Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 41 sur 57

Pages du PDF

Trop loin de Dieu

Chapitre 41

 

SANS réfléchir, il était allé en ville pour son déjeuner, le sandwich à la saucisse et la pomme McIntosh flétrie qu’il avait emportés ce matin-là ayant été avalés depuis longtemps. Ces derniers temps, il avait un appétit féroce, comme si, pareil aux ours, il se sentait poussé par un vague instinct primaire à prendre du poids en prévision des privations de l’hiver qui s’annonçait.

À mi-chemin dans Main Street, alors qu’il se rendait au café-restaurant, il fut tout surpris de croiser Jimmy dans la voiture de patrouille de Blinky Wertz. Il fit faire demi-tour à son pick-up et vint se garer derrière le véhicule noir et blanc en klaxonnant et faisant des appels de phares. Il vit les yeux de Wertz se lever dans le rétroviseur. La tête de Jimmy pivota pour regarder en arrière, puis se retourna aussitôt vers l’avant et il s’enfonça plus bas sur son siège.

Il laissa sa portière grande ouverte et le moteur tourner et quand il se planta devant la vitre de Wertz, l’adjoint du shérif avait adopté une attitude décontractée et naturelle, bien calé contre son dossier, un poignet posé sur son volant.

— C’est quoi, ça, Gerry ? demanda-t-il.

Il se pencha suffisamment pour voir Jimmy qui avait les yeux fixés droit devant lui, calmement. Il avait rejeté toute tentative d’excuse de la part d’Hickney d’un haussement d’épaules muet et refusé d’être raccompagné chez lui en voiture le soir, et, sauf de loin, à travers la vitre du bar, Hickney ne l’avait pas vu depuis plus de deux semaines. Il paraissait encore plus mince et plus pâle, et ses cheveux semblables à de la barbe de maïs étaient ternes et emmêlés.

— Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Il n’a rien fait, répondit Wertz. On roule, tout simplement. Aujourd’hui, il m’accompagne en patrouille. Pas vrai, Jimmy ?

— Tu penses toujours que j’ai fait quelque chose de mal, dit Jimmy au tableau de bord. C’est toujours ce qui te vient à l’esprit en premier.

— Eh ben, c’est la première fois que je te vois dans une voiture de police. Qu’est-ce que je suis censé imaginer, nom de Dieu ?

— Mais c’est toujours au pire que tu penses en premier.

Wertz ramena sa frange en arrière, ses paupières clignant rapidement derrière les verres de ses lunettes de soleil Aviateur trop grands pour son visage.

— Tout d’abord, dit-il, s’il avait commis quelque chose de répréhensible, il serait installé à l’arrière du véhicule et entravé conformément à la procédure en vigueur. Mais je l’ai pris avec moi comme citoyen accompagnateur.

Il ajusta son revolver de service dans son étui qu’il avait placé, pour son confort de conduite, entre ses jambes, comme une braguette, et remonta ses lunettes sur son nez avec le dos de son poignet, avant de poursuivre :

— Je me suis juste dit que Jim pourrait sortir un peu, faire quelque chose de différent. Je pensais qu’il allait avec toi de temps en temps, mais il m’a dit que ce n’était pas le cas.

— Il est venu une fois, répondit Hickney. Non pas que cela te regarde. (Il lança un regard furieux à Jimmy, qui l’ignora.) Il a trouvé l’odeur désagréable, si je me souviens bien.

Assis bien droit, comme il convenait à son rôle d’agent-citoyen, Jimmy tenait le micro de la radio sur ses cuisses, le fil tendu au maximum.

— Je suis allé avec Gerry toute cette semaine, dit-il. Mais évidemment, ça, tu ne le sais pas.

— Et Bowman, il est au courant de tout ça, Gerry ? demanda Hickney.

Instinctivement, Wertz jeta un coup d’œil dans ses rétroviseurs.

— Bien sûr. (Ses doigts tambourinèrent sur le volant.) Certainement.

— Bon, après tout c’est ton problème.

— Peut-être que si tu tenais parole, concernant certaines promesses, dit Wertz. Concernant certaines visites. Peut-être que si tu étais plus… (Il s’interrompit, cherchant le mot approprié.) Attentif.

— Attentif ? Je t’en prie, dis-moi que tu ne viens pas de prononcer le mot attentif, Blinky, parce que, avec tout le respect dû à un représentant de la loi, tu ne sais pas de quoi tu parles, bon Dieu.

Il se redressa, s’écarta de la voiture et leur fit signe de repartir.

— OK, éclatez-vous bien tous les deux.

Revenu derrière son volant, il aperçut Wertz regarder dans ses rétroviseurs, à gauche, puis à droite, avant de jeter un coup d’œil à Hickney dans son miroir intérieur, le visage écarlate. Il dit quelque chose qui fit tressaillir Jimmy, puis il lui arracha le micro des mains. Dans ses propres rétroviseurs, lorsqu’il les eut dépassés, Hickney les vit assis en silence, renfrognés et distants, pas très différents, se fit-il la remarque, des écoliers solitaires et exclus qu’ils avaient été longtemps auparavant.

Le reste de l’après-midi, il accomplit ses tâches dans un état de léthargie, et quand il se retrouva dans son pick-up à l’arrêt près de la caisse à viande, dans l’heure qui précédait la tombée de la nuit, il remarqua que la braise lointaine du soleil s’enfonçait au sud de l’endroit où il l’aurait attendue. L’idée le traversa que ces dernières semaines, depuis la mort du vieux Pimperton, il s’était déplacé de-ci de-là comme dans un songe. Dès son enfance, il avait suivi les mouvements du soleil dans le ciel jour après jour, semaine après semaine, comme l’aiguille des heures d’une horloge, et à présent, le soleil semblait être passé à sa course hivernale sans qu’il s’en aperçoive vraiment. Il pensa aux troupeaux d’antilopes qu’il avait vus ce jour-là en roulant, massées par centaines dans l’armoise et les chaumes, méfiantes, les oiseaux par milliers qui se rassemblaient et s’envolaient vers le sud. Les mares de feuilles rouge sang sous l’aubépine, dans les ravines au pied des collines, les sommets les plus élevés des Big Belts, noyés dans une constante effervescence de nuages gris et froids – tout cela était le signe d’un changement qu’il avait vu sans le voir, tandis qu’il allait et venait, tel un intrus, dans son pays natal. Le choc qu’il avait éprouvé en voyant Jimmy rouler en compagnie de Blinky Wertz avait moins à voir avec sa crainte d’apprendre que Jimmy avait fait quelque chose de mal qu’avec le fait que lui-même s’était égaré. S’il pouvait s’être trompé à ce point sur Jimmy, il pouvait se tromper sur tout le reste, et il eut l’impression que la route qu’il avait devant lui s’enfonçait dans un territoire aussi obscur et inconnu que la lune.

OceanofPDF.com