Trop loin de Dieu
Chapitre 14
APRÈS le travail, deux jours plus tard, il se rendit au magasin général pour demander l’avis du vieil homme sur l’état de santé de la petite fille. Quand il entendit la porte se refermer, Ingersoll revint de quelque part dans le fond du magasin et se posta derrière son comptoir pour l’accueillir. À travers la moustiquaire, ils pouvaient voir le pick-up d’Hickney dans la rue et le produit de son après-midi de travail : deux cerfs très abîmés, les pattes à la verticale, raides comme des jeunes arbres au-dessus des ridelles, et entourés d’un grognement hargneux de mouches. Tandis qu’ils regardaient, deux chiens faméliques apparurent et vinrent poser leurs pattes de devant sur le pare-chocs arrière du camion, et le plus grand des deux essaya de planter ses crocs dans le cuissot de l’un des cerfs. Ingersoll prit un balai et, traversant le magasin avec une rapidité surprenante pour un homme de sa taille et de son âge, il ouvrit la moustiquaire et agita son balai en direction des chiens. Effarouchés, ils détalèrent à toute vitesse dans la rue en grognant, tandis que le vieil homme restait au bord du trottoir avec son balai, tel un personnage dans une peinture de l’époque révolutionnaire. Quand il se retourna pour rentrer dans le magasin, Hickney le vit s’arrêter et jeter un coup d’œil sur le plateau de son camion. Il revint plus lentement et posa le balai dans un coin, le front luisant après son raid dans la chaleur torride de la rue.
— Toujours en affaires avec nos amis dans les bois ? demanda-t-il.
— Ouais. Un peu.
— Ce gâchis, là, ils le prendront pas, dis ?
— Non. Ils sont plutôt avancés.
— À l’odeur, on dirait bien, répondit le vieil homme.
Il était retourné derrière son comptoir où il se tenait, les mains appuyées sur le verre, ses yeux verts malheureux balayant de haut en bas le jean crasseux d’Hickney, jusqu’aux bottes, laquées de sang séché.
— T’en as pas marre, fiston, de ramasser tout ça ?
— Je ne sais pas. Parfois. J’imagine que j’en suis arrivé au point où je n’y pense même plus.
Dans la rue, une pelleteuse du comté passa dans un fracas métallique et le regard d’Ingersoll se tourna de nouveau vers la porte, puis s’attarda un long moment sur le spectacle sanguinolent qu’offrait le camion d’Hickney. Puis il dit :
— Ça fait des années de ça, il y avait un éleveur de porcs qui vivait à l’ouest de la ville, Platz, qu’il s’appelait. (Il mit sa main en visière au-dessus de ses yeux, fronçant les sourcils, comme si la lumière vive à l’extérieur gênait sa mémoire.) Je me souviens plus de son prénom. C’était quelque chose qui ressemblait aussi à de l’allemand. Ça va me revenir dans une minute. Là où il habitait, c’était à peine plus qu’une cabane en rondins qu’il avait récupérés quelque part, et des vieilles palettes, tout ça. C’était une sorte d’ermite, tu vois. Il venait pratiquement jamais au magasin, une ou deux fois en une vingtaine d’années. Mais il faisait un truc, il débarrassait les gens de leur bêtes mortes – vaches, chevaux, enfin tout, quoi. Si t’avais un chameau ou, je sais pas, un alligator, n’importe quel animal bizarre qui était mort, il venait l’enlever chez toi. Les gens pensaient qu’il les dépouillait, si toutefois ils pensaient quoi que ce soit à ce sujet. L’important pour eux, c’était qu’ils avaient pas envie de creuser un grand trou, ils voulaient juste qu’on les débarrasse du truc avant que ça commence à puer et attirer des tas de coyotes ou je ne sais quoi d’autre. Bon, enfin, Skip Henderson, que tu connais, ou que t’as connu avant qu’il meure ici, l’année dernière – c’était quand déjà, en mars peut-être, ou en avril ? –, Skip réparait une clôture sur cette petite butte, là-bas, et son voisin, c’était ce Platz, et il voit ce vieil enfoiré qui a accroché une chaîne aux pattes de derrière d’un cheval mort et v’là qu’il le traîne dans la ravine avec son vieux tracteur Fordson de 1946 à pleine vitesse dans un nuage terrible de poussière et de poils jusqu’à l’endroit où il laisse courir ses porcs en liberté, puis il décroche le cheval et il s’en va. Et les cochons, ils se jettent sur le cadavre et commencent à le mettre en morceaux. Skip a dit que la ravine ressemblait à un truc sorti de l’enfer. Des os partout. Des crânes. Ça faisait des années qu’il avait pas pris la peine de jeter un coup d’œil au fond de cette ravine, mais là, il est resté assis à regarder un long moment. Après, il est allé à son camion et il a pris ses jumelles. Il pouvait pas détacher ses yeux de cet endroit, c’est ce qu’il m’a dit. Les oiseaux n’ont pas tardé à arriver en poussant des cris et en faisant un vacarme pas possible et ils ont essayé de se mêler aux cochons. Des oiseaux qui croassaient partout, des cochons qui grognaient. C’était la chose la plus dingue que t’avais jamais vue, c’est ce que Skip m’a dit. Les cochons, ils avaient la tête toute rouge comme celle d’un urubu. D’après Skip, on aurait dit qu’ils portaient une cagoule. Il a observé tout ça du haut de la colline avec ses jumelles. Après ça, il a plus jamais mangé de porc, et moi non plus. Et rapidement, les gens se sont mis à prendre la peine d’enterrer eux-mêmes toutes leurs bêtes mortes. Ou de les arroser d’essence et d’y mettre le feu. Pas longtemps après, Platz a fait faillite. Il avait pas les moyens d’acheter de la nourriture pour ses porcs, j’imagine. Il y a des tas de gens dans le coin qui ne regardent plus un cochon de la même façon qu’avant. Bon, enfin, c’est
comme ça qu’on en est venus à appeler cette route Slaughterhorse 1 Road. Avant, il y avait un panneau que quelqu’un avait fait, mais il a disparu.
Maintenant, on entend des gens qui disent Slaughter 2 house Road, mais c’est une erreur. Les gens, ils se trompent toujours.
L’une après l’autre, les pendules se mirent à sonner l’heure de manière approximative. Ingersoll consulta sa montre, puis alla au bout du comptoir et appela son vieux labrador au fond du magasin. Le chien était sourd comme un pot et presque aveugle, mais il l’appelait quand même, par habitude. Une à une les sonneries s’arrêtèrent, puis il n’y eut plus que le bruit de l’antique ventilateur au plafond, qui brassait de l’air en grinçant. Ingersoll se redressa soudain et tapa dans ses mains en se tournant vers Hickney, tandis que ses yeux verts s’éclairaient.
— Udo, bon sang, dit-il. (Il interpréta l’air surpris d’Hickney comme un signe d’incompréhension.) Ce vieil Allemand, là. Udo, bon sang, Platz. Ça faisait des années que j’avais plus pensé à lui.
Peut-être réveillé par des mouvements dans l’air ou des vibrations ressenties dans ses os, le chien s’approcha d’un pas traînant sur le parquet en chêne et vint appuyer son nez contre la jambe du vieil homme. Celui-ci se pencha et prit le museau grisonnant dans le creux de sa main et lui parla comme à un enfant. Il se releva, toujours souriant, mais quand il vit que l’expression d’Hickney n’avait pas changé, il demanda :
— Qu’est-ce qui t’embête, fiston ?
Hickney était venu pour une raison précise, mais comme il n’arrivait pas à s’en souvenir à cet instant, il répondit au vieil homme que ce n’était rien. Il commençait à se faire tard, poursuivit-il, et peut-être qu’il ferait bien d’aller vider son camion avant la nuit, et il prit congé.
À la porte, il se retourna et vit que le chien l’avait suivi. Hickney ne devait pas être plus qu’une forme trouble dans l’obscurité générale, mais l’animal le regarda fixement et se mit à geindre. Et il est probable qu’il n’entendit pas non plus les mots bienveillants du vieil homme qui essayait de le faire revenir.
Il resta un moment à contempler la pente de la décharge, les deux cerfs qu’il y avait jetés quelques minutes plus tôt, horriblement boursouflés par la chaleur, gisaient sur un tas de sacs en plastique remplis de détritus, de meubles disloqués et de pneus usés, au fond de la ravine où ils s’étaient immobilisés. Il portait un masque chirurgical crasseux et noirci de sueur pour se protéger de la puanteur et il l’arracha de son cou et le jeta. Voilà, c’est ça, pensa-t-il, le fruit de mon labeur. Pendant le temps qu’il avait mis à ramasser ces amas de chair et d’os déchiquetés, quelqu’un d’autre avait peut-être semé des céréales sur une cinquantaine d’hectares, ou changé le joint de culasse d’un moteur. Converti un tas de bois en cloisons et en chevrons pour construire une maison. Fait cuire des tartes, posé quelques centaines de mètres de clôture.
Il savait que le vieil Ingersoll était incapable de méchanceté et son histoire sur l’éleveur de porcs de Slaughterhorse Road n’était précisément que cela – une histoire qu’on partage, un conte des temps anciens. Assis sur un tabouret dans le magasin, il en avait lui-même entendu des centaines comme ça. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher de penser qu’Ingersoll avait fait une sorte de lien, il avait reconnu dans l’existence solitaire d’Hickney et le commerce sanguinolent avec lequel il gagnait sa vie une parenté entre lui et le vieil Allemand. Mais ce n’était pas ça, le problème, ou pas seulement ça. Entre son travail, ce qu’il faisait pour Jimmy, l’approvisionnement de la caisse à viande de Van Zyl et la relecture, jusqu’à ce que le sommeil le gagne, tard dans la nuit, de livres qu’il finissait par connaître presque par cœur, il était parvenu à maintenir à l’écart de ses pensées le jugement critique porté par Anna sur la vie qu’il menait. Mais l’histoire du vieil Ingersoll, et sa pitié, étaient venus s’y ajouter comme une pression supplémentaire, et il se sentait maintenant écrasé sous tout ce poids.
L’herbe haute au bord de la ravine commença à s’agiter, et des chauves-souris apparurent au-dessus du pied enténébré des collines, à l’ouest, comme des débris arrachés par le vent, virant au-dessus de lui dans le crépuscule d’un bleu profond. Il baissa les yeux sur ses mains couvertes de sang, puis il regarda autour de lui, tandis qu’il se tenait là, dans la poussière, au milieu des herbes et des ordures, avec, dans les narines, l’odeur de la pourriture. Il toussa et s’essuya la bouche sur sa manche. Oui, bon Dieu, se dit-il, comment peux-tu vivre comme ça ?
Le soleil s’enfonça complètement derrière Baldy Mountain, dont la crête s’enflamma comme le sommet d’un volcan en fusion. Aussitôt, des coyotes se mirent à hurler, leurs aboiements et leurs glapissements devenant de plus en plus forts à mesure qu’ils s’éloignaient furtivement de la prairie pour se rapprocher de l’odeur lourde de la charogne. Il faisait encore plus de 30 °C et il ne tarda pas à les entendre haleter tandis qu’ils se faufilaient presque sans bruit dans l’enchevêtrement des déchets, tout en bas, au fond de la ravine. Il s’attendait à percevoir un vacarme de grognements et de dents qui claquent, mais ils s’attaquèrent aux cerfs aussi silencieusement et convenablement que des hôtes dans une pension de famille. Il pensa qu’avec la surabondance des autres relents, ils n’avaient pas senti sa présence, et il poussa un cri. Ils s’interrompirent, puis continuèrent leur repas. Il tendit l’oreille encore un moment et lança un autre cri, mais comme il était l’un des leurs à présent, ils ne lui prêtèrent pas la moindre attention.
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1Slaughterhorse : littéralement, cheval pour l’abattoir, mais peut aussi se comprendre comme signifiant “cheval à massacrer”.
2Slaughterhouse : abattoir.
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