Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 4 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 4

 

 

IL craignait que les flammes et la fumée ne les fasse fuir, alors il était assis sur le seau, près des restes noircis d’un ancien feu, avec l’appareil à propane allumé pour lui réchauffer les mains. Il resta assis comme ça une heure, peut-être plus, somnolant, la ficelle à ballot de paille serpentant dans la neige depuis son poignet jusqu’au coin de la cabane, où elle disparaissait. De temps en temps, il regardait vers l’enjoliveur de roue chromé qu’il avait calé debout contre une pierre et qui reflétait de façon déformée le mur de rondins, la ficelle et l’appât qu’il avait mis. Un moineau, posé sur une branche au-dessus de sa tête, l’observait de ses minuscules yeux bitumineux. Dans son immobilité, Hickney avait peut-être l’air d’être un arbre étrange d’un genre nouveau.

L’oiseau s’envola brusquement, Hickney jeta un coup d’œil vers l’enjoliveur et dans le miroir convexe il vit un des chats s’avancer lentement. Il attendit, la ficelle agitée de contractions entre ses doigts jusqu’au moment où il vit la tête entièrement passée dans la boucle qu’il avait installée, et il donna un coup sec. Il ne prit même pas la peine de se lever, il tira le chat qui grognait et crachotait et le fit passer au coin de la cabane, la ficelle serrée autour du cou et d’une patte avant. L’animal n’avait que la peau et les os. Il siffla et lui montra les dents, mais quand Hickney le souleva par la peau du cou, il devint soudain tout mou et tranquille. Cinq ou six autres, semblables à celui-là, se disputaient l’appât dans les hautes herbes. Il doutait qu’un seul d’entre eux soit encore en vie à la fin du mois. Il scruta les yeux jaunes fendus du chat.

— Un jour, tu me remercieras, espèce de petit salopard, dit-il.

Jimmy avait quitté son tabouret au Stockman à contrecœur et il jeta un coup d’œil au chat dans la lumière faible de la cuisine.

— C’est quoi, ça ? demanda-t-il.

— Tu n’es pas soûl à ce point.

— Où tu l’as eu ?

— Là-bas, à la cabane. Sauvage comme pas deux.

— Qu’est-ce que je vais faire d’un foutu chat ?

— Toi, t’as rien à faire. Mais lui, y a pas de doute, il va faire quelque chose pour toi. Je te garantis que ce petit enfoiré aura attrapé toutes les souris de cette maison en moins d’une semaine.

— Quelles souris ?

— Tu te fous de ma gueule, hein ?

Jimmy fit deux pas en direction de l’animal, qui fila sous le petit lit et y resta assis, les regardant d’un air méchant dans l’obscurité.

— Ah, non, bon Dieu, Hick, v’là qu’il a pissé sous mon lit.

— C’est juste qu’il est effrayé.

— Je peux pas passer mon temps à nettoyer de la pisse.

— C’est pas ça qui ferait que ça sentirait plus mauvais ici. De toute façon, il va s’habituer à toi.

— Qu’est-ce que je lui donne à manger ?

— Tu pourrais lui donner du lait et du pain, un truc de ce genre, au début, juste pour qu’il en vienne à penser que ce dépotoir est sa maison, répondit Hickney. Après, il se nourrira principalement de tes colocataires.

Il ouvrit une boîte de ragoût de bœuf, puis une autre de betteraves rouges et il les mit à réchauffer sur la cuisinière. Jimmy s’était installé sur son lit pour détacher ses prothèses, et il était assis là, avec ses jambes sur les genoux, tel un cordonnier, tandis qu’il défaisait les lacets des chaussures. Il attacha ensemble les extrémités et en lança un bout par terre. Le chaton jaillit de dessous le lit pour bondir dessus et Jimmy tira le lacet vers lui. Hickney l’observa. C’était la première fois depuis des semaines qu’il le voyait sourire.

— N’oublie pas ce qu’il y a sur le feu, vieux, dit-il. Ne le laisse pas brûler.

Jimmy lui fit distraitement un signe de la main.

Quand il sortit sur la véranda, la vieille Mme Somerset l’observait entre ses rideaux, son visage faisant penser à un petit masque crispé de reproche. Il se rappela le morceau de collier qu’il avait enveloppé pour elle quelques jours plus tôt, à la cabane, et quand il démarra, il plaça le paquet de viande sur la pile de près d’une semaine de courrier accumulé dans sa boîte aux lettres. Quand il rentra chez lui, il faisait très froid dans sa chambre, et il remonta le thermostat sur le cadran au mur et se débarrassa de ses chaussures. Un moment plus tard, il fit griller une épaisse tranche de gibier, s’assit à sa table dans l’obscurité et la mangea à même la poêle, légèrement brûlée et saignante.

Son mari avait été pasteur méthodiste, et six ans après leur arrivée dans l’Ouest, il était tombé malade. Elle l’avait soigné chez eux et puis, dans les dernières semaines, quand il s’était mis à s’agiter violemment dans son lit sous l’effet d’atroces souffrances et à invoquer son Dieu en hurlant et qu’elle n’avait plus été capable de l’apaiser, elle avait appelé une ambulance. Tandis qu’on le sortait sur une civière, elle s’était tenue à la porte, lançant un regard plein de colère aux garçons qui assistaient à la scène depuis la véranda de Jimmy, comme s’ils étaient, d’une certaine manière, complices de la maladie de son mari parce qu’ils avaient entendu ses plaintes. À sa mort, elle avait accompagné son cercueil à la gare et surveillé le chargement, puis, couverte de son voile, elle avait attendu sur le quai poussiéreux le départ du train qui devait le ramener à sa famille, dans l’Ohio ; ensuite, elle était rentrée dans sa maison d’Ash Street, et elle ne l’avait plus jamais quittée.

Une fois par mois, Donny Bear lui livrait les provisions qu’elle commandait au Kreeger Store, et comme elle pensait que son sourire aux dents blanches bien alignées était une ruse masquant la sombre malveillance secrètement entretenue par les autochtones, il avait pour instruction de laisser les sacs devant sa porte, le prix de la livraison punaisé sur le chambranle.

Quand Jimmy avait failli mourir gelé sur sa véranda après être tombé dans la neige, complètement ivre, et que la vieille dame avait appelé le shérif, Hickney lui avait donné son numéro de téléphone au motel, lui demandant de le prévenir si elle remarquait quelque chose d’anormal à l’avenir. Il lui avait donné une clé de la maison en cas d’urgence, mais elle ne s’en était jamais servie ; au lieu de cela, elle lui téléphonait à n’importe quelle heure dès qu’elle entendait un bruit bizarre ou qu’elle sentait une odeur de brûlé. Elle n’appelait pas Jimmy par son nom, ne le désignant que par “ce pauvre garçon” ou “votre ami infirme”. Elle était venue d’Autriche quand elle était jeune fille et, mêlée aux intonations qu’elle tenait de son pays d’origine, Hickney discernait dans sa voix une indubitable note de répulsion, comme si l’état de Jimmy était pour elle une offense, au même titre que la perte de son mari, si jeune et si pieux, une perte qui l’avait laissée seule et abandonnée, dans ce trou perdu et vulgaire de l’Ouest – une autre indignité qu’il lui fallait endurer. Les morceaux de viande dont Hickney lui faisait cadeau à l’occasion, et dont elle avait pourtant grandement besoin, n’étaient absolument pas nécessaires, disait-elle. Par la grâce de Dieu, elle s’en sortirait, d’une façon ou d’une autre. Et il n’y avait aucune raison de la remercier. Oh, mon Dieu, non. Elle ne faisait qu’accomplir son devoir de chrétienne. Le Seigneur la récompenserait au centuple, disait-elle.

Il n’y avait pas de téléphone dans les chambres du motel, aussi, quand il y eut un appel, une semaine plus tard, le réceptionniste de nuit quitta son bureau où il dodelinait de la tête devant un magazine, une cigarette se consumant entre ses doigts, et sortit dans le froid pour cogner deux fois à la porte d’Hickney.

— C’est cette vieille bonne femme, lança-t-il.

Hickney ouvrit sa porte d’un coup et l’homme le regarda en clignant des yeux dans la lumière.

— C’est cette Mme Somerset, dit-il. (Il était là, sur le seuil d’Hickney, l’air renfrogné, en manches de chemise, la cigarette au coin des lèvres.) Cette vieille garce nazie, elle me parle comme si j’étais son garçon de courses personnel.

Hickney venait de casser trois œufs dans une poêle ; il retourna à l’intérieur et ferma son réchaud, puis se précipita, écartant l’homme, et courut jusqu’au bureau. Quand il prit le téléphone, la femme lui dit qu’il se passait quelque chose de vraiment terrible. Il devait venir sans perdre de temps, dit-elle. Il devait venir immédiatement. Il sortit sans son manteau, débrancha le cordon du chauffe-moteur, qu’il jeta par terre, descendit River Street en dérapant, moteur hurlant, et pila au bord de la route devant la maison de Jimmy. En remontant le trottoir défoncé, il trébucha et s’étala de tout son long dans la neige, puis grimpa en vitesse les marches de la véranda. Une des jambes de Jimmy dépassait de la porte.

— Bon sang, attends, vieux, j’arrive, dit-il.

La jambe était coincée entre le battant et le chambranle et quand il essaya de l’extirper, elle lui resta dans les mains. D’un coup de pied il ouvrit la porte en grand et se retrouva, tout haletant, dans le vestibule. Il entendit Jimmy rire.

— C’est toi, Hick ? cria Jimmy.

— Ouais, c’est moi. Bien sûr que c’est moi. Bon Dieu, qu’est-ce qui se passe ici ?

Dans la cuisine, Jimmy était assis, vacillant au bord de son lit de camp et quand il vit Hickney, il pointa sa bouteille de bière vers un coin de la pièce où, à la limite de la lumière de la cuisinière, le petit chat sauvage harcelait une souris. Tour à tour, la souris faisait la morte, puis détalait sur le linoleum pour se mettre à l’abri et le chat lui sautait dessus de nouveau.

— Regarde-moi ça, Hick. Ce petit salopard, c’est vraiment quelque chose.

Hickney lui présenta la jambe posée en travers de ses bras tendus comme s’il lui offrait en cadeau.

— Qu’est-ce que ça foutait dans l’entrebâillement de la porte, Jim ?

— J’ai rien trouvé d’autre. La porte n’arrêtait pas de se refermer et je ne voulais pas qu’il se retrouve dehors sans pouvoir rentrer et qu’il s’enfuie.

— Alors tu t’es servi de ta foutue jambe ?

— J’avais rien d’autre sous la main.

— Ta vieille voisine m’a fait croire que tu étais soûl, que tu étais resté coincé dans la porte et que tu allais sûrement mourir là.

— Eh ben, c’était pas ça.

— Je le vois bien.

— Mais t’avais sacrément raison, mon vieux. Ce petit salopard, c’est une machine à tuer de première. Celle-là, je crois bien que c’est la quatrième qu’il attrape en juste deux heures, et je ne sais pas combien il en a attrapé la nuit dernière. Je l’ai entendu courir partout dans le noir comme s’il avait le feu au derrière.

— Donc tout va bien, alors.

— Pourquoi ça n’irait pas ?

Hickney jeta un coup d’œil dans la cuisine. Il y avait deux bouteilles de bière vides et une casserole sur la table, avec une fourchette qui dépassait de l’intérieur.

— Tu as mangé quelque chose ?

— Une boîte de spaghettis.

— Bon, alors je rentre chez moi, dit Hickney. (Il avait froid, il était mouillé à cause de sa chute et il s’était mis à frissonner dans la pièce mal chauffée.) J’ai un truc sur mon réchaud, mais ça doit être foutu, maintenant.

— Non mais regarde un peu. Vise-moi ça.

Le chaton se dressa sur ses pattes arrière. La souris, complètement affolée, pédalait entre les longues griffes de son tortionnaire, et Jimmy applaudit en poussant des cris de joie.

— À plus tard, dit Hickney.

Sans lever les yeux, Jimmy lança :

— T’as qu’à la laisser là.

Hickney le dévisagea sans comprendre, puis il se rendit compte qu’il avait toujours la jambe sous le bras et il la posa debout sur le seuil en partant.

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