Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 42 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 42

 

ON était en novembre, à présent, et le vent et la neige, arrivés avec un étrange retard, étaient descendus en tempête des provinces canadiennes la veille et avaient mis le pays en état de siège. Dans la salle de séjour du mobile home où les filles jouaient, un petit radiateur cliquetait en continu, essayant de repousser le froid. Les filles chantaient tout bas une mélopée monotone, mais le bruit que faisait le radiateur empêchait Hickney de comprendre les paroles. Il s’assit sur le canapé avec Anna et lui prit les deux mains.

— Ne m’oblige pas à aller là-bas, dit-elle. S’il te plaît.

— Je pense que ce n’est pas juste de dire ça, Anna. Je ne t’oblige pas.

— Tu viens de dire qu’il faut que j’y aille.

— Je voulais simplement dire qu’il faut que tu fasses cela pour Sissy. C’est le seul moyen pour qu’il accepte de l’inscrire dans les registres de la tribu, et il faut qu’elle y soit pour voir les docteurs. C’est lui qui a toutes les cartes en main, en quelque sorte. Tu ne peux pas indéfiniment remettre ça à plus tard, Anna, tu le sais bien. Cela ne peut qu’empirer.

— Mais pourquoi maintenant, je veux dire, au moment où les choses entre nous… (Elle serra ses mains entre ses genoux.) Je pensais qu’on avait commencé quelque chose. Et maintenant tu me fais partir.

— C’est un ou deux jours, Anna. Et je ne m’en vais nulle part.

— Si seulement c’était aussi simple.

— C’est parfaitement simple. Je vais m’occuper de tout. Le bus, la chambre. Tu vas là-bas et tu emmènes Sissy voir les docteurs de l’IHS, ils trouvent ce qui ne va pas et tu reviens aussitôt.

Elle poursuivit comme si elle n’avait pas entendu.

— Il y a des choses que tu ne sais pas.

— Alors dis-les-moi. Tu as peur de lui ? Tu as peur pour les filles ?

— Non, ce n’est pas ça. Je ne pense pas que tu puisses comprendre. C’est mon problème.

— Alors c’est mon problème aussi.

Elle avait fait du thé pour eux deux et sa tasse était posée sur le sol. Elle libéra ses mains de celles d’Hickney et porta la tasse à ses lèvres, puis la reposa soigneusement sur la soucoupe. Elle restait immobile, seuls ses longs cheveux se balançaient légèrement et au bout d’un moment, il se rendit compte qu’elle secouait la tête.

— Quand je vivais là-bas, j’ai fait des choses, finit-elle par dire. Des choses terribles. Tu n’aurais pas envie de connaître celle que j’étais.

Des larmes apparurent sur ses joues tandis qu’elle fixait la tasse entre ses pieds, comme si elle contemplait ses péchés reconstitués dans le cercle sombre du liquide.

— Je ne sais pas si tu devrais être avec moi en ce moment.

— Je me fiche de ce qui s’est passé à l’époque, Anna. Cela n’a aucune importance pour moi.

Elle leva les mains, puis elle parut ne pas savoir quoi en faire, et finalement, elle les plaqua contre ses oreilles.

— Seigneur, écoute-toi un peu. On dirait un enfant.

Elles n’avaient pas donné l’impression d’écouter, mais quand la voix de leur mère s’éleva, les filles se figèrent, en attente, comme des animaux dans la forêt au craquement d’une brindille. Au bout d’une minute, n’ayant rien entendu d’autre, elles se remirent à jouer. Le vent frappait à la porte et le petit radiateur bourdonnait sans cesse, mais tout cela formait le bruit blanc agréable de leurs vies et semblait être une sorte de réconfort pour elles.

— Je suis désolée, dit Anna. Je suis vraiment désolée. Je ne pensais pas ce que j’ai dit.

— Dis-moi simplement ce que je dois faire. Je ferai tout ce que tu voudras.

Assise sur le bord du canapé, elle se balançait légèrement, les mains coincées entre ses genoux.

— Cela n’a rien à voir avec lui, tu ne comprends pas ? C’est de moi qu’il s’agit. J’aurais dû les mettre au-dessus de tout le reste, mais je ne l’ai pas fait. C’était mon sacrement et mon serment, et je ne l’ai pas respecté. Quand je la vois comme ça, prisonnière d’elle-même et toute seule, j’ai envie de mourir. On dit qu’on a le cœur qui se brise, mais ce n’est pas ça. C’est plutôt comme s’il était étranglé. Comme si c’était une serpillière que quelqu’un serait en train de tordre. (Ses mains étaient cramponnées contre sa poitrine, comme pour illustrer la douleur et ses yeux ruisselaient.) Et chaque fois c’est comme ça. Je ne sais pas combien de crises je pourrais encore supporter.

Sa voix n’était guère plus qu’un murmure et elle pleurait en silence. Il mit son bras autour de ses épaules secouées par les sanglots.

— C’est justement de cela qu’il s’agit, dit-il. Nous allons la faire examiner et nous allons régler ce problème, ensemble.

— Quand je rentrerai, dit-elle.

— Quand tu rentreras, exactement.

Elle laissa échapper un violent sanglot, mais elle regarda les filles et le réprima immédiatement. Se dégageant du bras d’Hickney, elle s’excusa et alla à la salle de bains.

Elle n’y resta pas plus de dix minutes, mais lorsqu’elle revint et se rassit près de lui, elle parut changée. Elle redressa les épaules, posa tranquillement ses mains sur ses genoux, puis s’adressa à lui sur un ton des plus solennels.

— Tu sais que je ne t’ai jamais fait le moindre reproche à propos de ce qui est arrivé à Jimmy, n’est-ce pas ?

Elle dit cela comme si elle poursuivait une conversation qu’ils avaient déjà eue et il la dévisagea, perplexe.

— Oui. Mais pourquoi on parle de ça maintenant ?

— Personne ne te reproche quoi que ce soit, continua-t-elle d’une voix égale. Tu ne dois rien à personne.

— Mais il ne s’agit pas pour moi de rembourser une sorte de dette, Anna. Je ne suis pas quelqu’un d’aussi bon que cela. Je ne suis pas aussi désintéressé que cela.

— Et si quelque chose devait arriver, tu seras là pour les filles.

— Rien ne va arriver, Anna.

Elle avait les yeux secs et elle regardait fixement droit devant elle, dans le vide, le dos bien droit, le visage lisse et blanc comme un vase de porcelaine, et tout aussi dénué d’expression. Cette transformation soudaine le mit mal à l’aise, comme si pendant le court laps de temps où elle s’était éloignée de lui, quelque chose fait de glace ou de pierre était entré en elle.

— Mais tu seras là pour elles, dit-elle. N’est-ce pas ?

— Bien sûr que je serai là. Nous deux, nous serons là pour elles.

Le lampadaire de River Street s’éteignait un instant avant que chaque nouvelle bourrasque ne frappe le mobile home, puis se rallumait quand elle était passée, et la grande fenêtre de la cuisine tremblait et s’incurvait. La nuit était très claire et sous la lune, les toits couverts de neige de ce quartier miséreux luisaient tels des radeaux bleutés à la dérive sur une mer d’encre. Une brève accalmie du vent lui permit d’entendre les filles. Elles chantaient une comptine, Poor Old Michael Finnegan.

— Oh, oui, dit-elle. Nous deux.

Plus tard, chez lui, il tira une chaise près de la fenêtre et s’assit dans l’obscurité pour regarder la neige tomber sans cesse et les arbres gris de l’hiver se pencher et frissonner dans le vent. Il lui avait répété que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Il lui avait dit que c’était pour Sissy. Elle l’avait suivi sans rien dire dans le vestibule, où elle était restée très droite et solennelle tandis qu’il mettait son manteau et son écharpe. Il l’avait prise aux épaules, l’avait regardée dans les yeux, avant d’embrasser ses lèvres froides. Il lui avait dit que c’était ce qu’il fallait faire. Que lorsqu’elles seraient de retour, il irait chercher la clé chez l’agent immobilier et ils iraient jeter un coup d’œil à la maison de Fife Street tous ensemble. Elle avait hoché la tête, oui oui oui, à tout ce qu’il avait dit, mais quand, une fois dans son pick-up, il s’était retourné pour la regarder, elle était restée sur le seuil de la porte ouverte comme quelqu’un se tenant au pied de l’échafaud, et il se fit la réflexion qu’elle n’avait probablement rien entendu de tout ce qu’il avait dit.

Il avait bien considéré tout cela, il avait répété la scène une dizaine de fois, il avait correctement anticipé toutes ses objections et pour chacune il avait une réponse irréfutable toute prête. Oui, tu avais tout prévu, hein, espèce d’enfoiré, sauf ce qu’elle ressentirait par la suite.

Des années auparavant, un prêtre avait fait un cours à la classe de garçons sur les sept péchés capitaux – tous effroyables, avait-il dit, et tous mettant gravement en danger l’âme humaine –, mais il y avait un péché encore plus grand que tous ceux-là : le désespoir, parce que ceux qui étaient sous son emprise, ayant décidé que le salut était impossible, s’étaient détournés de Dieu.

À quelques mètres de là, à travers la cloison de sa chambre, il pouvait entendre les gémissements du chien noir par-dessus le bruit du vent. Il se pencha en avant et appuya le front sur la vitre glacée et se serra le crâne entre ses deux mains, comme s’il pouvait en extraire la malignité de la culpabilité et du doute grandissant qui y étaient logés.

Ce n’était pas le péché lui-même qu’il fallait craindre le plus, se souvenait-il avoir entendu le vieux prêtre déclarer, mais l’abandon qui s’ensuivait.

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