Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 34 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 34

 

 

DANS les fossés où il travaillait, il y avait maintenant des feuilles de trembles, écussons jaune vif emportés jusque-là par le vent depuis des arbres situés bien plus haut dans les montagnes, chacun d’eux venant annoncer le changement de saison dans le bas pays encore chaud, encore bourdonnant d’insectes et du chant des oiseaux de l’été. Il s’arrêta et ramassa une feuille intacte. Sur le flanc d’un vert-bleu profond de la montagne, il y avait des flaques de couleur ocre qui n’étaient pas là la semaine précédente. Il tint la feuille à bout de bras sur l’arrière-plan des arbres dorés, comme s’il voulait la recoudre à sa place. Comme s’il lui appartenait de réparer les choses pour qu’elles redeviennent telles qu’elles étaient.

Dans l’après-midi, revenant du secteur nord de sa tournée, il rencontra un camion des services d’entretien du comté sur le bas-côté de la route et en ralentissant, il vit O’Gorman en train de manier une dame de fonte. Deux jours plus tôt, tandis qu’il allait chercher Jimmy au bar, il avait été intrigué en apercevant O’Gorman en pleine conversation avec l’un des hommes de Van Zyl. Il était penché au-dessus du comptoir, la visière de sa casquette enfoncée, la tête baissée, tandis que la recrue – tatouée, portant des boucles d’oreilles et les yeux plissés – lui chuchotait quelque chose à l’oreille avec sérieux, tel Méphistophélès. Si O’Gorman avait vu Hickney, il n’en avait rien laissé paraître. Une heure plus tard, alors qu’il rentrait chez lui après s’être occupé de Jimmy, il avait constaté que la Buick LeSabre d’O’Gorman était toujours garée sur le parking du bar.

Malgré la fraîcheur du jour, le visage d’O’Gorman était luisant et sa chemise rayée de traces de sueur. Il damait la terre à la base d’un nouveau panneau réflecteur, son outil se levant et s’abaissant avec la régularité d’une presse d’usine. Un panneau, semblable à celui qu’il venait d’installer, était posé à ses pieds, tordu à angle droit, comme s’il s’était trouvé sur le passage du souffle d’une explosion nucléaire. Trois autres panneaux, pareillement déformés, avaient été arrachés et jetés sur le côté, et une bêche boueuse gisait tout près dans les hautes herbes. Hickney s’arrêta doucement et se pencha dans sa cabine pour baisser la vitre côté passager et O’Gorman le regarda d’un air grincheux. Il passa le poignet de sa chemise kaki sur son front et tint le manche de la dame bien droit, à bout de bras.

— Ta houlette et ton bâton1, dit Hickney.

— Quelle merde, dit O’Gorman.

Avec sa botte, il poussa de la terre meuble autour de la base du poteau, puis se recula, visant depuis le bord du panneau pour vérifier son alignement avec les autres qui s’éloignaient à l’infini sur le bas-côté de la route.

— C’est quoi, tout ça ?

O’Gorman fit un geste en direction de traces de pneus sur la terre et des traînées noires parallèles en arc de cercle sur l’asphalte.

— Un enfoiré complètement bourré, j’imagine.

Il jeta un regard furieux des deux côtés de la chaussée déserte, comme s’il s’attendait à voir la voiture zigzagante revenir pour démolir ce qu’il venait de faire.

— Vois ça comme une garantie d’emploi.

— Une garantie ? dit O’Gorman. Tu parles. J’ai des tas d’autres choses qui m’attendent.

— Pas de repos pour les braves.

— Pas de fin aux corvées que je dois me farcir.

— Pup a vu ça ?

— Bien sûr qu’il l’a vu.

— Et qu’est-ce qu’il a dit ?

— Il a dit répare-moi ça.

Plus loin à l’ouest, où, un peu plus tôt, il avait aperçu des hommes à cheval conduisant du bétail, un nuage rouge pâle demeurait suspendu, parfaitement immobile et fantomatique, au-dessus des enclos de tri des bêtes, et malgré les cinq cents mètres qui les séparaient, ils entendaient très clairement les voix des hommes qui s’interpellaient au milieu des beuglements.

— Je t’ai vu, la semaine dernière, en train de parler à ces types du camp.

— Oui ? Et alors ?

— Je ne sais pas. Rien.

— Ils sont sympas.

— C’est tes copains, maintenant ?

— Comme t’as dit, je parlais juste.

— Ils ont quand même des idées un peu à la con.

— T’es en train de me dire avec qui je peux être ami, maintenant ?

— Non. Bien sûr que non.

O’Gorman évitait son regard. Hickney repensa à la dernière fois qu’ils s’étaient rencontrés et se demanda ce qu’il avait pu dire qui l’aurait contrarié, mais il ne trouva rien.

— Qu’est-ce qui se passe, Ogre ?

Après quelques secondes de silence, une des mains d’O’Gorman lâcha le manche de la dame pour ratisser en arrière ses cheveux ternes et clairsemés. Ses yeux se tournèrent vers l’horizon et bien qu’il n’y eût là qu’un vide bleu, il donna l’impression d’examiner un objet particulier et d’une grande importance. Il se pencha en avant, plissant les paupières comme pour essayer de voir plus clairement.

— Tu t’es jamais demandé, finit-il par dire, si tout n’avait pas filé devant toi en te laissant au bord de la route ?

Il était mince et musclé, mais depuis quelque temps, son dos s’était courbé, comme si les années de travail accumulées pesaient sur ses épaules en permanence comme une pierre et qu’à quarante ans, il était déjà devenu vieux.

— Tu ne peux pas croire ce que ces gars racontent, Larry.

Sans le regarder, O’Gorman hocha la tête, puis la baissa et cracha par terre entre ses pieds. Par-dessus le bruit du moteur au ralenti, ils entendaient les cris du bétail. O’Gorman s’accroupit, tenant la dame à l’horizontale en travers de ses cuisses. Il examina le poteau fraîchement installé, bien d’aplomb. Satisfait, il se redressa et se remit à tasser la terre avec l’extrémité plate de son outil, progressant en rond autour du poteau et quand il eut le dos tourné vers Hickney, il resta dans cette position jusqu’au départ de celui-ci.

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1Allusion à la Bible, Psaume 23 ; 4. “Même quand je marcherai dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne craindrai aucun mal, car tu es avec moi ; ta houlette et ton bâton me rassurent.”

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