Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 31 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 31

 

 

QUAND il arriva chez Jimmy, le soleil était déjà presque couché et ce qui en restait visible au-dessus des montagnes était rouge sang en raison d’un incendie à plus de mille kilomètres de là, au nord-ouest, en Colombie britannique. Il le trouva allongé sur la véranda, une jambe tendue dans le vide et un bras passé sous sa tête. Un banc de nuages en lambeaux de la couleur du soleil dérivait lentement vers l’est et il les examinait minutieusement.

— Cirrus fibratus, annonça-t-il. Nuages épars composés de cristaux de glace.

— Pas le genre de bonjour auquel je m’attendrais normalement, dit Hickney, mais je prendrai ce qu’on me donne.

— C’était pas un bonjour.

Hickney monta les marches, s’avança sur le plancher grinçant de la véranda et vint se planter au-dessus de lui.

— Quel est le problème, vieux ?

— Comme si tu ne le savais pas. (Jimmy fit un geste en direction de la rue.) J’ai été obligé de demander à Donny de me ramener ici.

— Ouais, désolé. Le camion a eu un problème de surchauffe et tout a été chamboulé. Je viens seulement de finir de décharger.

— Ouais, bon, comment je peux faire pour mettre de l’argent de côté pour notre voyage si je dois prendre un taxi sans arrêt. Ça coûte de l’argent, au cas où tu ne le saurais pas.

Hickney baissa les yeux sur lui.

— Bon Dieu, tu n’as pas déjà dilapidé toute ta pension d’invalidité, au moins ?

— T’es pas ma mère.

— La question mérite d’être posée, pour être franc.

Jimmy fixa le plafond des yeux. Il n’avait toujours pas regardé Hickney.

— Comme si t’étais bien placé pour parler de franchise.

Sa colère semblait tout à fait disproportionnée et Hickney comprit qu’il y avait autre chose que le simple fait qu’il était en retard ou que l’argent du taxi, et il savait qu’il lui suffisait d’attendre.

Quand il s’assit près de lui, Jimmy grogna et s’écarta de quelques centimètres. Hickney sourit intérieurement. Il laissa pendre ses pieds au bord de la véranda, ses talons faisant claquer le treillis mal fixé en dessous. Dans le jardin voisin de la veuve, les frênes étaient enflammés par les derniers rayons de lumière, et de petits oiseaux brun-gris dans les branches supérieures apparaissaient aussi éclatants que des perroquets. Au loin, dans la rue, il entendait le faible tic-tic d’un arroseur de pelouse et quelque part, un chien aboyait.

Jimmy se hissa sur les coudes et un moment plus tard, il se mit en position assise. Il s’épousseta les mains et, sans cesser de les regarder, il déclara, avec un air d’irrévocabilité :

— Mop dit que notre voyage n’aura jamais lieu.

— Et pourquoi diable dit-il une chose pareille ?

Jimmy chercha du regard les nuages qui avaient toujours un effet apaisant et réconfortant sur lui, mais ils s’étaient déplacés et le ciel était rouge et vide.

— Tu sais bien. À cause du train et tout ça.

— C’était donc ça.

Jimmy haussa les épaules.

Hickney se glissa sur les planches à la peinture écaillée et vint passer un bras autour du cou de Jimmy pour l’attirer à lui et l’étreindre légèrement.

— Il y a d’autres façons d’y aller, mon vieux.

— C’est ce que je lui ai dit. (Jimmy baissa les yeux sur ses cuisses.) Mais il a dit que ton camion était un tas de ferraille et qu’il ferait jamais le voyage.

— Il est juste jaloux, voilà tout. Il essaie de tout débiner.

— Ouais, mais tu viens juste de dire que ton pick-up a un problème.

— Mon camion est en bon état. C’est juste une fuite au radiateur, je crois. Mais écoute un peu ce que je me suis dit. Tu es prêt ? On va y aller en avion, comme deux richards. On prend deux billets sur Frontier Airlines à Billings et c’est quelque chose comme deux heures et demie. On aura même pas le temps de piquer un petit somme.

Jimmy se redressa sous son bras et se tourna vers lui, radieux.

— Je suis jamais allé dans un avion.

— Je sais, vieux. Je vais étudier ça de près.

— L’autre problème, c’est que je vais avoir besoin de vêtements.

Il baissa les yeux sur sa tenue – jean, sweat-shirt, une seule chaussure éraflée qui avait été marron autrefois.

— Quelque chose de plus chouette que ce que j’ai.

— Ouais, moi aussi, Jim. On va se mettre sur notre trente et un pour partir.

— Moi j’aimerais bien avoir un de ces pulls qui se boutonnent sur le devant.

— D’accord, dit Hickney en souriant. Je suis sûr qu’on peut trouver un truc de ce genre. Mais, attends, je pourrai pas passer tout mon temps à empêcher les femmes de te sauter dessus. J’ai envie de prendre du bon temps, moi aussi, tu sais.

— Déconne pas.

— Toutes ces femmes qui vont essayer de t’entraîner dans les buissons ou dans une petite ruelle. Bon sang.

— Arrête ton char !

— Tu serais à ramasser à la petite cuiller. Tu serais trop crevé pour assister à ce foutu match de base-ball.

— Je suis sérieux, là, Hick.

À midi, le jour suivant, il nettoyait ses outils avec le tuyau d’arrosage du motel quand il remarqua une affiche aux couleurs criardes collée sur la vitre du bureau. Il resta devant la fenêtre, au soleil, à la regarder jusqu’au moment où la réceptionniste sortit pour voir s’il y avait un problème. Il lui répondit que tout allait bien et lui demanda quel jour c’était, pour être sûr, puis il grimpa dans la cabine brûlante de son camion et parcourut les quelques rues jusqu’au domicile d’Anna.

Quand il s’engagea dans l’allée, les filles étaient en train de jouer dans un pneu de tracteur rempli de sable. Elles portaient deux chapeaux jaune vif assortis et ne semblaient pas le moins du monde affectées par la chaleur torride de midi. Au bruit du moteur, leur mère apparut à la porte du vestibule. Elle avait fait un bandeau avec un foulard bleu et portait un jean coupé en short avec un T-shirt sur lequel on pouvait lire New York City Ballet Company.

— Oh, Seigneur, dit-elle. Regarde, je sue comme un porc.

Elle enleva d’un geste son bandana et s’épongea le front avec, puis le passa sur les deux côtés de son cou.

— Il y a tellement de trous dans les murs de cette maison que je dois faire la poussière chaque fois qu’une voiture passe. C’est une glacière en hiver et un vrai poulailler en été.

— Je crois que pour les femmes on dit luisante.

— Bon, alors, je suis luisante comme un porc. (Elle s’appuya dans l’encadrement et lui sourit.) Tu veux entrer et prendre quelque chose de froid ?

— Il faut que je retourne au travail dans une minute.

La dernière fois qu’il était entré, c’était quand il lui avait raconté son voyage à la réserve et sa conversation avec Eddie Horn. Il ne lui avait plus reparlé depuis. Deux jours plus tôt, il les avait vues pique-niquer dans le parc et les filles lui avaient fait signe. Mais Anna s’était contentée de le regarder passer, les yeux plissés dans le soleil de midi. Il avait ralenti et s’était dit que si elle levait la main ou même lui souriait, il s’arrêterait, mais elle était restée debout, les bras serrés autour d’elle-même, comme si elle se protégeait du froid, et finalement il était sorti de la ville et avait mangé son maigre déjeuner tout seul au bord de la route.

— Je vous ai vues au parc.

— On t’a vu aussi. Tu aurais dû t’arrêter. Les filles ont été déçues. Elles m’ont demandé si tu étais fâché contre elles.

— C’est plutôt que je pensais que leur mère était peut-être fâchée contre moi.

— Elle ne l’était certainement pas. Elle a eu le cafard, mais je crois que ça va mieux. (Elle jeta un coup d’œil aux filles, dont seule la tête dépassait au-dessus du pneu de tracteur.) Cela fait trois semaines maintenant et elle s’en est remise. Elle est remise. Et puis, te demander d’aller voir Eddie ! J’ai paniqué, vraiment. Je n’aurais jamais dû te mettre dans une telle position.

— Oublie ça, répondit-il. J’avais besoin de faire une pause.

Elle le regardait du haut de son perron, une main sur la hanche et l’autre en visière au-dessus de ses yeux.

— Je suis désolée pour ton ami, M. Dupui. J’aurais dû te le dire plus tôt. C’est vraiment terrible.

— C’était un ami, dit Hickney. (Il examina le sol à ses pieds.) Comme tu viens de le dire.

— Pauvre homme.

Il ne pouvait pas la regarder, mais il leva les yeux jusqu’à la marche sur laquelle elle se tenait.

— Moi ou lui ? demanda-t-il.

Elle ne répondit pas, mais descendit deux marches grinçantes afin de pouvoir croiser son regard.

— Je ne connaissais pas M. Dupui, mais je pense que ses ennuis sont terminés maintenant.

— C’est moi, alors.

— Je ne sais pas, Hickney. (Elle lui sourit malicieusement.) Tu as des ennuis ?

— Tout le monde en a. Je n’aime pas en parler, c’est tout.

Elle éclata de rire.

— Le mystérieux M. Hickney.

Elle n’avait pas de chaussures et elle testa le gravier brûlant du bout de son pied nu avant de descendre la dernière marche.

— Tu es sûr, tu ne veux rien boire ? Les filles m’ont fait acheter de l’Orange Crush, au cas où tu t’arrêterais.

— Non, merci. Mais écoute, la raison pour laquelle je suis passé, c’est que j’allais te demander si ça te plairait de venir au cirque ce week-end. Toi et les filles. C’est samedi.

— Tu allais… ? demanda-t-elle. Tu as changé d’avis ?

— Je te le demande.

— Dans ce cas, oui, je pense que ça nous plairait.

— Est-ce que tu as besoin d’avoir l’accord de ces deux-là avant que cela soit officiel ?

— Oh, je pense que je peux parler pour nous trois. Officiellement.

— Très bien, dit Hickney. Samedi. On dit une heure et demie, à peu près ?

— Génial. (Dans l’ombre de sa main, ses yeux étaient d’un violet profond et ils le dévisageaient fixement.)Vous dépensez beaucoup d’argent pour nous, monsieur.

Il creusa dans le gravier de l’allée avec le bout de sa botte, comme un soupirant un peu niais, et il se força à arrêter immédiatement.

— Je me fais un petit bonus, ces temps-ci. C’est pas grand-chose. Je t’assure.

— Alors à samedi, dit-elle. J’essaierai d’avoir un peu moins l’air d’une mégère. Et pas un mot à ces deux-là, d’accord ? Elles vont me rendre folle tant qu’on ne sera pas parties. Je leur dirai à la toute dernière minute.

Hickney fit le geste de tourner une clé devant ses lèvres.

— Pas un mot.

Il s’arrêta pour parler aux filles en partant. Tandis qu’il les observait, elles travaillaient d’arrache-pied avec leur seau et leur pelle sous le soleil de plomb sans lui prêter la moindre attention, puis au bout de quelques instants, Sissy se redressa tout à coup et le regarda. Il sourit et il était sur le point de lui parler quand ses yeux noirs s’agrandirent et sa bouche s’affaissa. Il se rendit compte que ce n’était pas du tout lui qu’elle regardait, mais quelque chose qui se dressait derrière lui et il se retourna aussitôt. Mais il n’y avait rien. Le ciel, devant lequel elle semblait pétrifiée, était vide de tout avion, de tout oiseau et de tout nuage, et quand il enjamba le pneu pour la prendre dans ses bras et prononcer son nom, elle était devenue blanche et raide. Les muscles de son visage se contractaient et son cœur s’emballait contre la poitrine d’Hickney. Il se tournait pour appeler sa mère quand les yeux de la petite fille se renversèrent dans leur orbite, elle montra les dents et un son invraisemblable monta de sa gorge, grave et sauvage, comme si une étrange créature s’était logée en elle. Il sentit les cheveux dans sa nuque se hérisser et malgré la fournaise de midi, un frisson le parcourut. Quand Anna apparut et lui prit la petite des bras, il éprouva un grand soulagement. Elle avait perdu son chapeau et Hickney se pencha pour le ramasser dans le sable, puis il resta là, immobile, le chapeau inutile à la main, le visage brûlant de honte, le bord du pneu cuisant contre ses mollets.

À cet instant, la crise était passée et, dans les bras de sa mère, la petite fille pendait mollement comme une poupée de chiffon. Elle lui sourit faiblement et commença à se tortiller pour qu’on la dépose sur le sol, mais sa mère la serra encore plus fort, se balançant d’un côté et de l’autre, le visage baigné de larmes enfoui dans le cou de sa fille, répétant “Oh Seigneur Oh Seigneur Oh Seigneur” comme une invocation.

À l’exception du crissement incessant des insectes, la journée était totalement calme et silencieuse, et il se dit qu’on avait dû l’entendre partout et que les voisins n’allaient pas tarder à arriver en courant. Il n’était pas aussi sûr qu’elle serait entendue de Dieu, et s’Il l’entendait, il n’était pas sûr qu’Il l’écouterait.

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