Trop loin de Dieu
Chapitre 11
RIEN ne changea et tout changea. Il se passait rarement une nuit sans que le milicien mort ne vienne hanter les rêves d’Hickney et celui-ci commença à regarder avec méfiance tous ceux qu’il ne connaissait pas, et même certains de ceux qu’il connaissait. Il croyait entendre un moteur de pick-up tourner au ralenti devant sa chambre au milieu de la nuit, mais quand il allait à la fenêtre, il ne voyait rien. Il lui semblait que la ville et la campagne qu’il sillonnait demeuraient dans une ombre permanente, vidées de toute couleur, et que sa vie n’était qu’une fragile tour faite de branches et de torchis qui pouvait s’écrouler sous un simple souffle, un mot prononcé de travers. Le peu de sommeil qu’il parvenait à prendre était infecté par l’apparition persistante du visage de l’homme mort.
Après deux semaines de silence, Robert Van Zyl se présenta sur le pas de sa porte, la tête baissée, le chapeau tenu dans ses deux mains croisées devant lui. Il lui demanda de lui accorder un peu de son temps. Hickney comprenait certainement que la nature stressante de l’événement et le chagrin causé par la perte d’un de ses hommes expliquaient ses paroles et ses actes irréfléchis. Il espérait qu’ils pourraient rester amis. Il était profondément attristé, dit-il. Ses hommes pleuraient, chacun à sa manière, la disparition de leur camarade égaré. Cependant, il lui fallait compter sur la discrétion d’Hickney dans cette affaire. Il pouvait compter sur sa discrétion, n’est-ce pas ? En gage de confiance et de bonne volonté, il tendit à Hickney une enveloppe contenant cinq billets de vingt dollars qui, l’espérait-il, seraient une compensation suffisante pour sa perte de salaire, et le matin suivant, quand il partit travailler, Hickney trouva une radio CB Cobra 40 toute neuve sur le siège de son pick-up, avec un petit ruban rouge collé sur la boîte.
Il approvisionnait le camp consciencieusement et lors de toutes leurs rencontres, Robert Van Zyl se montrait cordial, ponctuel et généreux dans ses paiements. Mettre de l’argent de côté était un luxe qu’Hickney n’avait jamais connu et à présent, le compte qu’il avait ouvert avec le rêve d’acheter la maison de Fife Street se garnissait à un rythme qu’il estimait étonnant. Les menaces de Van Zyl, si c’était bien de cela qu’il s’agissait, n’avaient pas eu de suite. Rien ne semblait sortir de l’ordinaire. Au bar, les inconnus qu’il supposait être des hommes de Van Zyl paraissaient l’ignorer, même si l’homme chauve qu’il avait remarqué trois mois plus tôt et qu’il avait vu charger le mort sur la luge comme un bloc de pierre l’étudiait maintenant avec un intérêt non déguisé mais aimable et son sourire perpétuellement figé comme celui d’un bouddha.
Lui-même sentait qu’il se décrispait lentement, la cataracte opaque et grise à travers laquelle il avait vu le monde pendant des mois étant dissoute par les couleurs vives d’avril et mai. La glace qui avait alors semblé aussi éternelle qu’un glacier disparut dans les cours d’eau presque du jour au lendemain. Les cerfs redevinrent gras et lustrés, les champs d’un vert électrique s’animèrent avec le retour des oiseaux.
Pourtant, la nuit, le masque effrayant et livide le poursuivait. Il se souvint que lorsqu’il avait sept ou huit ans, un jour qu’il grimpait au milieu des pics de granit dans les montagnes au-dessus de sa maison, il était tombé sur une formation rocheuse. C’était le visage d’un homme qui grimaçait de douleur. Cela lui avait paru bien réel et lui avait donné des cauchemars. Quand il criait dans la nuit, sa mère venait s’asseoir sur le bord de son lit et lui disait qu’il devait chasser cette image de sa tête et la remplacer par une autre – le visage d’un ange, la Vierge Marie. Elle souriait et posait la main sur sa joue. Ou le mien, disait-elle. Mais il se souvenait à peine de sa mère et la Vierge était une statue de plâtre décoloré dans une église qu’il ne fréquentait plus, et de toute façon, il ne croyait plus en elle. Mais il se rappela le stratagème qu’il avait utilisé toutes ces années auparavant, et quand il se réveillait dans le noir, le cœur palpitant, et qu’il voyait le visage blanc tourmenté flotter dans l’obscurité au-dessus de son lit, il le remplaçait par un autre. Cet autre visage lui était également venu bien des fois sans qu’il le veuille, et il l’avait chassé, pour d’autres raisons, mais à présent, il le laissait s’inviter. Et effectivement, au bout de quelques semaines, l’homme mort disparut. Le matin, la nouvelle image s’attardait et il l’emportait avec lui quand il roulait à travers la campagne verdoyante et, comme si la femme était vraiment venue dans sa chambre et s’était tenue tout près de son lit, il détectait, parmi les riches effluves du printemps qui s’engouffraient par la vitre baissée, la trace d’une odeur de lavande.
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