Trop loin de Dieu
Chapitre 37
QUAND il arriva à la caisse peu après la tombée de la nuit, quelques jours plus tard, deux hommes étaient en train d’y prendre une antilope qu’il avait trouvée plus tôt, ce matin-là, étranglée par du fil de clôture. Le plus grand des deux, qu’il reconnut et qu’il avait entendu être appelé sergent par Van Zyl, ne fit qu’abaisser le hayon de leur camion tandis que le plus petit se débrouillait seul pour déposer l’animal rigide sur le plateau. Sans regarder dans la direction d’Hickney, le sergent alla de l’autre côté du pick-up et alluma une cigarette, remonta le col de son treillis et resta là à contempler le déclin rapide du soleil derrière les montagnes.
Hickney resta assis quelques minutes, attendant que les deux hommes s’en aillent, mais après avoir chargé l’antilope, le plus petit s’adossa au camion, les bras croisés, observant Hickney avec un sourire en coin.
Dans la dernière partie de sa tournée, Hickney avait trouvé un cerf tué depuis peu, et en raison de l’heure tardive et de son extrême fatigue, il ne s’était pas donné la peine de le dépecer. Il sortit de sa cabine et tira de son plateau l’animal encore chaud et saignant pour le traîner sur le sol boueux, avant de le balancer aux pieds de l’homme qui attendait. Celui-ci baissa les yeux sur le cerf, le visage déformé par une énorme chique.
— Il a pas été vidé, dit-il.
— Alors vous n’avez qu’à déduire ça de mon paiement, dit Hickney. Je viens de le trouver.
— OK, pas de panique, l’ami. Je vais m’en charger à ta place. Ça me dérange pas de rendre un petit service de temps en temps. (L’homme souriait et secouait la tête.) C’est vraiment un boulot à la con que t’as là, non ?
Il avait un accent du Sud, Hickney en avait déjà entendu un comme ça quand il était soldat, des années auparavant. L’Alabama, peut-être, ou bien le Mississippi.
— Tu fais que te balader et ramasser les animaux tués sur la route, c’est bien ça ?
Hickney avait déjà entendu des commentaires désobligeants sur son travail bien des fois, et il y était devenu insensible.
— C’est à peu près ça.
Le type du Sud se pinça les narines et leva les yeux au ciel.
— Pouah ! Je veux dire, tout le temps à patauger dans les boyaux.
Il ne dépassait pas l’épaule d’Hickney et ses cheveux étaient attachés en une fine queue de cheval grise avec une lanière de cuir. Sa combinaison, passablement élimée, était tachée de boue aux genoux et il portait un couteau de trente-cinq centimètres dans un étui en peau brute accroché à sa ceinture, du côté gauche.
— Un Blanc, ça devrait pas faire un boulot comme ça, poursuivit-il, nettoyer les boyaux comme ça. T’as donc pas de fierté ?
— Vous m’avez l’air d’être vous-même plutôt en bas de l’échelle.
L’homme ignora la remarque. Le sergent jeta sa cigarette, contourna l’arrière du camion et regarda le cerf par terre. L’animal était resté les pattes tendues et le cou rejeté impossiblement en arrière, donnant l’impression qu’il bondissait vers sa propre mort. Comme s’il voulait le réveiller, le sergent le poussa presque tendrement du bout de sa botte noire bien cirée, puis il recula brusquement et dit :
— Jette-moi ça sur le plateau et on y va.
— Attends une minute, répondit le type du Sud, avant de s’adresser à Hickney. Ce que je veux dire, c’est que tu devrais pas faire ça, un chrétien européen comme toi.
Hickney secoua la tête de dégoût.
— Européen ?
Le sergent dit :
— Charge ça.
Le petit homme lança un sourire en coin à Hickney et s’approcha de lui de sa démarche jambes arquées.
— Tu sais compter, dis, l’ami ? demanda-t-il. (Il leva ses dix doigts, puis les replia l’un après l’autre sur ses paumes.) Nous-devons-assurer-l’existence-de-notre-peuple-et-un-avenir-pour-les-enfants-blancs.
Comme un petit garçon que l’on a forcé à apprendre un poème par cœur et qui a peur de se tromper, il avait récité les mots d’un ton monotone et hésitant, puis, plus gaiement, il dit :
— Alors, ça fait combien de mots ?
— Je n’en ai aucune idée. Et je ne suis pas votre ami.
— Quatorze mots, voilà combien. Et ça, c’est parole d’Évangile. Ça, c’est l’alpha et l’oméga.
Toute la journée, Hickney avait fait son travail dans une demi-hébétude bienheureuse, pensant à la maison de Fife Street, qui apparaissait désormais plus grande et plus gaie, revue et corrigée dans son imagination pour atteindre une perfection qui n’avait jamais existé, avec un jardin et une haie devenus un havre de verdure luxuriante pour les oiseaux. Il s’était permis d’entrevoir brièvement Anna dans son lit, puis avait vite repoussé ces visions, de crainte que, pareilles à un médicament trop souvent pris, elles ne perdent de leur pouvoir bienfaiteur. Mais avec l’apparition de ces deux hommes, le mauvais pressentiment qui avait été son compagnon de presque tous les instants depuis des mois revint tout à coup le hanter.
— Espèce de petit enfoiré, vous pouvez pas, vous et tous les cons comme vous, rester dans votre coin pour jouer à vos jeux débiles et nous foutre la paix ?
— Je vais laisser glisser ce que tu viens de dire, parce que je me sens désolé pour toi, répondit le petit homme. Mais écoute-moi bien, l’ami, le herrenvolk, c’est pas un jeu.
De ses mains petites et sales, il forma une sphère imaginaire et la tendit comme un cadeau. Le geste était théâtral et lui semblait étranger, mais il était vaguement familier à Hickney.
— Ça, poursuivit-il, c’est le monde de l’anglo-israélisme1, et dans pas longtemps, ici, ça sera le seul.
Hickney se tourna sur le côté et cracha par terre.
— Le jour du Jugement dernier, c’est ça ?
— C’est une façon de l’appeler. (L’homme du Sud fit un clin d’œil lascif.) Y a déjà eu des jugements, pas vrai ? Et le jour, il est pas si lointain que tu penses, mon ami. T’es sûrement un brave type. Un de ces jours, tu pourras de nouveau avoir la tête droite. Un de ces jours, très bientôt.
— Qu’est-ce que vous entendez par là ?
Le sergent venait de placer une cigarette entre ses lèvres, mais il la jeta à ses pieds sans l’allumer, et s’avança pour prendre l’homme par le coude sans ménagement.
— Ça suffit, bon Dieu. Tu te bouges. Tout de suite.
Le petit homme dégagea son bras d’une secousse et pivota, s’accroupissant, la main sur le manche de son couteau.
— Viens et essaie de me forcer, l’ami.
Il tira son couteau de quelques centimètres de son étui, faisant apparaître un éclair de lame brillante, et il parla à Hickney du coin de la bouche, sans se tourner.
— Le mec, il se fait assommer par un boiteux débile et tout maigrichon, et je suis censé obéir à ses ordres ? Nan, m’sieur.
Le sergent alla à la fenêtre côté passager du pick-up, tendit la main à l’intérieur et se retourna, tenant un pistolet de la taille d’un jouet à hauteur de sa hanche. Il tira la glissière en arrière pour l’armer et pointa le canon court vers le ventre de l’homme. Les dents serrées, il lança :
— J’ai dit ferme ton putain de clapet de plouc sudiste et charge ce camion, et on retourne à la base.
— Le mec, y croit que parce qu’il a fait le Vietnam, je devrais avoir la trouille de lui, répliqua le petit homme. Mais j’en ai rien à foutre.
Il resta encore un moment ainsi, ses doigts jouant le long du manche de son couteau, puis il projeta une giclée de jus de sa chique sur le côté et se détourna de la ligne de mire du pistolet avec un ricanement. Le cerf était flasque et étalé ; il réunit les pattes et, avec difficulté, il le hissa jusque sur le plateau du camion en s’aidant du genou, puis il releva le hayon et s’essuya les mains sur le devant de sa combinaison en affectant l’indifférence. À la portière, il gratifia Hickney d’un simulacre de salutation et d’un sourire aux dents brunâtres.
Le soleil était couché à présent, et à l’opposé du rougeoiement de ses dernières lueurs, une demi-lune brillante se levait à l’est, éclairant les arbres de la ligne de crête. Hickney s’appuya contre l’aile de son pick-up, suivant des yeux, dans l’air froid, le camion des deux hommes qui s’éloignait lentement en cahotant à travers champs, tandis que les pattes du cerf se balançaient au-dessus des ridelles comme un métronome sinistre. Il pensa à la façon dont le canon court du pistolet du sergent s’était pointé sur le ventre de l’homme du Sud, comme l’aiguille d’une boussole cherchant le nord, et il se demanda de combien il s’en était fallu pour que le type ne soit lui-même transformé en viande froide. Il repensa aux quatorze mots de cet homme, puis il se souvint d’une conversation avec Robert Van Zyl autour d’une tasse de café dans sa chambre, au cours de laquelle Van Zyl avait cité des noms d’érudits célèbres et avait parlé d’espèces uniques d’oiseaux, ainsi que des effets des latitudes nord sur l’évolution de l’humanité. À la fin, il avait tendu un globe imaginaire, exactement comme l’avait fait cet homme. Van Zyl avait eu besoin de beaucoup plus de quatorze mots pour le former, et Hickney avait hoché la tête en souriant, mais jusqu’à cet instant, il n’en avait pas compris la signification.
Quand il releva les yeux, la lune se trouvait juste au-dessus de sa tête, les champs étaient éclairés comme en plein jour, et, complètement stupéfait, il vit les coyotes sortir peu à peu des bois, à une trentaine de mètres devant lui. Quelque part, trop loin dans les arbres pour être encore visible, le camion grimpait lentement la pente vers le camp de Porcupine Creek. La caisse s’était déformée et avait commencé à se disloquer aux coins, et au fil des mois, le sol tout autour s’était imprégné de sang. Les coyotes se glissèrent furtivement hors des arbres l’un après l’autre, se figeant au-dessus de leur ombre à terrain découvert comme des animaux empaillés, avant de continuer, si bien qu’au bout de quelques minutes une demi-douzaine d’entre eux bondissaient, dansaient et s’avançaient chacun son tour pour lécher le sol gorgé de sang. Dans la lumière nacrée, il apercevait leurs dents, le panache chaud de leur haleine, et quand le plus intrépide d’entre eux se tourna pour l’observer, il put voir le bleu froid de l’astre lunaire, son frère, brûler au fond de ses yeux.
___________________
1 Courant religieux basé sur une théorie selon laquelle les Anglo-Saxons (britanniques et américains) seraient les descendants des dix tribus perdues d’Israël.
OceanofPDF.com