. Tu vas mettre du sang partout.
— Comment ça se fait que tu n’étais pas à l’arrêt de bus ?
— Ouais, désolé. Mais de toute façon, tu ne prends jamais mon taxi.
— Non, mais il y avait trois ou quatre vieilles petites dames qui sont descendues et qui te cherchaient
— Nan, dit Donny. (Il fronça les sourcils.) C’est pas vrai, dis ?
— Non, bien sûr que non. Écoute, il est là-dedans, Mop ?
— Ouais, il est là. (Donny secoua la tête avec dégoût.) Je suis garé devant l’Elegance et Mop en sort en titubant et il veut que je le conduise ici. C’est à trois rues, putain de merde. Et tu vois un panneau disant “Course gratuite pour les connards” sur cette voiture ?
— Il est allé boire chez Jimmy, ce soir. Il lui a dit que Vern Dupui était mort.
Donny mit sa cigarette au coin de sa bouche, le filet de fumée qui s’en élevait était d’un bleu électrique dans la lumière du bar. Un groupe de filles était apparu tout au bout de la rue et il les observait.
— C’est vrai, dit-il.
— Il a dit que Vern s’était suicidé.
Donny hocha la tête.
— C’est pas possible.
— Aussi vrai que la Bible, Hick.
Avec le goulot de sa bouteille, il tapa deux fois sur l’émetteur-récepteur installé sous le tableau de bord.
— Je l’ai entendu là-dessus. J’ai entendu cette petite ordure de Blinky appeler Bowman pour lui dire : “J’ai là Vern Dupui pendu à un tuyau dans sa cave et il est mort.” Ou quelque chose comme ça.
— Mais bon Dieu, Donny, Vern n’aurait jamais fait ça.
— Je te dis juste ce que j’ai entendu.
— Comment ça se fait que Gerry était chez Vern ?
— Ça, j’en sais rien.
— Il y a qui, à l’intérieur ? Les types de là-haut, dans la montagne, ils sont là ?
— Je pense pas. On les voit de moins en moins ces temps-ci. Ils sont probablement là-haut, tétanisés de peur par la béquille de Jimmy.
— Tétanisés ?
Donny haussa les épaules.
— Je trouve que c’est un bon mot.
De là où il était assis, Hickney pouvait voir le comptoir du bar pratiquement sur toute sa longueur et effectivement, il ne reconnut parmi les hommes qui s’y trouvaient aucune des recrues de Van Zyl. Mop avait perdu connaissance, ses bras gros comme des brindilles tendus sur le comptoir dans un geste de reddition ou de supplication, et quelqu’un avait placé une serviette en papier sur sa tête.
— Tu sais quoi ? dit Hickney. J’ai plus ou moins décidé de foutre un peu la paix à Mop, après ce qu’il a fait pour nous, avec ces types.
Donny rejeta énergiquement la fumée de sa cigarette par les narines et secoua la tête.
— Bon, t’es libre de faire ce que tu veux, mais que je te dise ce que j’ai vu. Mop était dans la rue, et il courait en rond, la main sur la tête comme s’il essayait d’y éteindre un feu, et puis ce type chauve avec tous ses tatouages est sorti et il s’est penché à ma portière en me faisant deux ou trois fois signe de venir avec les doigts, tout tranquillement, puis il est retourné à l’intérieur. Il a pas dit un mot. Quand je suis entré, c’était un sacré bordel, mais lui, il était là, assis à sa table, et il m’a fait un sourire, du genre “enchanté de vous voir, quel temps fait-il dehors ?”
— Donc c’est pas Mop qui est allé te chercher ?
— Oh, il a repris son calme et il est venu un peu plus tard, me fais pas dire ce que j’ai pas dit, mais c’est cet autre type qui est venu me prévenir.
Elles étaient quatre, de jeunes adolescentes vêtues de façon identique – jean coupé en short et T-shirts noués sous leurs petits seins. La plante de leurs pieds nus était sale, et sous les lampadaires, leurs yeux maquillés donnaient l’impression d’être tuméfiés. Elles traversèrent la rue l’une derrière l’autre comme des cerfs et se plantèrent devant la vitre du bar, regardant, bouche ouverte, les fêtards à l’intérieur jusqu’au moment où un vieil homme leur fit signe de s’en aller. Donny les observa sans rien dire et quand elles poursuivirent leur chemin et qu’il ne lui fut plus possible de tourner la tête davantage, il reprit sa position initiale.
— Alors, et toi ? demanda Hickney. Tu connaissais Vern. Tu crois qu’il aurait pu faire ça ?
Donny but une longue gorgée, puis il posa la bouteille sur le volant et, pendant plusieurs secondes, il étudia l’étiquette comme si c’était là que les mots appropriés étaient écrits.
— Vern était un bon gars, Hick, finit-il par répondre. Mais personne ne peut savoir ce qu’il y a dans la tête d’un homme. Parfois, on ne sait même pas ce qu’il y a dans la nôtre et d’un seul coup, on est fichu.
— Juste comme ça.
— Juste comme ça. Et peut-être qu’il s’est passé quelque chose et qu’on est pas au courant.
Hickney scruta le profil de faucon de l’Indien. Il ne trahissait rien.
— Comme quoi ? demanda-t-il.
— Comme par exemple avec son fils ou un truc dans le genre. Je sais pas. Il avait bien un fils, non ?
— Oui, mais je crois qu’ils n’étaient pas très proches.
— Eh bien, voilà. Peut-être qu’il s’est passé quelque chose avec son fils et ça a été comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
— Ouais, dit Hickney. Peut-être.
Ils restèrent ainsi sans rien dire, Donny fumant sa cigarette, tourné vers sa vitre, cherchant du regard les filles disparues. Le sac sur les genoux d’Hickney, qui ne contenait guère plus que son nécessaire de rasage et une chemise de rechange, lui parut soudain aussi lourd qu’une barre de fer qui l’enfonçait dans le siège, et il ferma les yeux pour fuir la palpitation des néons.
Quand il les rouvrit, Donny l’observait avec un petit sourire bête et il se rendit compte qu’il s’était assoupi. Il se frotta les yeux et jeta un coup d’œil dans la rue, avec les devantures éteintes des magasins qui la bordaient, et, sous les lampadaires hésitants, les arbres du boulevard qui formaient sur le trottoir des flaques d’obscurité nettement délimitées et paraissant bien réelles, comme si quelqu’un pouvait tomber dedans – tout cela lui était aussi familier que son propre visage, et pourtant légèrement différent. Comme si l’absence d’un seul être avait faussé le monde et tout déséquilibré. Les néons vibraient et les complaintes country venant du bar qu’il avait entendues mille fois suscitaient dans sa poitrine une angoisse grandissante. Cela devait se voir sur ses traits, car lorsqu’il regarda Donny de nouveau, celui-ci ne souriait plus.
— La Bible n’est pas vraie, lui dit-il. Tu le sais, non ?
Donny s’esclaffa.
— Aussi vraie que n’importe quoi d’autre, répondit-il. Ou aussi fausse. “Toute parole de Dieu est parfaite ; Il est un bouclier pour ceux qui cherchent refuge auprès de Lui.”
Hickney le dévisagea, sincèrement surpris.
— Je ne t’ai jamais imaginé en train de lire le Livre Saint.
— Sois pas bête.
— Ils vous enseignent ça, là-haut, dans la réserve ?
— Ils me l’ont enfoncé dans le crâne à coups de baguette, chaque jour pendant huit ans. (Il se cogna la tempe avec ses doigts repliés.) C’est là-dedans, et je n’arrive pas à l’en sortir.
— Il y a des choses pires que ça.
— Peut-être. Mais c’est peine perdue en ce qui me concerne. Moi, je crois au Livre de Donny.
— Et qu’est-ce qu’il y a dans ce Livre ?
— Fais gaffe à ton cul. Fais confiance à personne. Ce genre de trucs. Aime la femme de ton voisin. Je crois que ça y est, ça.
— Ça me fait penser. J’ai un message de ton cousin Wilf. Il dit qu’il y a une grosse fille, là-haut, qui est toujours amoureuse de toi.
Donny secoua la tête en souriant.
— Cet enfoiré de Peau-Rouge.
— Écoute, dit Hickney. Je suis mort. Tout d’un coup, j’arrive plus à garder les yeux ouverts.
— J’ai remarqué. Tu veux que je te ramène chez toi ? C’est gratuit, en l’honneur de M. Vernon Dupui.
— Comme homme d’affaires, tu es encore pire que moi, répondit Hickney.
Bien que couché dans son lit familier et tellement épuisé qu’il avait à peine eu l’énergie de se déshabiller et se brosser les dents, il ne parvint pas à s’endormir. Combien de fois, alors qu’il se trouvait devant le numéro 110 de Fife Street, avait-il observé Vernon errer d’une pièce à l’autre dans sa maison aux heures solitaires du milieu de la nuit ? Mais il était rentré chez lui tout simplement. En n’importe laquelle de ces occasions, il aurait pu aller frapper à la porte du vieil homme et accepter une tasse de thé. Qu’est-ce que cela lui aurait coûté ? Une heure de sommeil ?
Quand il rejeta ses draps et alluma la lampe sur sa table de nuit, il entendit des pneus crisser sur le gravier devant sa fenêtre à guillotine ouverte et le murmure d’un moteur, mais il ne prit pas pleinement conscience de ces bruits. Il s’assit sur le bord de son lit, le visage enfoui dans les mains. Petit garçon, il serait allé chercher un soulagement au confessionnal, il se serait lavé de ses péchés insignifiants grain après grain de son chapelet dans un torrent de prières apprises par cœur. À présent, une centaine de rosaires ne suffiraient pas à effacer son sentiment de culpabilité. Dieu n’était ni un bouclier ni un refuge, et le seul être qui pourrait lui donner l’absolution était étendu sur des tréteaux dans un salon des pompes funèbres Crozier avec un lacet rouge vif autour du cou.
Beaucoup plus tard, le soldat japonais carbonisé s’avança, aussi solennel qu’un moine, dans le couloir de son sommeil. Il portait une bougie, la cire dégoulinant entre ses doigts noircis. Si c’était vraiment un émissaire envoyé par Vernon Dupui, il était également vrai qu’il n’irait pas partager la tombe du vieil homme, mais semblait avoir trouvé asile dans les latitudes étrangères nordiques des rêves d’Hickney.
Ainsi qu’il l’avait promis, la première chose qu’il fit le matin venu fut d’aller voir Anna. Elle avait envoyé les filles chez Mme Shinnaberry et quand il arriva, elle le reçut avec l’air d’attendre la fin du monde. Ses cheveux étaient encore humides de la douche qu’elle venait de prendre et quand elle s’assit près de lui sur le canapé, raide comme une cariatide, les mains jointes sur les genoux, il respira une bouffée de son parfum enivrant à la lavande. Plusieurs fois elle fut sur le point de dire quelque chose tandis qu’Hickney lui rapportait sa conversation avec Eddie Horn, mais finalement elle se contenta de baisser la tête, le visage dissimulé par le rideau humide de ses cheveux. Puis il lui parla de Vernon Dupui et l’expression d’Anna ne changea pas, mais ses épaules s’affaissèrent un peu plus et elle hocha la tête presque imperceptiblement, comme si cette nouvelle tragique concordait avec tout ce qu’elle avait entendu par ailleurs.
Ils restèrent assis côte à côte pendant plusieurs minutes, jusqu’au moment où il devint évident qu’elle ne voulait pas ou ne pouvait pas parler, alors il mit sa casquette et se dirigea vers la porte. C’est seulement lorsqu’elle entendit le déclic métallique du loquet qu’elle leva les yeux et se força à sourire pour le remercier d’une voix faible et distante, comme si un gouffre béant s’était ouvert entre eux deux.
Il semblait y avoir des animaux morts partout. On aurait dit que, suivant l’exemple du vieux Vern, ils avaient attendu son absence pour se suicider eux aussi. Il avait parcouru à peine plus d’un kilomètre à l’est de la ville quand il aperçut le premier d’une série qui allait en compter onze et dont deux seulement – une biche et un faon, découverts ensemble et dans une posture désarticulée pratiquement identique – étaient dans un état suffisamment acceptable pour être mis dans la glacière et déposés plus tard dans la caisse de Van Zyl.
Il ne devait terminer son travail que bien après la tombée de la nuit et sur le chemin du retour chez lui, sans même y avoir pensé, il se retrouva dans Fife Street. Celui qui avait quitté en dernier le domicile de Vernon Dupui avait laissé la lumière de la véranda allumée. Ou peut-être que c’était le vieil homme lui-même, se dit Hickney – une dernière invitation pour attirer à sa porte un visiteur du soir avant de défaire sa ceinture et de descendre à la cave où une visiteuse d’un autre genre l’attendait dans le noir, et qu’Hickney imaginait à cet instant en train de l’observer avec un sourire sinistre derrière les fenêtres d’onyx vides.
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