Trop loin de Dieu
Chapitre 48
IL roulait lentement sur le chemin verglacé, s’attendant presque à voir surgir de la nuit des hommes armés de fusils. Mais Van Zyl était descendu de la montagne seul et quand les phares d’Hickney le balayèrent, il se leva du siège de sa motoneige et resta debout à côté, attendant, les mains croisées devant lui, avec la gravité solennelle d’un porteur de cercueil. Hickney regretta immédiatement d’être venu.
Une fois à l’intérieur du pick-up, Van Zyl enleva ses moufles, abaissa son col et se débarrassa du bonnet de laine qu’il avait mis pour se protéger du froid. Ses cheveux restèrent dressés et il se passa les mains sur la tête pour les aplatir, et c’est seulement après cela qu’il se tourna, affichant sa grimace lèvres pincées qu’Hickney avait fini par identifier comme un sourire.
— Ainsi donc, mon ami, dit-il. (Il tapota le siège entre eux.) Te voici.
— Oui, me voici. Mais pourquoi ? Pourquoi ne pas venir chez moi, comme d’habitude ?
— Si j’apprécie ton envie de routine et de symétrie, il y a des questions urgentes qui requièrent toute mon attention au camp.
Le ciel nocturne était couvert et l’obscurité profonde, pourtant Van Zyl examina attentivement l’extérieur, comme si le camp, qui se trouvait à des kilomètres de là, était visible pour lui dans ses moindres détails.
— Des questions importantes, poursuivit-il. Mais je me suis dit que malgré cela, il fallait que je te voie. Je suis content que tu sois venu.
Le fac-similé de sourire. Les yeux de pierre bleue brillant dans la lueur vert-de-gris du tableau de bord.
— Oui, bon, moi aussi j’ai des questions urgentes qui m’attendent, alors dites-moi ce que vous voulez.
— Comme cela a toujours été le cas, je ne veux rien de toi, répondit Van Zyl. Au contraire, je suis venu te donner quelque chose.
— Gardez votre argent. Comme je l’ai dit à Malvern, j’en ai terminé avec tout ça, maintenant. Il faudra que vous trouviez quelqu’un d’autre.
Van Zyl plaça une main au-dessus de son cœur dans une pose d’aveu fervent et hocha la tête.
— Oui, peut-être est-il préférable que nous devenions totalement autosuffisants. Et toi…
Il s’interrompit, souriant encore une fois, sa main tapotant doucement sa poitrine.
— Tu dois passer à d’autres choses. Mais sois assuré que ta contribution à la cause sera consignée et on s’en souviendra longtemps après que nous aurons disparu, toi et moi. Cela dit, ce n’est pas avec de l’argent que je suis venu, mais un peu d’histoire.
— J’ai déjà eu mon compte d’histoire de votre part.
— Alors, pas d’histoire, si tu y vois un inconvénient, répondit Van Zyl. Nous pourrions appeler ça un récit. Une fable.
— Vous recommencez. Vous changez les mots, mais vous en revenez toujours à dire la même chose.
Van Zyl sourit et écarta la remarque d’un soupir.
— Que t’a raconté notre ami Malvern au sujet de la prison ?
— Quel est le rapport avec tout cela ?
— L’établissement, c’était le pénitencier de Florence, dans le Colorado, dit Van Zyl. Et au sujet de ton père ?
— Simplement qu’il prétend l’avoir connu.
— Quelle raison aurait-il de mentir ?
— Aucune idée.
— En fait, c’est bien vrai, Malvern a connu ton père.
— Je suis content que vous ayez pu m’éclairer sur ce point, dit Hickney.
Il avait enlevé sa caquette et ses gants et, en dépit de la chaleur dans la cabine, il commença à les remettre.
— C’était une erreur. Je vous ai dit ce que j’étais venu vous dire, alors disons simplement qu’on en a terminé maintenant.
— Est-ce que tu serais surpris d’apprendre que je l’ai connu, moi aussi ? Ton père ? (Van Zyl s’était tourné sur son siège tout en parlant, afin d’observer le visage d’Hickney, et ses lèvres se comprimèrent en ce sourire mécanique sans joie.) Oui, bien sûr que tu serais surpris.
— Quoi ? Vous l’avez connu ?
— Oui.
— En prison ? Avec Malvern ?
— Oui, répondit Van Zyl. Malvern, ton père et moi-même.
De nouveau, il lissa en arrière ses cheveux gris acier et ôta une peluche imaginaire de la manche de sa combinaison immaculée.
— Peut-être penses-tu que j’ai honte d’avoir été incarcéré dans un pénitencier fédéral, mais en fait, je considère cela comme une marque honorifique. C’est le signe de la profondeur de mon adhésion à la cause. Et en fin de compte, pour plusieurs raisons, cela a été une bénédiction, un don de Dieu.
— Combien de temps ? demanda Hickney.
— Cinq ans, quatre mois et un jour.
— Et cela a été une bénédiction.
Van Zyl acquiesça.
— Un don de Dieu, poursuivit Hickney en secouant la tête. Vous avez été mis en cage, vous avez vécu tout ce temps avec cet enfoiré et c’était un don de Dieu.
— Il m’a rendu un grand service, ton père.
— J’ai du mal à imaginer qu’il ait pu faire autre chose que jouer un mauvais tour.
— Alors tu ne crois pas en la rédemption ?
— Je pense qu’il arrive que des gens bien commettent des erreurs et qu’ils les regrettent par la suite, répondit Hickney.
Il se souvint de la tête de son père le jour où ils l’avaient emmené. Il était assis, impassible, à l’arrière de la voiture de police, l’air juste un peu irrité, comme si sa vie et celle de son fils n’avaient pas été changées à tout jamais et que tout ceci n’était qu’une parenthèse, un détour bref et ennuyeux qu’il lui fallait endurer avant de pouvoir reprendre sa route.
— Mais pas lui, poursuivit Hickney. Il n’a pas commis d’erreur. Il a agi conformément à ce qu’il était, et ce qu’il sera toujours.
— Des hommes s’en sont pris à moi dans les parties communes, des hommes qui trouvaient que ce que j’avais dit était insultant. Des bâtards. Des animaux, en fait. Ton père et Malvern ont intercédé en ma faveur.
— Imaginez un peu ça. Ce bon vieux Papa et Malvern en train d’intercéder.
— Alors, je devrais dire ils m’ont sauvé. Ils m’ont sauvé la vie. Mais avant, on m’a offert ça.
Van Zyl abaissa son col pour découvrir complètement la cicatrice en forme de ver d’un blanc terne dans son cou. Il ferma les yeux et passa les doigts dessus avec une telle concentration autoérotique qu’Hickney fut forcé de détourner le regard.
— Et si je dis offert, ce n’est pas sans une bonne raison, reprit Van Zyl. Parce que je considère cela comme un cadeau, un souvenir, dont je suis reconnaissant chaque jour que Dieu fait.
— Un drôle de cadeau.
— Sans ton père, je ne serais pas là.
— S’il vous a sauvé la vie, c’est qu’il espérait pouvoir en tirer quelque chose, je peux vous le garantir, répliqua Hickney. (Il mit le levier de vitesse au point mort et desserra le frein à main.) Maintenant, il faut que j’y aille.
— Ah, mais tu m’as mal compris.
Avec le geste de révélation du magicien qu’il affectionnait, Van Zyl étendit les mains, les paumes tournées vers le pare-brise et, au-delà, le pays plongé dans l’obscurité.
— Je veux dire, je ne serais pas ici, dans cet endroit, s’il n’avait pas été là.
Hickney avait tendu le bras vers la clé de contact, et il se figea.
— Qu’est-ce que vous racontez ?
— Comment penses-tu que nous avons choisi ton petit coin du monde ?
— Attendez, dit Hickney. (Il avala sa salive et se tourna vers Van Zyl.) Attendez un instant. Vous êtes en train de me dire que c’est lui qui vous a envoyés ici ?
Van Zyl eut l’air particulièrement satisfait. Il refit le même geste large.
— Sic ego sum hic.
— Non, dit Hickney.
Il sentit la sueur le picoter sous sa casquette. Il l’enleva et passa sa manche sur son front, la chaleur dans la cabine était devenue étouffante.
— Non, c’est faux. Vous êtes là parce que c’est une page vierge, quelque chose comme ça, vous avez dit. Un espace vide.
— Oui, oui, bien sûr, un grand champ fertile où une main appropriée pourrait semer les graines de quelque chose de nouveau et de pur. Mais qui a dépeint ce tableau de façon aussi vivante ?
La tête d’Hickney s’affaissa et il se mit à triturer sa casquette entre ses doigts. Jusqu’à cet instant, c’était juste par malchance que Van Zyl avait atterri là – une décision prise à pile ou face, un doigt qu’on pose au hasard sur une carte – et cela n’avait rien à voir avec lui. Mais à présent, il était impliqué. Il avait été le trait d’union, le lien. Sans lui, ils auraient pu aller n’importe où.
Au bout d’un moment, il leva les yeux et s’aperçut que Van Zyl s’était tourné sur son siège et qu’il l’observait ouvertement. À part ce mouvement, il n’avait pas bougé, pourtant il semblait plus proche.
— Et une partie de ce tableau, dont nous avons longuement parlé, c’était toi, ajouta Van Zyl.
Hickney leva les mains, comme pour écarter quelque chose qu’on aurait jeté dans sa direction.
— Nom de Dieu, arrêtez, bon sang. Ça suffit.
Mais Van Zyl continua, nullement rebuté, la voix presque révérencieuse.
— Je savais tout de toi. Le garçon timide, le rêveur. Le petit garçon à sa maman. Je savais tout sur ton ami déficient mental, sur ton attachement aux papistes. On parlait pendant des heures. Il répondait à toutes mes questions. Je savais tout ce qu’il y avait à savoir sur ce garçon. La couleur de ses cheveux, de ses yeux. Tout.
Hickney eut l’impression de manquer d’oxygène dans la cabine et il chercha à tâtons la manivelle, puis il baissa la vitre et prit de grandes bouffées d’air frais et glacial.
— Et ton nom, dit Van Zyl. Bien sûr, je connaissais ton nom, parce que c’était le sien aussi.
— Je vous ai demandé d’arrêter, bon sang.
— Ton prénom complet, que tu choisis de ne pas utiliser. Pourquoi cela ?
— Pourquoi ? (Hickney fit comme s’il crachait par la fenêtre, puis s’essuya la bouche de la main.) Je croyais que vous aviez dit que vous le connaissiez. Que vous saviez quel genre d’homme il est. Tout ce qu’il m’a laissé, c’est une tombe et ce prénom, et c’était une malédiction. Je voyais clairement que quand les gens le prononçaient, c’était à lui qu’ils pensaient, ils pensaient que j’étais une partie de lui, et de tout mon cœur je ne souhaitais qu’une chose, être dans ce trou avec elle. Alors c’est pour ça que je n’utilise pas mon nom de baptême. Je l’échangerais en un clin d’œil avec cette putain de cicatrice que vous avez dans le cou.
Van Zyl hocha gravement la tête sans rien dire. Il regarda devant lui, dans le rectangle noir du pare-brise où se reflétait bizarrement son visage, et il restait assis très droit, les mains sur les cuisses. Il finit par dire :
— Je me doutais, bien sûr, de ce qu’il pouvait ressentir à son sujet, ce garçon laissé seul au monde. Cela aurait été naturel. Aussi, tandis que mes projets prenaient forme, j’ai décidé de le remplacer, le père. J’allais devenir le père de ce garçon. J’avais ces renseignements, tu vois, ces bribes de connaissance. Et souvent, la nuit, je le construisais à partir de ces détails, et je l’appelais par son nom, et le matin, j’étais presque surpris de ne pas le trouver près de moi, dans la cellule. J’avais insufflé la vie en lui. La nuit suivante, je le fabriquais de nouveau. Et la nuit d’après aussi. Bien des nuits. Ce garçon était réel, je le connaissais intimement. J’avais l’impression qu’il avait été confié à mes bons soins. Et puis quand je suis enfin arrivé ici et que j’ai tendu la main à l’homme que ce garçon était devenu, il l’a rejetée, préférant se mettre du côté de vieillards dont la vie n’avait servi à rien – des vendeurs, des gardiens de bétail. Un Noir se vautrant aux pieds des hommes.
Comme s’il voulait expulser sa peine et sa déception, Van Zyl aspira profondément, puis relâcha l’air en un soupir.
— Et maintenant, poursuivit-il, j’apprends qu’il a trahi ma confiance, qu’il a brisé son serment. Mais vois-tu, il se trouve que je crois que même l’homme le plus vil peut être racheté. Alors voilà, je suis venu te tendre la main encore une fois. Une dernière fois.
Horrifié, Hickney fixa son regard sur le côté du visage de Van Zyl, ce qu’il voyait de sa cicatrice apparaissant artificiel dans la lumière aqueuse du tableau de bord, comme si elle avait été collée sur la peau. Jusque-là, il n’avait jamais vu de près la vraie folie, et c’était glaçant, comme jamais ne l’avait été la cruauté de son père.
— Sortez, dit-il.
Les mains de Van Zyl restèrent en suspens au-dessus de ses genoux, puis elles se tournèrent, paumes vers le haut, dans un geste d’impuissance.
— Mais il y a des choses que je ne peux pas faire, tu vois ? Je ne suis pas Dieu. Le monde continue à avancer et la destinée des hommes y est inextricablement attachée, et on ne peut pas arrêter le mouvement.
— J’ai dit sortez.
— Le monde a des exigences à mon égard, dit Van Zyl. (Il s’adressait avec un grand sérieux à un interrogateur silencieux dans le pare-brise.) Je ne suis pas Dieu. Je ne peux pas les renier. C’est tragique. Tragique.
Hickney se pencha au-dessus du siège pour atteindre la poignée de la portière côté passager, et Van Zyl posa doucement la main sur son bras tendu. Comme si le contact l’avait brûlé, Hickney l’enleva vivement.
— Sortez immédiatement, espèce de fou furieux.
Van Zyl contempla sa main en suspens, puis, son visage s’éclairant soudain, il prit ses moufles sur le siège près de lui et les fit claquer bruyamment dans sa paume, comme si la rencontre se concluait de façon satisfaisante. Il les enfila et sortit ; il n’avait même pas encore lâché la poignée que le pick-up rugit et bondit en avant. L’aile droite ricocha sur le coin de la caisse à viande, Hickney entendit un éclat de bois s’arracher et il fit une embardée dans le fossé, il tourna le volant furieusement, tandis que la portière ouverte battait et claquait, puis il retrouva la route dans une explosion de neige qui aspergea la cabine. Il roula en aveugle pendant une centaine de mètres avant de penser à allumer ses phares et il était déjà en troisième quand il atteignit la chaussée, où il s’arrêta en chassant de l’arrière juste sur la bande blanche médiane de la grande route. Il tendit le bras pour fermer la portière côté passager et alla se garer sur le bas-côté, où il resta un moment à se cramponner à son volant, la respiration rauque.
Au bout d’une minute, quand il regarda en arrière, il aperçut une petite lumière monter lentement à travers les arbres. À un tournant, elle disparut et il attendit qu’elle réapparaisse un peu plus haut, où il savait que la route passait, mais il ne vit rien. Il éteignit ses phares, laissant ses yeux s’habituer à l’obscurité, puis il regarda de nouveau, mais la lumière, l’homme et l’engin s’étaient complètement évanouis, comme si la montagne les avait avalés d’un coup.
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