Trop loin de Dieu
Chapitre 18
SHARYN VERONICA McGINLEY HICKNEY
1929-1956
PARTIE TROP TôT
Il resta debout devant la pierre un long moment, puis il pensa à enlever sa casquette et il sentit l’air frais sur sa tête. Les fleurs en plastique qu’il avait déposées là un mois auparavant avaient été emportées par le vent dans le champ voisin, où elles se dressaient, gaies et éclatantes, au milieu de l’armoise et des yuccas. La clôture était en fer forgé, hérissée de piques acérées, et les squelettes des chardons russes massés par centaines contre la grille crépitaient doucement dans les rafales. Il remit sa casquette et contempla les pointes menaçantes, destinées, imagina-t-il, à empêcher les morts de s’enfuir et les vivants de… de faire quoi ? De venir piller les ossements desséchés ?
Le garçon se tenait là, dans le froid, maintenant sa casquette sur sa tête pour que le vent ne l’emporte pas, le bout des pieds dans les mottes de terre gelée et le gravier, au bord du trou. Il pouvait voir, descendant dans le noir, les rainures laissées par la pelleteuse, qui faisaient penser aux griffures d’une énorme bête carnivore creusant à la recherche de viande putride et de vieux os. La neige qui tombait en biais avait peint en blanc le côté du cercueil et les gens qui avaient suivi le cortège funèbre tapaient des pieds dans le froid et soufflaient dans leurs mains. Quand il passa les doigts sur la stèle funéraire et suivit les sillons des lettres et des chiffres gravés, il pensa qu’elle était faite de glace et que lorsqu’il reviendrait au printemps, elle aurait disparu et il serait incapable de trouver où sa mère était enterrée. Quelqu’un mit une main sur son épaule et lui donna un mouchoir.
Il se tourna vers la prairie ouverte, au-delà de la clôture du cimetière où il pouvait apercevoir, dressée là-haut sur le promontoire, telle une sentinelle, une tour basse en pierres – une parmi la demi-douzaine qui se trouvaient le long des falaises et qui avaient été érigées par des bergers basques dans les années d’avant la guerre, comme Bud le lui avait raconté. Il pouvait les voir depuis la fenêtre de la maison de ses parents, côté sud-ouest, et il les avait observées dans toutes les saisons, dans toutes sortes de lumières, estimant leur hauteur avec ses doigts et mesurant leur espacement entre ses bras écartés comme un arpenteur ou un marin des temps anciens, jusqu’à se convaincre que leur forme et leur emplacement n’étaient pas dus au hasard et que les Basques avaient laissé derrière eux un message que lui seul était destiné à décrypter. Un matin d’automne, très tôt, il s’était glissé hors de la maison et, dans la pénombre, il avait traversé les plaines d’armoise, puis s’était péniblement frayé un chemin au milieu des céanothes avant de grimper dans les falaises par une faille venteuse, et il avait passé la journée à aller de l’une à l’autre de ces tours, sa gourde cliquetant à sa hanche tandis qu’il comptait les pas entre elles. Mais les distances étaient aléatoires, toutes étaient de tailles et de formes différentes et il n’avait trouvé aucun mot ni aucun signe gravé sur les pierres, et il s’était dit que le témoignage ou les informations qu’il avait espéré y lire étaient perdus à tout jamais.
Des années plus tard, il avait découvert trois pierres tombales de Basques, de simples plaques de granit posées au ras du sol comme un dallage, dans un coin du cimetière, presque entièrement recouvertes de boutelou gracieux et de barbon. Il était resté un long moment, la casquette à la main, au-dessus des ossements qui n’avaient pas été rapatriés, et il avait enfin compris ce qu’ils voulaient lui faire savoir. Ta vie est courte, lui disaient-ils. Ne meurs pas seul et loin de chez toi.
Il passa la main lentement sur la douce courbure du marbre dans lequel était gravé le nom de sa mère. Il était certain que c’était à la fois un message et un poteau indicateur. Prends garde à qui tu aimes, lui disait la stèle. Prends un chemin différent.
Il s’éloigna à l’ombre des ormes et des frênes, suivant un sentier étroit utilisé par les véhicules d’entretien, avec le bourdonnement des abeilles tout autour de lui, le chant des oiseaux dans les arbres et, à sa droite et à sa gauche, des plaques de granit et de marbre, quelques planches mensongères de chêne ou de cèdre. Il lut tout en marchant :
ÉPOUSE ET MÈRE BIEN-AIMÉE, ÂGÉE DE 41 ANS
A SERVI SON PAYS AVEC HONNEUR
14 AOÛT 1926-15 SEPTEMBRE 1944
ENFANT DE 4 ANS
NOTRE TRÉSOR PARTI SUR LES AILES D’UN ANGE
Il s’arrêta près d’un obélisque blanc tacheté qui s’élevait jusqu’à trente centimètres au-dessus de sa tête et que les racines apparentes d’un orme avaient fait pencher d’une dizaine de centimètres par rapport à l’aplomb. Sous le nom du résident de cette tombe, il y avait un seul message : DIEU MISÉRICORDIEUX . Il calcula l’âge du monument grâce aux dates inscrites dessus et considéra l’absolue et intemporelle certitude des chiffres. Mais les mots – censés, il en était sûr, alléger la douleur, apaiser le chagrin –, comme les cols en Celluloïd et les longues robes sobres qu’avaient portés les morts enterrés là, étaient depuis longtemps passés de mode. Au mieux, cette proclamation était une fausse promesse, au pire, un mensonge éhonté. Au cours des années écoulées depuis que cette pierre avait été placée là, cent douze, d’après son calcul, l’arbre avait grossi et grandi, et le Dieu en question avait retiré Sa faveur, ou était simplement parti ailleurs, répandant Sa compassion comme une pluie de printemps sur d’autres villes, sur d’autres âmes plus méritantes.
Des sturnelles étaient posées sur les terrifiants piquets en fer de la clôture, lançant leurs cris à travers l’étendue verdoyante et bourdonnante. Il s’immobilisa, les yeux fermés, essayant de revoir le visage de sa mère, mais il n’y parvint pas, l’image demeurant vacillante et chimérique, comme s’il voulait la modeler avec de la fumée ou de la vapeur. Il se tourna pour regarder de nouveau l’obélisque penché. Les mots avaient beau avoir été gravés dans la pierre, pensa-t-il, ce qui avait pu être vrai un jour ne l’était plus à présent.
C’était dimanche et après avoir quitté le cimetière, il revint en ville, roulant dans les rues silencieuses et vides jusqu’au magasin d’Ingersoll. À l’arrière du bâtiment, sur un quai de livraisons en bois usé par les intempéries, il y avait une palette de fumier de bœuf à moitié déchargée. Un des sacs était tombé et le contenu s’était répandu en un large éventail sur les briques de la ruelle. Il entra par la porte ouverte, puis franchit un autre seuil avec un rideau et trouva Bud Ingersoll en train de se déplacer d’un pas traînant sur le plancher grinçant derrière son comptoir, très droit, une main sur le bord du comptoir pour assurer son équilibre, comme s’il essayait de marcher sur la glace. Quand il vit Hickney, il se laissa aller sur un tabouret, la douleur visible dans le plissement de ses paupières et gravée sur son front en de profonds sillons horizontaux, et il resta assis là, comme sérieusement plongé dans une intense concentration.
— Hou, bon sang, fiston, dit-il.
— Qu’est-ce qui se passe, Bud ?
— Un malheureux sac de fertilisant d’une dizaine de kilos, voilà ce qui se passe. Ou plutôt, ce qui s’est passé. Si j’avais su que celui-là allait avoir raison de moi, je l’aurais laissé de côté et je serais passé au suivant.
— C’est votre dos ?
— Oui, bon Dieu, mon dos. Mais c’est tout le reste aussi. Ma hanche, mes genoux. Tu parles, c’est tout qui se détraque. (Il secoua la tête.) Il y a eu une époque où je pouvais me coltiner ces trucs-là toute la journée sans même le remarquer. Et c’est pas des vantardises. C’est juste histoire de faire la comparaison – avant et maintenant.
— Peut-être que vous pourriez engager quelqu’un pour vous aider. Juste pour ce genre de choses.
— Et bon Dieu, c’est exactement ce que je me disais. Déjà avant ce petit fiasco. J’y pense vraiment depuis quelque temps.
— Alors pourquoi ne pas le faire ? Il n’y a pas de honte à ça.
— De la honte, ricana Ingersoll. Bon Dieu, fiston, c’est pas la honte qui m’inquiète. Ça fait un moment que je sais plus ce que c’est. C’est surtout une question d’avoir suffisamment confiance en quelqu’un qui va pas vouloir changer ma façon de faire.
— Je suis sûr que vous pourriez trouver quelqu’un.
— Oui, je pourrais. Et je suis en face de lui en ce moment.
Hickney regarda le vieil homme dans les yeux.
— Voyons, Bud. Vous n’êtes pas sérieux. Travailler dans un magasin, j’y connais rien, moi.
— Bien sûr que je suis sérieux, répondit le vieil homme. Pas la peine d’être un génie pour s’occuper de ce commerce. J’en suis moi-même la preuve. Et toi, tu connais tout ça comme le fond de ta poche.
Ingersoll fit un geste de la main en direction des étagères surchargées et mal organisées, puis sa main tomba sur l’épaule d’Hickney et l’agrippa.
— Hou, bon sang. Attends une seconde.
Il resta assis, grimaçant, une nouvelle douleur le parcourant comme une décharge électrique, et quand ce fut passé, il n’enleva pas sa main et regarda Hickney d’un air grave en poursuivant :
— Non, écoute, fiston. Je suis sérieux. J’ai encore plus confiance en toi que j’en avais en ma femme. Elle voulait tout le temps mettre de la logique dans tout ce désordre.
— Je ne sais pas, Bud.
— J’ai pris la liberté de demander à Pup ce qu’il te paie, pas de façon à éveiller ses soupçons, mais juste comme ça, dans la conversation. Alors je sais que c’est pas grand-chose quand il faut vivre avec ça, mais ce que je pourrais faire, c’est te donner autant. Et bien sûr, je ne sais pas ce que tu gagnes en plus avec l’honorable M. Van Zyl, et c’est pas mes affaires.
Il remua sur son tabouret, puis se figea en prenant une profonde inspiration.
— Penses-y, finit-il par dire. Je sais que c’est pas beaucoup d’argent, mais ça pourrait rapporter des dividendes un de ces jours.
— Des dividendes ?
— Penses-y, c’est tout. Tu veux bien ?
— Bon, d’accord, répondit Hickney. Bien sûr.
— En attendant, est-ce que je peux te demander de rentrer ces derniers sacs, nettoyer toute cette saleté et accrocher la pancarte à la porte ? Il faut que je m’allonge avec quelque chose de chaud là-dessus avant de rester bloqué pour de bon sur ce tabouret comme une statue.
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