Trop loin de Dieu
Chapitre 23
IL se tenait sur le petit perron en ciment d’Hickney, les mains croisées devant lui comme un homme à l’église.
— Salut, Vern.
— Bonjour, fiston.
— Entrez.
— Oh, non, merci quand même.
— Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
— Je me demandais, est-ce que tu pourrais venir à la gare ? J’ai un service à te demander.
— Bien sûr. Donnez-moi cinq minutes. Vous ne voulez vraiment pas entrer ?
— Il faut que je retourne là-bas. Et viens avec ton camion, s’il te plaît.
Le matin lumineux et clair s’encadrait dans la porte ouverte d’Hickney, le soleil perforant de ses rayons couleur citron les céanothes et les ormes sur le bord de la route ; le vieil homme remit son chapeau et s’éloigna dans les taches de lumière, la tête baissée, les épaules voûtées sous un énorme poids invisible, sans se retourner à la question posée par Hickney.
— Mon camion ?
La porte de la vieille salle d’attente avait été forcée avec un pied-de-biche et ne fermait plus. Elle était ouverte, battant légèrement, et des mouches volaient dans l’ouverture ensoleillée. À l’intérieur, il y avait des chats morts partout. Apparemment, ils avaient été massacrés à coups de gourdin, et le tueur avait procédé méthodiquement, comme le suggérait une série d’empreintes sanglantes au bout de laquelle se trouvait un autre chat avec la tête écrasée. Quelques-uns, pris par surprise, avaient été tués encore endormis dans leurs cases, et Hickney déduisit, en voyant les longues traces couleur rouille, que plusieurs d’entre eux s’étaient traînés en direction de la petite trappe que Vernon avait découpée dans le mur pour qu’ils puissent entrer et sortir à leur guise, avant d’être de nouveau matraqués, pour de bon cette fois.
— C’est beaucoup demander, et je m’en excuse, dit Dupui. Mais si tu pouvais te charger de les enlever, j’apprécierais.
— Seigneur, Vern.
Hickney s’avança avec précaution parmi les chats qui gisaient, étendus comme des pénitents assassinés dans leurs haillons sanglants. Le spectacle d’animaux mutilés n’avait rien de nouveau pour lui, mais cela lui semblait plus horrible à voir à l’intérieur et dans un endroit qu’il associait depuis longtemps avec la paisible introspection de Vern et le murmure réconfortant des brosses, le doux bruissement des chiffons à lustrer.
— Vous avez appelé le shérif ? demanda-t-il.
Dupui lui tournait le dos, le regard fixé sur l’issue de secours, au fond de la salle, au bas de laquelle trois chats, pratiquement empilés l’un sur l’autre, étaient étendus sous un foisonnement de mouches vrombissantes. Il se retourna.
— Non, je ne l’ai pas appelé, dit-il. Parce qu’il n’y a rien à voir pour lui ici.
— Bon Dieu, Vern, il faut le prévenir.
— Non, répéta Dupui avec fermeté. Si personne ne voit ça, ça n’est pas arrivé, tu m’entends, fiston ? À l’instant où tu auras déchargé ton camion, tout ça ne sera plus qu’un mauvais rêve.
Malgré son âge, son visage était lisse comme un porte-bonheur d’obsidienne, tous les stigmates des ans s’étant concentrés dans ses yeux, dépositaires de sa douleur et de sa solitude, et qui pouvait savoir de quelle rage longtemps contenue, sombre et insondable comme un puits artésien.
— Il y a très longtemps, reprit-il, j’étais juste un petit garçon de six ou sept ans, peut-être, mon père m’a dit, il y a des fois où ne rien dire et ne rien faire est le mieux qu’on puisse faire. Même quand tu n’as en toi qu’une envie, celle de hurler et de frapper. Et c’est ce que je suis en train de faire à présent. Rien.
— C’était différent, Vern. C’était une autre époque.
— L’époque et l’endroit peuvent changer, mais pas la méchanceté, répondit Dupui. Tu devrais savoir ça aussi bien que n’importe qui. La méchanceté a toujours existé et elle existera toujours.
Hickney se tenait devant lui, les mains tendues en signe de supplication silencieuse, et le vieil homme le regarda dans les yeux.
— Maintenant, ce que je veux savoir, c’est si je peux compter sur toi pour me rendre ce service et n’en parler à personne.
— Si c’est ce que vous voulez.
— C’est ce que je veux, oui.
— Alors, il faut juste que j’aille chercher quelques trucs dans mon camion.
Quand il revint avec sa pelle et des sacs-poubelles en plastique, il trouva le vieil homme à genoux près de l’un des chats les mains plaquées sur la fourrure mouchetée pleine de sang, comme s’il voulait s’approprier la souffrance de l’animal.
— Ce chat, là, il avait pas loin de quinze ans, dit-il. Je le sais parce que je me souviens quand il est arrivé ici, c’était l’anniversaire de mon mariage, 1966.
Quand Hickney eut fini de tous les charger, Dupui s’activait déjà avec un seau et un balai à franges. Il frottait à un rythme lent et régulier, et de temps à autre, il faisait avancer son seau avec le pied. Un petit chat tigré entra prudemment par la porte, il renifla et regarda autour de lui, puis ressortit, vif comme l’éclair en sifflant et crachant.
— Oh bon sang, dit le vieil homme en s’appuyant sur le manche de son balai. J’espère qu’il va revenir. Celui-là, c’est un tout jeune chaton.
Il n’avait pas parcouru plus de deux kilomètres quand son camion commença à chauffer et il continua à rouler en gardant un œil rivé sur la petite aiguille rouge de la température. Il avait nettoyé son tableau de bord pas plus tard que le matin même, pourtant les mouches y grouillaient déjà en grésillant. À l’endroit où l’étroite route de gravier qui conduisait à la décharge coupait la grande route, il mit son clignotant et ralentit, mais au lieu de tourner, il s’arrêta sur le bas-côté, mit au point mort et resta assis au volant. Il pensa à la mine que faisait le vieil homme tandis qu’il l’observait en train de glisser les chats morts dans les sacs-poubelle et les refermer, et il imagina ces sacs dévalant la pente de la décharge, les oiseaux qui n’allaient pas manquer d’arriver et, plus tard, les coyotes, attirés par l’odeur, la langue pendante, et il se souvint que lorsque le vieil homme lui avait pris la main pour le remercier, ses yeux avaient eu l’air d’avoir mille ans.
À voix haute, il dit :
— Non, je ne peux pas faire ça.
Il enclencha une vitesse et enfonça la pédale d’accélérateur, s’engageant sur la grande route dans une giclée de graviers. L’aiguille fit un bond vers le haut.
Il passa devant le cimetière, les pierres blanches clignotant à travers la verdure ombragée, puis continua dans la cuvette écrasée de soleil, où le bétail, dans le lointain, apparaissait diaphane et où l’armoise, comme déracinée, planait, spectrale, au-dessus du sol.
Dans sa vie, il n’avait connu qu’un seul individu capable du genre de sauvagerie qu’il avait vue à la gare, et même s’il n’était plus là depuis bien des années, c’était par rapport à lui que se mesuraient les différents degrés de cruauté. Il avait placé le curseur tout en haut et servait de référence. Et tout en conduisant, dans cette fournaise avec l’odeur de la poussière et de l’armoise qui régnait dans l’habitacle, il se souvint malgré lui de ce jour où ils étaient sortis tous les trois du Kreeger Store et où sa mère s’était arrêtée sur le trottoir pour parler à la femme de Vern. Il était resté près d’elle, écoutant les deux femmes discuter jardinage ou parler de la chaleur ou de leurs enfants et riant dans l’ombre d’un orme, leurs sacs de provisions dans les bras. Une fois arrivés à la maison, son père avait giflé sa mère avant même qu’elle ait eu le temps de descendre de la voiture. Espèce de connasse. Faire ami-ami avec des nègres. Et ça, en public, où n’importe qui peut te voir. Pour le garçon, il y avait une gifle pour un lit qui n’avait pas été fait, pour du lait renversé. Pour avoir marché sur une branche dans les bois. Pour sa mère, il avait l’impression qu’il y avait une gifle pour tout.
Un quart d’heure plus tard, il passait dans un vacarme métallique sur une grille destinée à empêcher le bétail de s’enfuir et suivait la route qui montait en biais sur le flanc du promontoire et il pouvait apercevoir devant lui la première des tours construites par les bergers, penchée au-dessus de la falaise comme un homme sur le point de se jeter dans le vide. L’aiguille de la température grimpa, puis se stabilisa et ne bougea plus.
Il ne se souvenait pas avoir jamais fait une chose dont son père aurait été satisfait, et pourtant ce dernier ne cessait de lui répéter qu’il n’existait que grâce à lui. Tu portes ma marque, lui disait-il. Mon sang coule dans tes veines. Petit garçon, il s’était imaginé que son sang était d’une couleur plus sombre, comme l’encre ou la cendre, et qu’elle se voyait sous sa peau, le désignant comme le fils de son père, et qu’elle était visible pour tout le monde sauf lui-même. Comme si elle aussi l’avait vue, sa mère lui avait fait jurer, dis-le : Pas comme lui Pas comme lui, tandis qu’elle lui maintenait la main plaquée sur le livre, promets-le, promets-moi et il avait juré oui, oui, la main de sa mère écrasant la sienne, oui je le jure je le jure je le jure.
Il s’arrêta et sortit ses outils, la poussière soulevée par son pick-up tourbillonnant encore autour de lui, et à présent, il sentait l’odeur des chats. Cherchant derrière le siège, il mit un masque chirurgical tout froissé, puis posa les sacs délicatement sur le sol. Le temps de mettre ses gants et de prendre sa pioche, de grosses mouches noires étaient apparues, grouillant au-dessus des sacs comme des fourmis et il les chassa de la main. Les mots lui vinrent automatiquement et presque contre sa volonté, le faisant se sentir stupide. Mais ce n’étaient pas des chats qu’il enterrait, c’était la douleur d’un vieil homme et, à son premier coup de pioche, il commença “Notre Père, qui êtes aux cieux”. Le sol était rocailleux et dur comme du fer, et bien qu’il fût à l’ombre de la tour, il se mit à transpirer immédiatement. Et le sang de sa mère, il ne coulait pas aussi en lui ? se dit-il. N’était-elle pas tout autant une partie de lui ? La pioche sonnait sur les cailloux, des éclats qui volaient lui piquaient le visage. Que cela soit suffisant. Qu’elle soit suffisante. La sueur ruisselait de sous sa casquette et les mouches s’élevaient en tournoyant, “pardonnez-nous nos péchés comme nous pardonnons”, et aussitôt, la sueur lui brûlant les yeux et sa respiration devenant sifflante, il ne parvint plus à dire autre chose que “amen amen amen” tandis que la pioche décrivait un arc de cercle vers le sol et que les mouches bourdonnaient autour de sa tête.
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