Trop loin de Dieu
Chapitre 30
BONJOUR, fils,
Pas grand-chose à dire sur ce qui se passe ici. On a eu deux belles
fenaisons, et même une troisième dans le bas près du ruisseau, sur
cette vingtaine d’hectares de McGill. J’y suis resté embourbé avec
mon vieux John Deere, c’est ce qui arrive quand on va là où on devrait
pas, et j’ai été obligé de faire venir le petit de Bob Santos avec son
gros D-9 pour me tirer de là. Je crois bien que quand on est bête, c’est
pour la vie.
On a eu de très beaux veaux, et on a pas eu trop de curage à faire
avec toute la pluie qu’est tombée comme t’as pas idée, mais je te l’ai
peut-être déjà dit dans ma dernière lettre, je ne me souviens plus. De la
pluie en février, dis-moi un peu comment on peut expliquer ça. Juste
trente têtes, j’imagine que je suis un gentleman-éleveur, maintenant,
mais y en a qui diraient pas si gentleman que ça.
Mme Pimperton perd un peu la mémoire. Ça l’inquiète. Mais elle a
dit qu’elle allait faire une tarte (ou c’était peut-être bien un gâteau ?),
celle que tu aimes bien, avec de la gelée dedans, et elle te l’enverra
bientôt, alors surveille bien ton courrier. Est-ce que c’est du maïs qu’ils
ont surtout, là-bas ? Quand je pense au Kansas, je pense tout de suite
au maïs, mais je crois qu’ils cultivent pas mal de blé aussi. Il me
semble que j’ai lu quelque part que le sol est profond, là-bas, et qu’on
pourrait pas trouver un caillou dedans même si on le voulait. Non
mais, tu imagines ça un peu ! Je pourrais leur en envoyer quelques-uns
s’ils en manquent.
Une lettre de toi est toujours un grand événement pour nous deux, et
surtout pour Mme Pimperton, qui se fait du souci pour deux et espère
que tu vas bien. Moi aussi, j’espère que tu vas bien. On est fiers de toi,
que tu sois là-bas pour servir ton pays.
Bien à toi,
Conrad S. Pimperton
H–
J’ai rencontré M. Pimperton au magasin d’Ingersoll et il m’a fait
promettre de t’écrire une lettre, alors la voici. Je ne sais pas si ça sert à
quelque chose, mais j’ai dit que je le ferais. Jimmy et les filles vont
bien et n’ont plus besoin de couches, Dieu merci*. Je crois qu’il boit
davantage, mais ne t’inquiète pas, il va bien. Et est-ce que je pourrais
l’inciter à t’écrire une lettre ? Bon, je pense que tu connais la réponse à
ça, mais il parle de toi tout le temps et raconte ce que vous ferez tous
quand tu seras revenu. Tu manques à tout le monde ici.
Je t’embrasse, A
*Les couches, ça ne concerne pas Jimmy, bien sûr.
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