Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 55 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 55

 

UN jour clair s’était levé et de tous côtés le pays resplendissait, immaculé, immobile, et seules les régions les plus élevées de Baldy Mountain étaient coiffées de nuages tourbillonnants, comme si le vent de la nuit précédente n’avait fait que se retirer là-bas afin d’y reprendre des forces. Dans le pick-up du shérif, ils suivaient le chasse-neige qui remontait Bench Road. O’Gorman s’arrêtait souvent et faisait marche arrière pour repousser les congères plus importantes qui, en certains endroits, barraient la route complètement, tandis que le double pot d’échappement de son engin crachait des panaches de fumée grise. À la barrière du poste de garde du camp, ils attendirent pendant que le chasse-neige déblayait une petite aire de retournement pour leur permettre de faire demi-tour, puis O’Gorman porta un doigt à sa casquette et redescendit vers la grande route enneigée, tout en bas, où des heures de travail l’attendaient encore.

Les Blackfeet les avaient sortis de leurs lits et, sous la menace de leurs armes, ils les avaient conduits au corral. Là, en haut de la montagne, le vent avait dû souffler encore plus violemment qu’en ville, dans la vallée, parce que les corps étaient complètement enfouis, ne formant que des amas bosselés et anonymes près desquels Bowman et Hickney auraient pu passer sans rien voir s’il n’y avait eu la tache sombre de la mare de sang sous la neige. Ils devaient dénombrer treize morts.

Bowman s’agenouilla au-dessus de chacun d’eux pour enlever la neige de leur visage, puis il se releva péniblement, avant de donner le nom de ceux qu’il connaissait en les montrant du doigt – Peters, Jensen, Wold, Velodnic, Callahan – comme s’il faisait l’appel une dernière fois. Les autres étaient des inconnus, venus d’on ne savait où pour partager une viande délétère à la table de Van Zyl, et leur identification s’annonçait comme un travail long et difficile.

Sans dire un mot, ils parcoururent les baraquements. Certains hommes avaient été tués dans leur lit, les murs de rondins bruts près d’eux étaient mouchetés de plombs égarés et de taches de sang ; l’un d’eux était le mari de Mme Ruffkorn, de la ferme négligée près de Mormon Flat Road. De toute évidence, le deuxième bâtiment avait été alerté par les coups de feu dans le premier, car il y avait des traces de riposte, des douilles sur le sol, des trous jaunes et déchiquetés dans le bois des encadrements de portes, des vitres brisées. Le petit type du Sud avait dû se lever, hébété et terrifié, pour se retrouver face à ces monstres sortis de la nuit, les tenant en respect avec simplement l’énorme couteau qu’il affectionnait et sur lequel il était maintenant empalé. Il était debout, cloué aux rondins comme un scarabée, son sang ayant formé une sorte de bavoir en lambeaux et il semblait plongé dans une profonde réflexion, le regard fixé sur la flaque sombre qui se coagulait à ses pieds. Il y avait aussi du sang sur le seuil de la porte et les traces s’éloignaient avant de disparaître dans la neige, et Hickney se dit que c’était probablement là que Dog Child avait été blessé.

Dans le hangar en tôle, le chaos était indescriptible – de longues tables de métal renversées, des bonbonnes de verre transparent de vingt litres dispersées un peu partout. Une douzaine au moins de bouteilles de gaz éparpillées comme des quilles de bowling. Un ganglion géant de tuyaux et de tubes en caoutchouc. Des vases à bec, des entonnoirs. Un relent chimique écœurant, comme de l’urine de chats. L’électricité avait été coupée et le bâtiment n’avait pas de fenêtres, et ils avançaient avec précaution dans les décombres, à la lumière des deux hublots de ventilation à persiennes tout en haut des pignons, le nez fourré dans le coude de leur veste. Bowman ne tarda pas à respirer bruyamment puis à suffoquer et il battit en retraite vers la porte ouverte où il se courba, les mains sur les genoux, aspirant l’air vif de la montagne. Malvern ne figurait pas parmi les hommes dans le corral, ni parmi ceux abattus dans les baraquements et quand Hickney aperçut une forme étendue au fond du hangar, il poursuivit sa progression dans la semi-obscurité avec un sentiment de crainte.

C’était le rouquin. Il avait reçu une balle dans la gorge et ses mains rouges entouraient sa blessure comme s’il avait voulu s’étrangler lui-même. Un masque respiratoire était relevé sur son front et il gisait, la bouche ouverte dans sa combinaison de plastique, sur des morceaux de verre, une grimace de douleur sur le visage. Hickney ne lui lança qu’un bref regard et continua.

Les yeux et la gorge en feu, il fouilla le reste du hangar mètre par mètre, vérifiant sous les tables renversées, derrière des étagères debout, tâtonnant dans les coins obscurs, les bras tendus comme un aveugle. Mais Sipe Malvern n’était pas là, et il ne le trouva nulle part.

Ils ne découvrirent aucun fusil. Le bâtiment bas et à demi enterré qui servait d’arsenal avait été pillé de tout son contenu, à l’exception des munitions qui auraient été trop lourdes et encombrantes à porter. La porte était restée ouverte toute la nuit et il y avait une épaisse couche de neige à l’intérieur, et Bowman, livide et étourdi par les vapeurs du laboratoire, donnait des coups de pied sans conviction dans la neige à la recherche d’autres corps.

Dans le bâtiment principal, les lourdes tables de la salle à manger avaient été basculées sur le côté pour servir de boucliers de fortune, leur surface criblée et déchiquetée par les balles, et le sol était jonché de dizaines de douilles en cuivre et de cartouches rouges vides de leurs plombs double zéro. Les tables avaient dû être mises en prévision du petit déjeuner et, au milieu d’un éparpillement d’assiettes et de couverts, Bowman avançait prudemment avec la révérence d’un bedeau, bousculant les chaises pour regarder derrière elles. Puis ses épaules s’affaissèrent et il tourna ses yeux rougis vers Hickney en secouant la tête.

Hickney trouva Robert Van Zyl ficelé sur un gros billot de boucher dans la cuisine où il avait tenté de se réfugier. Ses pieds nus étaient attachés avec de la corde à parachute enroulée autour du billot, des couteaux à légumes, pris dans l’arrière-cuisine, transperçaient la paume de ses mains et étaient plantés dans le bois. Près de sa tête, il y avait une pierre ensanglantée que les Blackfeet avaient apparemment utilisée pour enfoncer les couteaux. Ils avaient dû avoir du mal à lui enlever sa bague de West Point et ils lui avaient sectionné le majeur de sa main gauche sous la deuxième phalange.

Peut-être était-ce ce qu’Hickney leur avait dit de lui qui lui avait valu un traitement aussi particulier, mais il semblait plus vraisemblable que c’était son comportement – son indignation, le ton impérieux avec lequel il avait exigé une résistance acharnée de la part de ceux qui s’étaient terrés ici avec lui. À présent, simplement couvert de sous-vêtements qu’il aurait portés pour se mettre au lit, il gisait là, vaguement crucifié. Et qui sait si, à la fin, il n’en avait pas appelé à la justice et à la délivrance tandis que les visages sombres et impassibles se dressaient au-dessus de lui et que le bruit de la fusillade résonnait, puis laissait place au silence et que tout ordre se désintégrait.

La lourde porte en pin battait et grinçait sur ses gonds et malgré l’éclat de ce nouveau jour à l’extérieur, le vieux bâtiment était plongé dans la pénombre. En quelques battements d’ailes rapides, un petit oiseau qui s’était posé sur les poutres au plafond fila par la porte ouverte. Quand Hickney s’approcha du bout de la table, la poitrine de Van Zyl se souleva et retomba. Hickney crut que c’était son imagination. Puis elle se souleva et retomba de nouveau, et la tête de Van Zyl bascula sur le côté et ses paupières s’ouvrirent en frémissant. Une main se recourba autour de la lame du couteau, que les doigts caressèrent. L’incision au-dessus de son bas-ventre était très précise – moins une blessure infligée avec rage ou dans la hâte qu’une préparation pour quelque ablation chirurgicale terrible – et plusieurs centimètres d’intestin grisâtre et visqueux s’en échappaient.

Il y avait là un être mutilé, se dit Hickney. Il y avait là un être qui souffrait. Comme si elle possédait sa propre volonté, sa main chercha la pierre que les Blackfeet avaient laissée, évalua sa forme et son poids. Il l’avait fait cent fois auparavant. Ce ne serait rien. Van Zyl le regardait. Sa bouche s’ouvrit et ses mains essayèrent de lutter contre les couteaux qui les maintenaient, et, comme si quelque chose d’immense et de beau était apparu au-dessus de lui, ses yeux s’ouvrirent tout grands. Ce n’était rien, se dit Hickney. Il l’avait fait cent fois.

Au loin, il entendit Bowman appeler, Hickney, Hickney, et il sentit la pierre dans sa main – lisse, ronde, d’un poids parfait. Il la regarda et la posa sur la table, puis il sortit dans le matin froid et clair où était parti l’oiseau.

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