Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 27 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 27

 

 

LE matin, il se leva, morose et courbaturé, puis, tel un vieillard, il se traîna dans ses pantoufles du placard à la cuisinière, fit son café et s’assit à sa table pour le boire. Quelque temps plus tard, il baissa les yeux sur sa main et la tasse et quand il la porta à ses lèvres, il s’aperçut que le café était froid. Il poussa sa chaise en arrière et une fois debout, il resta là un long moment, les poings appuyés sur la table, la tête inclinée.

— C’est absolument impossible, dit-il tout haut.

Le bureau du shérif occupait la moitié d’un bâtiment trapu en parpaings – l’autre moitié étant attribuée au bureau de poste – qui avait été peint en rose quelques années auparavant par une postière qui avait des idées bien précises en matière d’embellissement municipal. Quand il entra, Blinky Wertz était penché au-dessus du comptoir, le nez à quelques centimètres d’un document qu’il annotait avec la précision d’un graveur. Au bruit de la porte, il se redressa, plissa les paupières pour lancer un regard myope en direction d’Hickney, le stylo à la main. À tâtons, il chercha ses lunettes sur le comptoir et les mit sur son nez, les verres épais agrandissant ses yeux de façon comique.

— Salut Gerry. Comment va ?

— Oh. Hick. Ça fait un bail.

— Tu bosses dur ?

En guise de réponse, Wertz laissa planer ses mains délicates au-dessus du document sur lequel il travaillait, puis désigna une dizaine d’autres du même genre dans une corbeille métallique et fit la grimace. Ils étaient allés à l’école ensemble pendant douze ans, mais ils n’avaient jamais été véritablement amis. Hickney se dit qu’il ressemblait toujours au garçon sur sa photo de la cérémonie de remise des diplômes – le teint cireux, des lunettes sur le nez, maigre comme un clou, et ses cheveux, qui étaient sa fierté, toujours coiffés en forme de casque couleur cuivre, faisaient paraître sa tête disproportionnée. Son uniforme était taillé sur mesure et semblait correct en tous points, et pourtant, il donnait l’impression de nager dedans.

— Il faut que je voie le shérif, Gerry, dit Hickney.

— Euh, je sais pas, Hick.

Il était toujours affligé du tic nerveux qui lui avait valu le cruel surnom

de Blinky 1, et ses paupières battirent rapidement.

— T’aurais dû prendre rendez-vous.

— Un rendez-vous ?

La porte du bureau du shérif était entrouverte et Bowman cria :

— Bon Dieu, faites-le entrer.

Wertz baissa la tête et il sourit faiblement à Hickney.

— Je crois que tu peux entrer, dit-il.

Bowman était assis à son bureau, en train de lire la Billings Gazette, et il ne leva pas les yeux – seul le haut de son crâne dégarni et les deux grosses mains tenant le journal étaient visibles. Au-dessus de lui, dans un cadre en bois comme un modèle de broderie, était accrochée une plaque minéralogique de l’État du Missouri vieille de dix ans, accompagnée d’une demi-douzaine de photos d’un Bowman plus jeune et plus mince. Bowman avec de longs chapelets de poissons-chats et de perches. Bowman avec des ragondins morts. Bowman à genoux avec un fusil tenu droit sur sa cuisse et des canards empilés autour de lui comme du bois de chauffage.

Quand Hickney détourna le regard de ces photos, il vit le shérif en train de l’observer par-dessus son journal avec irritation. Il ne pensait pas que Bowman le détestait véritablement, mais plutôt que le shérif enrageait d’avoir été trouvé ce fameux jour, trois ans auparavant, étendu dans le gravier de l’allée chez Anna, la tête ouverte comme un poisson éventré et l’étui de son arme vide, et qu’il lui était par conséquent impossible de reconstruire les événements de manière à se présenter sous un jour plus héroïque – le vaillant défenseur d’une faible femme et de ses enfants, surpris par derrière par un Eddie Horn psychotique bien parti pour commettre un massacre. Hickney n’avait jamais mentionné l’incident à Bowman par la suite, et il n’en avait jamais parlé à personne, mais c’était quand même resté en suspens dans l’air entre eux, un peu comme une mauvaise odeur, et leurs relations s’en ressentaient.

— Ça en fait des canards. C’est vous qui les avez tous tués ?

Bowman abaissa lentement son journal sur son bureau et croisa les mains dessus.

— Qu’est-ce que je peux faire pour vous, Hickney ?

— Je voulais vous voir au sujet de Vernon Dupui.

— Vous avez des informations concernant son récent décès ?

— Non. C’est pour ça que je suis ici. Pour vous poser des questions à ce sujet.

— Et vous voulez poser des questions parce que… ?

— S’il faut donner une raison, répondit Hickney, c’était un de mes amis.

Bowman se pencha sur le côté, provoquant un grognement de protestation de son fauteuil, et lança :

— Shérif adjoint Wertz, je crois que vous avez d’autres tâches à remplir, au lieu d’écouter ce qui se passe ici.

Wertz, qui s’était placé tout près de la porte ouverte du bureau, s’en éloigna sans bruit. Lorsqu’il entendit le premier claquement d’une agrafeuse, Bowman se redressa, replaça ses mains sur son bureau, puis en poussant un long soupir, il reporta son attention sur Hickney.

— Il y a une semaine, quelqu’un est entré dans la gare et a tué tous les chats de Vern, dit Hickney.

— Alors il est question de chats, maintenant.

— Ils étaient plutôt sauvages, mais c’étaient un peu ses animaux familiers d’une certaine façon. Quelqu’un est entré par effraction et les a matraqués.

— Si une telle chose s’est produite, répondit Bowman, pourquoi n’est-il pas venu m’en parler ?

— Je ne sais pas si je peux expliquer ça. J’ai essayé de le convaincre de vous appeler. Il a juste dit qu’il voulait que ça ne soit pas arrivé.

— Que ça soit pas arrivé, répéta Bowman. Je suis pas sûr de comprendre.

— C’est quelque chose que son père lui a dit il y a très longtemps.

— Shérif adjoint Wertz, cria Bowman. Est-ce que vous avez des informations concernant… (Il se tourna vers Hickney.) Combien c’était ?

— Dix ou douze. Je ne sais pas exactement.

— … dix ou douze chats morts ?

Wertz vint se placer à côté de la porte mais n’alla pas plus loin.

— Non, chef, dit-il d’une voix trop forte. Rien concernant des chats.

— Je n’invente rien, dit Hickney. Je les ai enlevés pour lui. C’était un horrible carnage. Ça l’a vraiment bouleversé.

— Et donc, ensuite il s’est pendu, c’est ce que vous voulez dire.

— Je ne dis rien de la sorte.

— Alors, qu’est-ce que vous êtes venu faire ici, Hickney ? Je ne comprends pas très bien.

— Je veux juste dire qu’il y a quelque chose qui ne va pas, c’est tout. Ça ne lui ressemble pas du tout, faire un truc comme ça. Demandez à tous ceux qui le connaissaient. Demandez à Bud Ingersoll, si vous ne me croyez pas.

Bowman se balança en avant, croisa lentement ses mains rugueuses sur le bureau et les examina. Quand il releva la tête, il s’était adouci.

— Écoutez, Hickney, c’était un vieil homme qui vivait seul dans une petite maison merdique. Faut pas beaucoup d’imagination pour…

— Elle était pas merdique. Et il avait un tas d’amis. De bons amis.

— Et cette histoire de chats ? Vous avez dit qu’il était effondré.

— Pas au point de faire un truc comme ça. Il avait vécu des choses bien pires que celle-là.

— Personne ne connaît personne, Hickney, quand on y pense vraiment.

— C’est pas la première fois que j’entends ça. Mais je vous le répète – il n’aurait tout simplement jamais fait un truc comme ça.

— Mais bon Dieu, vous ne savez pas ce qui se passe dans la tête d’un homme. Si vous vous êtes déjà retrouvé éveillé et debout au milieu de la nuit, vous savez que les choses peuvent vous paraître insupportables. Amis, pas d’amis ou tout ce que vous voulez, les choses peuvent vous paraître terribles.

— Il avait de la famille, un fils.

— Que j’ai découvert moi-même, merci beaucoup, en ayant accès à son testament, rédigé en bonne et due forme et enregistré au service des successions du tribunal de ce comté. Un jeune homme, résidant à Parker, dans le Colorado.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Rien.

— Vous vous attendiez à ce qu’il dise quoi ?

— Non, je veux dire, il n’a rien dit du tout. J’ai cru qu’il avait raccroché. Il est juste resté comme ça, sans rien dire, le téléphone à la main.

— Vous lui avez dit comment il est mort ?

— Ça, c’est pas vos affaires, mais les détails mis à part, oui, je lui ai dit.

— Probable qu’il l’a pas cru plus que moi.

Bowman haussa les épaules.

— Quels détails ? poursuivit Hickney.

— Vous n’avez pas besoin de savoir ça non plus, Hickney. Vous n’avez pas besoin de tout savoir, bon sang.

— Quel genre de détails ?

— Comme les yeux exorbités et qu’il s’était pissé dessus ? C’est ça que vous voulez entendre ?

— Non. Ce n’est pas ça que je veux entendre.

— Un vieil homme solitaire, dans une vieille bicoque par une nuit venteuse. Ce qui est étonnant, c’est qu’il l’ait pas fait plus tôt.

— Bon sang, vous n’arrêtez pas de répéter ça. Des tas de gens vivent seuls et c’est pas pour ça qu’ils se pendent avec leur ceinture.

— Mais sa solitude à lui était différente, et vous le savez, Hickney. Il était le seul corbeau au milieu d’une foule de colombes. Il cirait les chaussures des gens, il mangeait directement dans la boîte de conserve. Ouais, c’est ce que j’ai trouvé chez lui, si vous voulez des détails, et ça, c’est du pathétique. De la conserve, froide, directement dans la boîte. En voilà un, de détail pour vous. La boîte était sur la table, avec la cuiller encore plantée dedans, comme l’aurait fait un clochard.

— Personne faisait attention au fait qu’il était noir, si c’est ce que vous voulez dire. C’était juste Vern. Tout le monde l’aimait bien. On est pas en Alabama ici.

— Ouais, mais lui, il y faisait attention, Hickney, vous comprenez pas ça ? Il ne voit que des visages blancs toute la journée, presque toute sa vie, et tous les soirs et tous les matins, dans son miroir, il voit son visage à lui, qu’est différent. Vous pouvez pas imaginer que ça vous ferait quelque chose, à vous ?

— Je ne sais pas.

— Très bien, vous ne savez pas. Mais ça serait le cas.

— Pourquoi il prendrait son repas du soir et en plein milieu, il déciderait de se pendre ?

Bowman inclina la tête et l’examina avec une sorte de petit sourire ironique.

— J’arrive pas à décider si vous êtes en train de jouer au psy ou au détective privé. Lequel des deux ?

— C’est une question légitime.

— Mais bon sang, rien que ça, ça suffirait, non ? Vous baissez les yeux, et vous voyez que vous êtes en train de manger directement dans une boîte de conserve, tout seul, dans une maison vide.

— Je ne sais pas, dit Hickney.

Il tourna ses yeux brûlants vers l’unique fenêtre de Bowman, qui offrait une vue déprimante sur un parking de gravier et l’arrière des bâtiments en ruine des services d’entretien du comté, clignant des paupières pour refouler l’image persistante de Vernon Dupui, le regard perdu dans le désespoir glaçant de son dernier repas. Il avait des amis, c’était vrai, et Hickney se demandait à présent s’il pouvait se compter parmi eux. Tout à coup ébranlé, il se rendit compte que Bowman avait raison, que ses soupçons n’étaient qu’un fantasme dénué de fondement, engendré par son propre sentiment de culpabilité.

— Bon Dieu, j’aurais dû venir vous voir au sujet des chats. Il m’a demandé de ne pas le faire, mais j’aurais dû venir.

— Ça n’aurait rien changé, Hickney. C’était la faute de personne. Oubliez ça. Sinon vous n’allez pas tarder à vous croire responsable des bombes atomiques et de la rougeole. Des tremblements de terre ou que sais-je encore. Rentrez donc chez vous et dites vos prières pour ce vieil homme et laissez-le reposer en paix. (Bowman fit un geste des deux mains au-dessus de son bureau.) En attendant, faut que je m’occupe du coroner et des agents de l’État qui fouinent partout, et de toutes sortes de paperasses à remplir à cause de cet incident.

Là où une avalanche de documents officiels était censée requérir son attention, il n’y avait que le journal, trois ou quatre assiettes en carton et une tasse à café en faïence de la taille et de la forme d’un mortier de pharmacien. Il fit glisser un large tiroir central, replia soigneusement son journal en deux et le plaça à l’intérieur.

— Je suis sûr que Vern s’en voudrait de vous causer tout ce dérangement, dit Hickney.

Bowman commença à hocher la tête en signe d’acquiescement, puis s’interrompit. Il referma son tiroir sans lever les yeux.

— Je suis très occupé, Hickney, dit-il. Alors s’il n’y a rien d’autre…

L’espace d’un instant, il pensa à lui demander pourquoi lui ou l’adjoint Wertz ne s’étaient pas montrés lors de la bagarre au bar, mais il se rendit compte que, contrairement à la façon dont il avait ressenti les choses à ce moment-là, le tout n’avait duré qu’une minute ou deux au plus et aurait été terminé à leur arrivée, et qu’en plus cela pourrait entraîner des questions sur ses relations avec les hommes de Van Zyl auxquelles il n’avait guère envie de répondre.

— Non, dit Hickney. Vous m’avez été d’un grand secours.

Bowman jeta un coup d’œil à sa montre.

— Je crois que vous devriez être en train de nettoyer mes routes de ces malheureuses bêtes depuis un bon moment déjà, vous pensez pas, Hickney ?

— Vous savez ce que c’est, un fantoche ?

Bowman leva alors la tête pour le regarder, un œil fermé et la bouche ouverte, et après quelques secondes, il appela :

— Adjoint Wertz, si vous pouvez lever votre petit cul des importantes activités qui vous retiennent, veuillez s’il vous plaît escorter M. Hickney jusqu’à la sortie pour que je puisse me consacrer aux tâches officielles pour lesquelles j’ai été élu.

Dans son uniforme impeccable et parfaitement repassé, Wertz se trouvait debout, raide, derrière le comptoir quand Hickney émergea, comme si sa tenue le maintenait bien droit. Des piles de papiers étaient disposées devant lui et il apporta quelques corrections minimes à leur disposition, comme si elles étaient destinées à y rester définitivement.

— Ça a dû être dur de trouver Vern comme ça, dit Hickney.

Les mains de l’adjoint se figèrent et il cligna des paupières plusieurs fois. Une mèche de cheveux était tombée devant ses yeux et il la replaça en la tapotant méticuleusement. Il redressa les épaules, avança le menton et s’adressa à Hickney sans le regarder.

— Ça fait partie du boulot, répondit-il.

— Mais, comment t’as su qu’il fallait passer chez lui, au fait ?

L’air de solennité de Wertz s’évanouit et son regard plongea sur le comptoir.

— C’était un appel anon… anon… anonyme.

— Ça sera tout, adjoint Wertz, gronda Bowman. Raccompagnez notre visiteur jusqu’à la porte comme je vous l’ai demandé, nom de Dieu.

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1To blink : cligner, clignoter. Blinky pourrait se traduire par clignotant.

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