Trop loin de Dieu
Chapitre 44
JUCHÉS sur leur tabouret attitré au milieu des consommateurs de cette fin d’après-midi, Jimmy et Mop chuchotaient, penchés au-dessus de leur verre, leurs deux têtes à quelques centimètres l’une de l’autre. Quand Jimmy le vit entrer, il déplaça ses béquilles, appuyées contre le bar, pour les mettre entre ses jambes comme pour empêcher qu’on les lui vole. Machinalement, Hickney jeta un coup d’œil vers la table que Malvern avait déclaré être la sienne, mais il n’était pas là et, parmi la douzaine d’autres clients, il ne reconnut aucun des types du camp. Mais à en croire Van Zyl, ses compagnons de route étaient partout et portaient le masque d’hommes qu’Hickney connaissait depuis toujours.
— Salut Hick, lança Mop. Je t’offre une bière ou quelque chose ?
Jimmy lui donna un coup de coude et le vieil homme se tassa sur lui-même.
— Un de ces jours, je vais te prendre au mot, répondit Hickney, et tu feras une bonne crise cardiaque.
— Pas du tout, dit Mop. C’est quand tu veux. T’as qu’à le dire.
Hickney posa la main dans le dos de Jimmy.
— T’es prêt, on y va, vieux ? Passe-moi tes béquilles.
Il y avait un verre avec un fond d’alcool violet devant Jimmy et quelques pièces de monnaie mouillées, qu’il fit glisser avec une grande circonspection sur le comptoir, comme des pions sur un échiquier.
— Il y a quelque chose de changé depuis la dernière fois qu’on s’est parlé ? demanda-t-il.
Hickney soupira.
— Allez, vieux. Arrête ça. Tu vas me punir comme ça combien de temps encore ?
— Aussi longtemps que ça me plaira.
— Je vais te ramener chez toi et on va se faire griller deux bons steaks et discuter de tout ça. Regarde-toi, tu es maigre comme un clou.
Comme s’ils l’avaient décidé à l’avance, Jimmy et Mop ne se regardaient pas, mais il put voir leurs yeux se rencontrer dans le miroir du bar.
— Même si je partais avec toi, et c’est pas le cas, j’ai pas besoin que tu me ramènes.
— En fait, intervint Mop, il se pourrait bien qu’on ait un autre chauffeur d’ici un petit moment.
— On a pris d’autres dispositions, dit Jimmy.
— Quelles dispositions ?
— Du genre aller avec quelqu’un d’autre que toi.
— Mais qui, bon Dieu ?
Jimmy lui jeta un coup d’œil dans le miroir trouble du bar, puis détourna le regard.
— Gerry, dit-il. C’est Gerry qui vient nous chercher.
— Blinky ? Sois pas ridicule.
— Tu peux dire ce que tu veux. Je t’écoute pas.
— Il aime pas qu’on l’appelle Blinky, glissa Mop.
— Bon sang, il ne peut pas transporter deux types bourrés dans sa voiture de patrouille comme ça. Il se ferait virer par Billy Bow.
Mop insista :
— Il veut qu’on l’appelle Gerry.
— Je savais que tu dirais un truc de ce genre, dit Jimmy.
— Ou alors shérif adjoint, poursuivit Mop.
Hickney tournait le dos au vieil homme et l’ignorait totalement, mais il finit par se retourner.
— Qu’est-ce que tu baragouines ?
— Pas Blinky, répéta le vieil ivrogne. Gerry. Il dit que Blinky, c’est pas respectueux.
— Et je savais aussi que tu dirais que je suis bourré, dit Jimmy. Mais je le suis pas.
— Peut-être un petit peu, dit Mop. On a pris quelques verres.
Ils évitaient toujours de le regarder. Jimmy fit glisser ses pièces. Il y avait une cigarette qui se consumait au bord du comptoir, Mop la prit et fit délicatement tomber la longue cendre sur le sol en affectant une grande sérénité. Le regard d’Hickney passa de l’un à l’autre pendant un moment, puis, forçant son passage entre eux deux, il tendit la main vers les béquilles de Jimmy. Mais celui-ci avait anticipé ce geste. Il se pencha en avant et les coinça entre ses cuisses, écartant la main d’Hickney avec son coude levé.
Hickney le dévisagea, puis recula d’un pas, secouant la tête, incrédule.
— Eh ben, j’y crois pas. (Il commença à boutonner sa veste.) Très bien, bon Dieu. Dernière chance. Je ne reviendrai pas. Faudra que tu rentres chez toi sur tes béquilles si ce plan tordu ne fonctionne pas.
— Je me suis très bien débrouillé sans toi, non ?
— Et ton foutu manteau, il est où ?
— Sais pas. J’en ai pas pris.
— Bien sûr, pourquoi faire ? Il ne fait que -6 °C ou -7 °C, là, dehors.
Ils levèrent les yeux vers lui au milieu des bouteilles, des bocaux d’œufs au vinaigre et des jambonneaux qui se reflétaient dans le miroir, mais ne dirent pas un mot. Il alla à la porte et l’ouvrit, regarda la rue, dehors, puis il laissa la porte se refermer et resta là, le temps de mettre ses gants. Ils le crurent parti et il les observa trinquer à leur succès, avant d’avaler le contenu de leur verre d’un trait. Mop leva un doigt pour faire signe au barman.
La nuit était tombée pendant le court laps de temps qu’il avait passé à l’intérieur et une neige étrangement sèche tombait en biais dans la lueur de feu de camp des néons qui crépitaient. La première voiture qui passa était le taxi de Bear et il fit demi-tour au milieu de la rue dans un crissement de pneus, puis fonça vers lui et s’arrêta en dérapant à moins d’un mètre, une roue sur le trottoir.
Donny se pencha au-dessus du siège passager pour baisser la vitre et il leva les yeux vers lui en souriant.
— Tu arrives ou tu repars, cow-boy ?
Hickney s’accroupit et croisa les bras sur la vitre ouverte.
— Ils disent qu’ils attendent ce foutu Blinky qui doit passer les prendre, si tu arrives à croire ça.
— C’est quelque chose, hein ? Je les ai vus ensemble deux ou trois fois ici, récemment. Je veux dire Jimmy et Blinky. La première fois, j’ai cru qu’il se faisait embarquer.
— C’est ce que j’ai cru aussi. J’imagine qu’ils sont copains, maintenant.
— Tu penses pas que Billy Bow piquerait une crise s’il voyait ça ?
— Ça le mettrait dans tous ses états.
— Alors, qu’est-ce que t’as fabriqué tous ces temps-ci ? Ça te ressemble pas, ça, de le laisser aussi longtemps à la merci de ce bon à rien de Mop.
— On s’est un peu pris la tête et il me fait la gueule. Ça lui passera assez rapidement.
— Bon, ne plus avoir ce petit salopard sur les bras pendant un moment, ça pourrait avoir aussi son avantage. Ça te libère pour d’autres occupations.
— Comme quoi ?
— Oh, comme t’intéresser de plus près à sa jolie sœur.
— L’idiot. Qu’est-ce qu’il t’a raconté ?
— Personne ne m’a rien raconté. J’ai des yeux pour voir.
— Ce qui veut dire ?
— Eh bien, que tu pourrais peut-être avoir envie de me dire quelque chose, voilà ce que ça veut dire.
Donny avait une cigarette coincée derrière son oreille, il la mit entre ses lèvres, l’alluma, puis leva les yeux vers Hickney en plissant les paupières dans la fumée bleue, l’air d’attendre quelque chose.
Les lampadaires de Main Avenue s’étaient éclairés et on aurait dit que la neige, invisible ailleurs dans la nuit, s’en déversait comme l’eau d’un robinet. Bien des fois au cours des mois passés, il avait souhaité avoir une telle possibilité de parler d’Anna, mais maintenant que cette occasion se présentait, il n’y parvenait pas. Pendant si longtemps, penser à elle avait été un jeu auquel il s’adonnait pour se stimuler tout au long de ses interminables journées de travail, des heures passées à s’occuper de Jimmy et des nuits sans fin, seul, dans sa chambre. C’était un artifice, un tour de passe-passe mental. Jeune garçon, il avait fait la même chose, rêvant de l’été et de parties de pêche tandis que la religieuse débitait d’une voix monotone ambulo ambulas ambulare et que la neige et le vent cinglaient les fenêtres de la classe. Plus récemment, il y avait eu les palmiers, l’attirant vers un pays imaginaire où régnaient en permanence calme et chaleur. Mais à présent, il avait le parfum d’Anna sur ses vêtements, il avait mis de côté, sur son unique étagère, un verre à eau portant sur son bord la légère trace de son rouge à lèvres. Il connaissait la courbure de sa taille, le creux de son cou, la sensation de sa peau collée contre son propre corps. Pourtant, malgré tout cela, il avait encore l’impression que c’était irréel, une construction faite de désir et de brume qui pouvait s’écrouler sous le poids d’un simple mot maladroit, et il ne voulait pas prendre ce risque.
— Il n’y a pas grand-chose à en dire.
Donny se tourna pour baisser la vitre de sa portière et cracha dans la rue.
— Bon, répondit-il sur un ton maussade, si c’est comme ça que tu vois les choses.
— On est juste amis, Donny.
— C’est le meilleur point de départ. À mon avis.
— Le conseil de Bear aux amoureux transis, c’est ça ?
— Si par amoureux transi tu veux dire quelqu’un qui a de la merde dans les yeux, alors oui.
— Et le type qui dit ça, il a des filles bien en chair qui soupirent après lui à droite et à gauche, ironisa Hickney. Il doit savoir de quoi il parle.
Donny sourit.
— La prochaine fois que je vois cet enfoiré de Wilf, je lui coupe les couilles, je le jure devant Dieu.
Il tira une autre cigarette de la poche de sa chemise sans sortir le paquet, l’alluma et souffla la fumée vers le pare-brise d’un air pensif.
— Hé, lança-t-il. Hier, j’ai vu ces enfoirés, là-bas, sur leurs motoneiges.
— De quels enfoirés on parle, là ?
— De ces gars de Porcupine Creek. Ils filaient entre les arbres, avec leurs tenues de camouflage blanches, c’est quoi ça, comme si on les voyait pas ? Et j’ai eu l’impression qu’ils avaient aussi des fusils sur leurs engins. (Il se tourna pour regarder Hickney.) Ils viennent d’où, ces connards ?
— Je ne sais pas, répondit Hickney. De partout.
— Y a des types du coin ?
Hickney se rappela O’Gorman – un brave type, un ami, quelqu’un en qui il avait confiance – qu’il avait vu en train de parler à une recrue de Van Zyl, au bar, et depuis, il lançait des regards méfiants et soupçonneux à tout le monde.
— Je commence à croire que ça pourrait être à peu près n’importe qui.
— Eh ben, ça me semble encore plus bizarre.
— Comment ça, bizarre ?
— Il y a un peu plus d’un mois, Mme Finlayson s’est bousillé la hanche en allant chercher son courrier, alors mardi, je crois bien, ou peut-être mercredi, je vais lui livrer ses provisions. (Il s’interrompit et secoua la tête en prenant un air consterné.) Ces vieilles petites dames, tu te rends compte. Elles se prennent le pied dans le tapis, ou glissent sur du verglas, quelque chose de ce genre. Bam, fracture de la hanche. C’est terrible.
— C’est ça le truc bizarre ?
— Tu sais où elle habite, hein ? Upper Bench Road ? Il y a un tas de neige, là-bas, maintenant, et je dépose les provisions, je discute gentiment avec la vieille dame, puis je vais jusqu’en haut de la côte pour faire demi-tour sans risquer de m’enliser, et là, il y a tous ces connards en train de filer entre les arbres.
— Tu l’as déjà dit.
— Oui. Mais ce qui est intéressant, c’est que ces types, ils ont installé un point de contrôle.
— Qu’est-ce que tu veux dire par point de contrôle ?
— Je sais pas comment ça s’appelle – un poste de garde, quelque chose de ce genre, comme dans une base militaire, tu vois. À quoi ils jouent, là-bas, ils se prennent pour l’armée ?
— Je ne sais pas ce qu’ils font.
Donny tira une grande bouffée de sa cigarette, puis relâcha la fumée lentement, en un mince filet.
— Bowman est au courant de ce qu’ils manigancent ?
— Je sais qu’il a rencontré le chef, Van Zyl, mais j’ignore ce qu’il sait par ailleurs.
— Ce gros enfoiré devrait enquêter sur eux.
Hickney hocha la tête.
— Les abrutis, c’est pas ça qui manque dans le monde, Hick, mais ce qu’ils font, eux, c’est pas un truc d’abrutis ordinaires, et il faudrait enquêter.
— Je suppose.
Donny étudia le bout rose de sa cigarette.
— Tu connais le nom du gars, Hick, et je sais que tu travailles un peu pour eux. (Hickney fit un geste pour l’interrompre, mais Donny leva la main.) Comme je t’ai dit, j’ai des yeux pour voir. Je sais que tu en sais plus que tu ne veux bien me le dire.
Une voiture équipée de chaînes descendit lentement Main Avenue dans un bruit de ferraille et Hickney se tourna machinalement, s’attendant presque à voir l’antique GMC de Conrad Pimperton revenir de Mountain View Manor.
— Je pense qu’il va y avoir du grabuge.
— Pourquoi tu penses ça ?
— Comme tu l’as dit – les tenues de camouflage, les armes, le poste de garde.
Même si elles étaient déjà légitimes, ce n’étaient pas les vraies raisons, mais comme il en était venu à croire que moins il y aurait de ses amis au courant des activités du camp, mieux cela vaudrait, il décida de ne pas être plus explicite et se contenta d’ajouter :
— Je ne sais pas… rien que leur allure.
Donny s’était tourné et avait posé un bras sur le dossier du siège, observant de près le visage d’Hickney comme s’il pouvait révéler une information que ses paroles refusaient de donner. Il ouvrait juste la bouche pour répondre quand les tintements assourdis de la cloche de l’Immaculée Conception leur parvinrent. Il jeta un coup d’œil à sa montre et se redressa aussitôt, puis tendit la main vers la clé de contact.
— OK, mec, dit-il. On en reparlera. Faut que j’aille à l’arrêt de bus.
Hickney se releva, regarda dans le bar, où il aperçut Jimmy et Mop, avachis et tranquilles sur leur tabouret avec d’autres verres devant eux. Ils étaient complètement ivres à présent et il se dit que même au cas improbable où Wertz viendrait, il ne les emmènerait pas. L’étrange neige sèche tombait plus drue, tambourinant de façon audible sur le toit du taxi et il regarda le vent la pousser en serpentant sur le trottoir.
— Bon Dieu, dit-il. Écoute, si jamais tu vois ce petit enfoiré rentrer chez lui à pied, tu peux le raccompagner ? Je te paierai demain. Il n’a même pas de manteau.
— Bien sûr, dit Donny. Ne t’en fais pas.
— En attendant, je vais te donner quelques steaks. J’ai deux ou trois paquets dans le camion.
— Du cerf ?
Hickney haussa les épaules.
— Tu sais, Hick, j’ai tellement mangé de ce truc quand j’étais gamin que c’est tout juste si je peux supporter d’en voir. C’est de la bonne vieille vache, achetée au magasin, ou rien.
— Si c’est du bison que tu réclames, je ne peux rien pour toi.
— Tiens, tu vois ? répondit Donny en souriant, avant de jeter sa cigarette dans la rue, la faisant voler tout près de l’oreille d’Hickney. C’est exactement le genre de discours qui vous a valu une si mauvaise réputation, à vous, les Blancs.
Il pointa son index vers Hickney et fit un clin d’œil, puis enclencha la marche avant de sa Chevrolet. À l’intersection, quand il freina, la lueur des stops fit sortir la neige de l’obscurité, un globe rouge sang qui resta imprimé dans les yeux d’Hickney longtemps après que le taxi eut disparu dans le noir plus profond de River Street.
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