Trop loin de Dieu

Kim Zupan · Chapitre 19 sur 57

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Trop loin de Dieu

Chapitre 19

 

LA chaleur intense de l’après-midi semblait être restée captive dans la salle, et l’atmosphère chargée de fumée était à peine respirable. Les habitués, quand il passa près d’eux, pivotèrent sur leur tabouret pour se détourner et se mirent à étudier leur verre avec une hâte soudaine. Plus loin, là où les lumières étaient plus faibles et où le vieux ventilateur oscillait au plafond, un groupe d’hommes s’esclaffaient et poussaient des cris moqueurs, tandis que l’un d’eux, debout sur les barreaux de son tabouret, dominait tous les autres de la tête et des épaules.

Sortant de nulle part, Mop, l’ami de Jimmy, apparut à son côté et lui prit le bras.

— Hé, Hick, dit-il. Attends, je vais te chercher une mousse.

Le regard fuyant, décharné, pas rasé, parasite de bar omniprésent depuis des années, il vivait de pièces de monnaie qu’il chapardait et de charité, en plus d’une petite pension d’invalidité, et Hickney se demanda s’il avait jamais payé un verre à quelqu’un de toute sa vie. Mop se passa la langue sur les lèvres, les yeux tournant de droite à gauche, sa main émaciée cramponnée au bras d’Hickney comme des serres de rapace.

Près de la porte latérale du bar, Jimmy dormait, la tête et un bras posés sur un tonneau. Les jambes vides de son pantalon étaient étalées devant lui sur le sol crasseux et elles donnaient l’impression d’avoir été piétinées.

Des hommes du camp de Porcupine Creek lui avaient pris sa jambe pour en faire une sorte de fontaine. L’un d’eux versait un pichet de bière dans un grand verre coincé dans l’extrémité en caoutchouc souple qui s’adaptait à la cuisse de Jimmy et la jambe était maintenue bien droite sur le comptoir en acajou dans une flaque couverte de mousse.

Arrachant de son bras les doigts de Mop, Hickney vint se placer derrière les hommes du camp et les observa, son pouls s’accélérant, puis il se faufila entre les tables et les chaises pour rejoindre Jimmy. Ou bien les types ne l’avaient pas vu, ou bien ils avaient choisi de l’ignorer et ils réclamèrent d’autres bières. Il chercha du regard Sipe Malvern à sa table habituelle, mais il n’était pas là, et en voyant le verre vide et les mégots dans le cendrier, Hickney comprit qu’il était parti depuis peu seulement.

Il examina Jimmy sous toutes les coutures à la recherche de traces de coups, puis s’agenouilla et lui mit le bras sur ses épaules.

— Hé, mon vieux, comment ça va ?

Jimmy releva la tête et le regarda en clignant des paupières. Ses yeux étaient gonflés par le sommeil et il y avait un long pli sur sa joue, pareil à une cicatrice provenant d’un coup de sabre, là où il l’avait appuyée sur la couture de sa chemise.

— Hé, Hick, dit-il.

— Ça va ?

— Ouais, ça va. Je suis un peu dans les vapes. Je crois que j’ai dû dormir un moment.

— Tu es venu avec tes deux jambes ?

Jimmy réfléchit un instant, sourcils froncés.

— Nan, je pense que je suis venu avec celle-là seulement. Je suis désolé, Hick.

— C’est bon, mon gars. Te fais pas de mouron pour ça.

Hickney reconnut deux employés du ranch Bar 6, chancelants et les yeux troubles, qui se tenaient en dehors du groupe bruyant des hommes de Van Zyl, et quand il s’approcha, ils reculèrent. Le sang battait dans ses oreilles et il avait l’estomac qui palpitait.

Le rouquin qui s’en était pris à lui sur le parking des semaines plus tôt se dressait au-dessus de lui, carrément debout sur le tabouret maintenant, versant négligemment de la bière d’un pichet en verre sur la jambe de Jimmy. Sa mèche sur le front, enduite de gel, était bien droite et son visage d’un blanc laiteux dégoulinait de sueur. L’homme appelé sergent tenait la jambe par le tube d’aluminium au niveau de la cheville pour qu’elle reste d’aplomb sur le bar. Son expression trahissait une sorte d’ennui, comme s’il ne faisait qu’accomplir une tâche machinalement. Le gros barman s’était retiré à l’autre bout de la salle et ne quittait pas la fenêtre, dans la lumière incendiaire du néon, tordant son torchon de bar. Il évita le regard d’Hickney.

— Donnez-moi cette jambe, dit Hickney.

Les hommes au bar se figèrent. Dans le silence soudain, on entendit le piaillement rythmique du ventilateur. Mop glissa au bas de son tabouret consacré et fila furtivement vers la porte, ses yeux de reptile, quand il rendit son regard à Hickney, roulant dans leurs orbites, affolés.

— Donnez-moi cette putain de jambe.

Le comptoir était inondé et de la bière avait coulé par terre, formant une flaque où Hickney se tenait. De sa hauteur, le rouquin lui lança un sourire narquois.

— Eh ben, merde alors, dit-il. Mais c’est notre gratteur de boyaux préféré qui vient se joindre à la fête. (Il ne se retourna pas, son bras levé ne bougea pas. Du coin de la bouche il cria.) Stan, espèce de pauvre enfoiré, viens servir une bière à notre Vieux Charognard.

Avec le bout de sa chaussure, Hickney accrocha un pied du tabouret, puis il tira en arrière un bon coup et le rouquin bascula, s’écrasant face contre le bord du comptoir. Le pichet qu’il avait à la main explosa sur le sol, des éclats de verre volant dans toutes les directions. Il avait dû se mordre le bout de la langue, car une giclée de sang de couleur vive jaillit de sa bouche. Ce fut le dernier détail dont Hickney se souvint clairement. Il parvint à empoigner la cheville métallique de la jambe et, tout surpris de s’apercevoir qu’elle n’était pas retenue, il la tira à lui. Puis un poids énorme lui tomba dessus. Il s’écroula sous la charge si brusquement qu’il crut que le ventilateur s’était détaché du plafond, s’abattant sur lui comme une bombe. Quand il ouvrit les yeux, il était à quelques centimètres de la barre appuie-pieds en laiton, au milieu de chaussures, dont l’une semblait vouloir s’introduire dans sa bouche. Confusément, il pensa à se couvrir la tête et quand il replia les bras, il se rendit compte qu’il tenait toujours la jambe de Jimmy. Il avait un goût de cuivre dans la bouche et ses oreilles résonnaient. Étrangement, il lui sembla que les coups de pied qu’il recevait à la tête, censés causer des dégâts, n’avaient que peu d’effet. Il ne sentait rien.

L’espace d’un instant, un visage apparut près de lui, à côté de la barre, la bouche grande ouverte, les yeux exorbités, puis quelqu’un le saisit sous les bras et on le tira à l’écart. Il pensa à se débattre et à donner des ruades. Une voix près de son oreille dit :

— Accroche-toi, bon sang, Hick. Aide-moi un peu, là. Sur tes pieds.

La salle, tandis qu’on le maintenait debout, se mit à basculer et tournoyer ; du vomi lui monta à la gorge. Il commença à avancer dans un couloir rempli de bruit et de lumière floue en direction d’un trou de serrure éloigné, et une voix rauque n’arrêtait pas de répéter Jimmy, Jimmy, Jimmy, et quand quelqu’un répondit “Ce petit dingo. T’en fais pas pour lui, Hick”, il comprit que la voix rauque, c’était la sienne.

Sans savoir comment, il passa par l’ouverture minuscule et émergea dans un endroit où, au-dessus de lui, une dizaine de soleils nocturnes brillaient dans l’obscurité et des visages déformés surgissaient devant ses yeux avant de disparaître en morceaux. Il entendit Mop dire :

— Allez, allez, fais-le monter là-dedans.

— Il ne veut pas lâcher cette putain de jambe. Allez, Hick, monte dans cette foutue voiture et je te la rendrai.

— Allez, allez, allez, dit Mop. Putain, Donny, ce tas de merde n’a qu’une seule vitesse ? Reste assis et bouge pas, Jimmy, nom de Dieu, espèce de petit salopard sans cervelle, espèce de dingo.

Il parlait d’une voix hystérique, son rire était aussi grinçant que du verre écrasé et Hickney voulait lui dire de la fermer, mais il avait l’impression que sa bouche ne fonctionnait plus. Pourtant, il lui semblait qu’il y avait quelque chose de comique dans tout ça et lui-même aurait ri, mais il sentit soudain la caresse fraîche du verre contre sa joue et les voix, mélangées et confuses s’évanouirent, tandis que les silhouettes difformes comme dans un palais des glaces qui défilaient à l’extérieur de sa vitre se mirent à rétrécir, puis à s’estomper avant de disparaître complètement.

Quand d’autres mains le saisirent, il se débattit. Quelqu’un lui disait tout va bien, on s’occupe de toi, Hick, t’en fais pas, mais il continuait à voir trouble et ses jambes pendaient sous lui, aussi inutiles que des tuyaux métalliques, et quand il supplia qu’on le laisse tranquille, il sentit que sa langue était énorme dans sa bouche et les sons qu’il produisait étaient déformés et ressemblaient à des cris de bête.

Mais ensuite, quand il fut allongé, plus rien n’eut d’importance. Il ne se souvenait pas s’être jamais senti mieux dans sa vie. Un poids à l’odeur de moisi s’abattit sur lui et s’envola tout aussi vite, puis des mains empoignèrent ses vêtements. Il essaya de les repousser, mais ses propres mains refusèrent d’obéir, et puis quelle importance, de toute façon, puisqu’il était en état d’apesanteur et qu’il s’élevait au-dessus d’elles. Il ne voyait pas ses ailes, et il ne les avait pas senties pousser dans son dos, mais il savait qu’elles devaient être là, sinon, comment aurait-il pu se mettre à voler ? Maintenant il survolait tout, plus proche des nuages que du sol et, dans une sorte d’épiphanie exaltée, il comprit l’amour que Jimmy leur portait, tandis qu’il continuait à monter au-dessus des fines lignes noires de la grande route et du carnage rouge sang de son travail, et même plus haut que les oiseaux qui l’attendaient là en tournoyant. Les ailes l’emportaient, au-dessus de la douleur, au-dessus de toute menace et de tout désir, et il s’élevait sans effort, sans souci, vers un grand vide somptueux et fraternel.

Quand il se réveilla, de bonne heure, la lumière était faible et pâle, mais elle agressa ses yeux douloureux avec l’intensité d’un soleil de midi. Il se dégagea avec peine d’une couverture en patchwork qui sentait le moisi et fit basculer ses jambes par-dessus le bord du lit. Il avait mal partout. Ses cheveux, au-dessus de son oreille gauche étaient raidis par du sang séché et en dessous, la chair était tuméfiée et cuisante. Quelque chose tomba par terre ; il chercha à tâtons dans l’amas de vêtements en désordre autour du lit et il ramassa son portefeuille. Il l’ouvrit et compta les billets.

Un T-shirt, resté collé à sa lèvre, l’avait accompagné dans ses mouvements. Il l’arracha et une violente décharge électrique lui parcourut la tête. Il reprit le T-shirt et tamponna sa bouche en sang, puis resta assis, laissant le monde qui oscillait se stabiliser sous ses pieds. La vitre poussiéreuse au verre défectueux lui offrait une vue sur River Street, où il aperçut l’antique TravelAll de Vernon Dupui se traîner en direction de la gare et il sut quelle heure il était, presque à la minute près.

Dans l’encadrement de la porte de la cuisine, le chat de Jimmy le salua, puis entra dans la pièce en crachant, les pattes raides, et s’arrêta devant le lit de camp de Jimmy, les poils dressés sur le dos. Étendu sur ses draps, Jimmy ronflait, un bras levé sur ses yeux.

Hickney donna un petit coup dans le lit avec son genou et une nouvelle douleur lui parcourut la jambe. Quand il s’assit, le lit s’affaissa et gémit sous le poids supplémentaire.

— Allez, debout, la Belle au bois dormant, dit-il.

Le bras de Jimmy retomba et ses yeux s’ouvrirent, mais il ne fit aucun autre mouvement.

— Qui m’a piqué de l’argent ? demanda Hickney.

Jimmy cligna des paupières plusieurs fois, puis se souleva péniblement sur les coudes.

— Oh, salut, Hick, dit-il. Comment t’as dormi ?

— Qui a fouillé dans mon portefeuille, bon sang ?

Jimmy s’assit bien droit et se passa les mains sur le visage, lentement, comme s’il se lavait.

— Écoute, Hick, ça doit être Mop, il fallait qu’on donne quelque chose à Donny pour le taxi. Mais on n’avait pas d’argent, ni lui ni moi.

— Il me manque trente dollars. Pour une somme pareille, Donny aurait pu nous conduire jusqu’à Billings pour qu’on se fasse cirer les chaussures.

— Mop nous a sauvé la peau, Hick. C’est lui qu’est allé chercher Donny et ils t’ont tiré de là.

Quelques instants avant de faire basculer le tabouret où était perché le rouquin, Hickney avait vu Mop descendre de son siège habituel, laissant son verre encore à moitié plein et une cigarette allumée sur le bord du comptoir, et il n’avait pas compris – et il ne comprenait toujours pas.

— Mop a fait ça ?

— Ouais, exactement.

— Ça alors, j’en reviens pas.

Jimmy avait dormi tout habillé. Il sortit ses moignons du lit, la forme des semelles de ses agresseurs toujours imprimée sur les jambes pendantes de son pantalon. Il y avait une petite horloge en fer-blanc sur le rebord de la fenêtre et Hickney y jeta un coup d’œil en plissant douloureusement les yeux.

— Merde, faut que j’aille au boulot.

— Tu veux du café ? demanda Jimmy.

Hickney le regarda et secoua la tête.

— Espèce de petit merdeux. Est-ce que moi je vais faire du café, c’est ça que tu veux dire.

Jimmy sourit.

— T’es vraiment un foutu sac à merde. Elles sont où, tes jambes ?

— Dis, t’as vu ta tête ? On dirait que tu t’es battu avec une centaine de chats sauvages.

— C’est à peu ce que je ressens aussi. Où t’as mis tes jambes ?

— J’en ai une ici, dit Jimmy.

Il se pencha en avant, cherchant à tâtons sous le lit et en ressortit sa jambe, avec le chat accroché à la chaussure marron éraflée comme s’il avait mordu à un horrible appât. Il l’avait déjà vu faire cent fois, mais Hickney observa, fasciné, comment les mains de Jimmy manœuvraient pour fixer la prothèse à l’extrémité rougie de son moignon aussi nonchalamment que quelqu’un d’autre lacerait ses chaussures ou fermerait une boucle ceinture. Puis il prit ses béquilles qu’il avait appuyées contre la tête de son lit et se mit debout. Il sautilla jusqu’à l’évier, le chat toujours cramponné à sa chaussure, et se rinça la bouche sous le robinet.

— Mets de l’eau dans cette bouilloire, dit Hickney. Et où est-ce que tu as fourré le café ?

Il ouvrait et fermait les portes des placards. Il avait l’impression d’avoir de la viande crue à l’intérieur de la bouche et sa tête le faisait souffrir, chaque battement de son cœur déclenchant une douleur terrible dans la tuméfaction au-dessus de sa tempe.

— Si tu pouvais juste une fois remettre les choses là où elles étaient, bon Dieu.

Il pivota d’un coup pour lancer un regard furieux à Jimmy et il vit sa silhouette se découper sur la fenêtre dans la lumière du matin – cheveux en bataille, petit et maigre comme un fil de fer dans ses vêtement crasseux, semblable à un enfant trouvé dans la rue –, et sa colère s’évanouit instantanément.

— Bon, on dirait que ta jambe s’est bien sortie de tout ça, finalement, dit-il. À part la bonne douche qu’elle a prise.

Jimmy le regarda, l’air surpris, puis il baissa les yeux pour se regarder. Les doigts repliés, il frappa deux fois sur le plastique dur de sa prothèse.

— Non, ça, c’est l’autre. Celle dont tu parles, tu l’as emmenée au lit avec toi.

— Raconte pas de conneries.

— Tu l’aurais lâchée pour rien au monde, dit Jimmy. (Du bout de sa béquille, il indiqua un endroit au-dessus de la tête d’Hickney.) C’est au-dessus du frigo.

— Quoi ?

— C’est là qu’est le café.

Hickney alla à l’évier, prit le pot des mains de Jimmy et mit l’eau à bouillir avant d’insérer deux tranches de pain dans le grille-pain. Puis il retourna dans la chambre et trouva la jambe sous les draps, près de l’endroit où il avait dormi. Elle sentait la bière, et tout le lit aussi, et il fut surpris de ne pas l’avoir remarqué plus tôt.

Dans la cuisine, Jimmy avait pris une de ses béquilles et il la tenait droite devant son œil comme s’il visait. Il la tendit à Hickney tout sourire.

— Vérifie, mon pote.

Hickney écarta la béquille.

— Arrête ça. Vérifier quoi ?

— Ça, là.

Jimmy abaissa la béquille et passa la main sur une courbure en forme de croissant sur le tube en aluminium, juste au-dessus de la poignée, puis il la tendit de nouveau à Hickney.

— Cet enfoiré, dit-il. Ils ont dû l’évacuer.

— Évacuer qui ?

— Ce type, je ne sais pas. Le type qui te donnait des coups de pied. Je lui en ai collé un bon coup à l’arrière du crâne et je t’assure, mon pote, il s’est écroulé tout d’une pièce comme une merde.

Hickney était épouvanté. Il tenait la jambe qu’il avait rapportée du lit coincée sous le bras et il prit la béquille dans les mains de Jimmy, puis il resta immobile, tandis que son regard passait de l’étrange nouvelle courbure au visage de Jimmy, à présent rayonnant et alerte.

— Bon Dieu, qu’est-ce que tu me racontes là ? demanda-t-il. Tu étais… ils avaient pris ta jambe.

— Putain, Hick, je peux me déplacer là-dessus quand il le faut. (Avec sa main libre, il frappa sur ses moignons, l’un après l’autre.) Tu sais, quand la viande est sur le feu.

— Tu as frappé un type avec ta béquille ?

— Et comment, bam ! dit Jimmy. J’ai presque décollé du sol en le faisant.

— Seigneur Jésus.

Des souvenirs de la soirée précédente commençaient à se reformer, sortant du brouillard du sommeil et de l’alcool, tandis que Jimmy exultait. S’appuyant contre le plan de travail, il leva l’autre béquille et se mit à donner de furieux coups dans le vide, à pousser des cris et sautiller tout en gardant adroitement son équilibre sur une seule jambe. Le chat fila sous le lit. Hickney laissa tomber la jambe et la béquille qui s’entrechoquèrent bruyamment sur le sol et s’avança, bloqua sous son bras gauche la béquille qui frappait l’air et l’arracha. Il la pressa sur la poitrine de Jimmy, le coinçant contre le bord du plan de travail. L’éclair d’un nouvel élancement, irradiant de ses reins, étincela dans ses yeux et quand il parla, à quelques centimètres du visage de Jimmy, ce fut entre ses dents serrées sous l’effet de la douleur.

— Bordel ! Nom de Dieu ! Ça n’était pas ce qu’on aurait pu croire. Putain mais qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? Tu ne sais pas qui sont ces gars.

— Si, je le sais. Ce sont les mêmes que l’autre soir sur le parking, ceux du ranch pour vacanciers à Porcupine. Je sais tout sur ces types.

— Espèce d’abruti d’enfoiré, siffla Hickney. (Il appuya plus fort sur la béquille et sentit la poitrine de Jimmy s’enfoncer sous son poids.) Pauvre abruti d’enfoiré. Non, tu ne les connais pas. Tu ne sais rien du tout sur eux, absolument rien.

Le visage de Jimmy devint tout rouge. Il détourna la tête, ses yeux s’emplirent de larmes.

— T’as raison, dit-il. Je sais rien. Je sais rien, à part qu’un type te défonçait le crâne à coups de pied.

Hickney eut l’impression que les mains qui serraient la béquille, et sur lesquelles son regard restait fixé, n’étaient pas ses mains, et tandis qu’il les voyait peu à peu plus nettement, il remarqua une multitude de petites coupures et, sur sa manche, une grosse tache de sang séché qu’il ne pensait pas être le sien. Jimmy gardait la tête tournée, sa poitrine se soulevant et retombant à un rythme accéléré sous la pression d’Hickney. Pour la première fois depuis des mois, il s’était senti vivant et heureux ; dans les profondeurs de la cave humide de son ennui et de sa mélancolie, une petite flamme de vie s’était allumée, et Hickney avait soufflé la bougie.

Hickney abaissa la béquille et, maladroitement, il la replaça au bout du bras inerte qui pendait au côté de Jimmy. Il tira sur le T-shirt de Jimmy, qui avait été remonté jusque sous son menton et il le lissa sur sa poitrine, et quand il le prit par ses épaules secouées de sanglots, les clavicules sous ses mains lui parurent n’être que deux brindilles ténues et fragiles.

— Regarde-moi, Jim, dit-il. Allez, regarde-moi, je te dis. Je suis désolé. Tu as raison. Tu m’as sauvé la peau.

Jimmy essuya son nez plein de morve sur la manche de sa chemise.

— Il se déchaînait sur toi, Hick.

— Oui, y a pas de doute. Tu as bien fait.

— On a vécu ici toute notre vie, dit Jimmy. C’est notre ville.

— Je sais, mon gars.

— Ils n’ont rien de spécial.

— Je ne dis pas ça. C’est juste qu’ils sont différents.

— Eh, je suis pas aveugle, Hick.

— Je sais que leur allure est différente. C’est pas ça que je veux dire. C’est plutôt qu’ils ne pensent pas de la même manière que nous.

Jimmy le regarda, l’air interdit.

— Ça veut dire quoi ?

Hickney avait l’impression d’avoir la tête gonflée et il lui était difficile de penser.

— Bon, écoute. Tu te souviens en dernière année au lycée quand je me suis battu avec Delroy Happ ?

— Ouais, mais qu’est-ce que ça a à voir ?

— Deux jours plus tard, il s’est amené vers moi. J’ai cru que j’allais être obligé de le cogner encore une fois, mais il a tendu la main et s’est excusé, fin de l’histoire. Tout était terminé.

— Plus tard il a été tué dans ce camion transportant des céréales, là-bas, à Four Corners.

— Je sais, Jim. Mais le problème, tu vois, c’est que ces types du bar ? C’est pas le genre à venir te serrer la main. C’étaient pas juste des types qui se défoulaient, c’était pas juste un concours pour voir qui a la plus grosse bite.

— C’était quoi, alors ?

Hickney savait que cette bagarre était un message et un rappel, mais il ne pouvait pas le dire à Jimmy, ni à personne d’autre. Il venait de se coincer lui-même et il se tenait face à Jimmy, les yeux fermés, la tête pleine de martèlements, essayant de trouver, parmi les nombreux mensonges possibles, lequel lui permettrait de s’en sortir.

— J’imagine que, peut-être, ils voulaient voir jusqu’où ils pouvaient aller ici, finit-il par dire. Voir si quelqu’un allait réagir.

— Eh ben, c’est ce qu’on a fait, pas vrai, Hick ? On a réagi. On leur a montré qui on était.

— Ouais, répondit Hickney.

Il ne se sentait pas solide sur ses jambes, comme si elles risquaient de se plier là où elles n’étaient pas censées le faire, et sa lèvre recommençait à saigner. Il appuya le dos de sa main sur la blessure et ajouta :

— Ouais, on leur a bien montré.

La cafetière gargouillait et il boitilla jusqu’à la cuisinière pour verser quelques cuillerées de café dedans, puis il la reposa au bord de la flamme bleue pour la laisser frémir. Il se pencha au-dessus, regarda le lent bouillonnement onctueux du liquide et respira profondément.

— Allez, viens manger, dit-il. Faut que tu aies autre chose dans l’estomac que la lotion capillaire que tu t’es envoyée.

Jimmy empoigna l’autre béquille, légèrement plus courte désormais en raison de sa forme modifiée et sautilla jusqu’à la table. Hickney mit la tranche de pain grillé et beurré sur une assiette et dégagea un espace sur la table pour y poser la cafetière et deux tasses. Il versa le café et tous deux s’assirent sans dire un mot, écoutant le faible grincement métallique de l’horloge de pacotille. D’un air absent, Hickney étudiait sa tasse et il la tourna entre ses doigts pour la regarder de plus près.

— T’as eu ça où ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas. C’est quoi ?

— Ça vient de l’Exposition universelle.

Jimmy se pencha au-dessus de la table et regarda l’image sur la tasse en plissant les paupières.

— Qu’est-ce que c’est, ça ?

— La Space Needle1. La tour qu’ils ont construite pour l’Exposition à Seattle.

Jimmy trempa son pain et se redressa en mâchonnant.

— Je ne sais pas où j’ai eu ça. Je suis jamais allé là-bas.

Ils restèrent assis, buvant leur café, tandis que le soleil se levait dans la fenêtre faisant face à l’est. Les mouches sur le rebord, ranimées par la chaleur, commencèrent à bouger et grésiller.

Jimmy s’arrêta de mastiquer, le regard rivé sur sa tasse. Quand il leva les yeux vers Hickney, ils étaient de nouveau remplis de larmes.

— Je suis jamais allé nulle part, dit-il.

Hickney posa sa tasse.

— Bien sûr que si.

— Non. Je suis pratiquement jamais allé nulle part, sauf ici, dans le coin.

Jimmy leva sa tasse et décrivit un petit cercle en l’air au-dessus de la table pour indiquer la finitude de son monde et les voyages qu’il avait effectués à l’intérieur de ses limites, puis il la reposa et regarda ailleurs pour qu’Hickney ne puisse pas voir ses yeux.

— Bon sang, eh ben alors, dit Hickney, voilà ce qu’on va faire. On va aller voir la Space Needle. Qu’est-ce que t’en dis ?

— Je sais pas.

— On va aller voir la Space Needle et après on ira à un foutu match de base-ball.

— Je sais pas. J’imagine, dit Jimmy. Un match de base-ball ?

— Et comment !

Jimmy renifla et s’essuya les yeux, et quand il détourna la tête de la fenêtre, il souriait.

— C’est quoi, déjà, comme équipe ? À Seattle ?

— Les Mariners, répondit Hickney.

— Les Mariners. Oui, c’est ça. (Jimmy reprit son toast et le tint en l’air, au-dessus de sa tasse.) Ça veut dire quoi, d’ailleurs, Mariner ? C’est un marin, hein, c’est ça ?

— Quelque chose comme ça.

— Ils joueraient contre qui ?

— Bon sang, j’en sais rien. Contre ceux qui seraient là. L’équipe visiteuse à ce moment-là. Ça pourrait être n’importe laquelle, pratiquement.

— Les Yankees ?

— Possible.

— Enfoirés de Yankees. Je déteste les Yankees.

— Depuis quand ?

— Je sais pas. On est pas censés les détester ?

Tenant sa tasse éloignée de son entaille à la lèvre, Hickney prit une petite gorgée de café ; Jimmy, comme hypnotisé, suivit le mouvement vers le haut, puis vers le bas, de la tasse.

— La Space Needle, dit-il. Tiens, laisse-moi voir ça encore une fois.

Hickney finit sa tasse et la fit glisser sur la table. Les mouches s’étaient mises à tambouriner contre les antiques vitres de la fenêtre, annonçant la tâche qui l’attendait, et il les observa d’un air lugubre. Jimmy était assis, à demi tourné vers la croisée et il examinait la tasse attentivement.

— Écoute, vieux, dit Hickney. Je vais te demander une grande faveur, alors bouge pas et écoute-moi jusqu’au bout. Il faut que tu évites d’aller au Stocks pendant un moment. Il faut que tu évites d’aller dans un bar – le Mint et l’Elegance, tous, où qu’ils soient. Je ne veux pas que tu ailles en ville pendant un moment. Non, attends une seconde. On va juste laisser les choses se calmer. Je vais demander à Donny ou quelqu’un d’autre de t’apporter une bouteille et moi je passerai quand je pourrai. Tu pourrais aller faire un tour chez Anna, si tu veux, ou chez Mop. Mais le mieux serait de rester ici, chez toi. C’est pas des blagues. Faut que tu fasses ça pour moi.

Jimmy se retourna et posa la tasse d’Hickney très soigneusement, puis il en observa le fond en fronçant les sourcils, comme s’il allait y lire les mots qui le libéreraient. Le chat grimpa le long de sa jambe et vint s’installer sur ses cuisses en ronronnant. Jimmy parut ne pas le remarquer.

— Rester ici ? Juste à cause de ces types ?

— Rien qu’un moment, Jim.

— Putain, c’est notre ville, Hick. (Sans le regarder, il attrapa le chat par la peau du cou et le tint, flasque et détendu, toujours ronronnant, contre sa poitrine.) Ils peuvent pas nous dire ce qu’on doit faire.

— Je sais. Tu as raison. Mais fais-moi cette faveur, pour cette fois.

Comme s’il la voyait pour la première fois, Jimmy parcourut du regard la pièce maintenant lumineuse, une expression sinistre sur le visage.

— Combien de temps ?

— Je ne sais pas. Disons, une semaine. Laissons les choses se calmer.

— Une semaine ? Merde, qu’est-ce que je vais faire ici pendant toute une semaine ?

— Tu n’es pas obligé de rester ici à l’intérieur, Jim. Je te demande juste d’éviter d’aller dans les bars, c’est tout.

— C’est horrible, dit Jimmy d’un air renfrogné. En plus, c’est pas juste.

— Réfléchis une minute. Ces gars-là, ils comptent bien te coincer, tu crois pas ? T’as filé une bonne raclée à ce type, tu crois pas qu’ils vont attendre que tu te pointes dans ce bar ? Pour se venger ?

Un léger sourire de satisfaction se dessina lentement sur le visage de Jimmy.

— Ouais. C’est probable.

— Très bien, alors tu vois où je veux en venir.

Jimmy hocha la tête.

— OK, d’accord, finit-il par dire. On va laisser les choses se calmer. Mais juste une semaine, Hick.

— Entendu, très bien, mon vieux. Maintenant, avale ce café et finit ton morceau de pain. Je passerai te voir après le boulot.

— Et pour ce truc, là, la Needle Space ? Et le match de base-ball ?

— On en reparlera plus tard, dit Hickney.

Il pensait que, d’une manière ou d’une autre, le bar serait différent après les événements de la veille au soir, mais il était simplement plus clair et plus frais ; les couleurs et les formes embrouillées qui avaient retrouvé leur aspect normal, le léger tintement familier des verres, ainsi que le grincement du ventilateur qui tournait lentement, tout lui donnait le sentiment de n’avoir été qu’un rêve improbable.

Quand il entra, Mop sortait des toilettes et rentrait sa chemise dans son jean loqueteux qui semblait avoir trois tailles de trop à la ceinture et les jambes trop courtes. On aurait dit qu’il portait les vêtements d’un autre homme, ou bien qu’il avait été, longtemps auparavant, totalement différent de ce qu’il était à présent. Quand il vit Hickney, il hésita, comme s’il envisageait de rentrer dans les toilettes ou filer par la porte de derrière, mais finalement il choisit d’y aller au bluff et se dirigea vers le bar en affectant une belle indifférence. Il s’installa à son tabouret habituel, un bout de son pan de chemise dépassant de manière obscène de sa braguette restée ouverte.

— Hé, salut Hick, dit-il. Je t’offre un verre ?

Il prit la cigarette qu’il avait laissée allumée sur le bord du comptoir et en tira une grosse bouffée.

— Disons une trentaine et on pourra dire qu’on est quittes.

— Bon, écoute, Hick. C’est pas ce que tu penses.

Le barman de jour était assis et lisait un journal à l’autre bout du bar et quand Hickney leva la main pour le faire venir, Mop fit la grimace et tressaillit comme un chien qui a trop souvent reçu de méchants coups de pied.

— Harv, lança Hickney.

Avec son index, il dessina un cercle en l’air, puis pointa le doigt vers le bas ; le barman se leva lourdement, tira une bière pression et versa une petite rasade d’Old Crow, puis apporta les deux verres qu’il posa devant un Mop qui n’en croyait pas ses yeux. Le barman regarda Hickney et leva le menton.

— Non, moi ça va, dit Hickney. Mais vous en servirez un autre à Mop quand il aura fini, dit-il en posant un billet de cinq dollars sur le comptoir.

— Très bien.

Le vieux Mop disposa les deux verres l’un à côté de l’autre devant lui pour mieux les contempler, incrédule.

— Eh ben, merci Hick.

Hickney jeta un coup d’œil à l’horloge derrière le bar. Il était presque neuf heures ; normalement il aurait dû être au travail depuis des heures et il imagina des kilomètres et des kilomètres d’asphalte brûlant et couvert de sang attendant son balai et sa pelle. Il se pencha tout près de l’oreille de Mop et ses genoux à vif et meurtris faillirent céder sous lui. L’odeur de tabac et de peau crasseuse qui se dégageait du vieil homme souleva son estomac vide.

— Bon, voilà ce que je te propose, Mop. Je ne veux pas que Jimmy vienne ici pendant un moment. Ni ici, ni ailleurs. Je veux que tu achètes une bouteille d’alcool de mûres et que tu lui apportes chez lui. Tu peux demander à Donny de le faire si ton carnet de bal est rempli, mais je ne veux pas voir Jimmy ici. Dis à Donny de ne pas le ramener non plus.

— Bien sûr, ouais, je peux faire ça. Je peux le faire tout de suite.

— Finis tes verres.

— Mais, dis, comment je vais payer ? J’suis à sec.

— Et mes trente dollars ?

Le vieil homme se pencha en avant et but une gorgée sans même lever son verre. Ses yeux chassieux se posèrent brièvement sur le reflet d’Hickney dans le miroir derrière le comptoir, avant de retomber.

— C’était pour mes dépenses, répondit-il.

— Tes dépenses ?

— J’ai engagé des dépenses.

— Engagé.

Le vieil homme haussa les épaules. Il repositionna ses verres.

Hickney recula d’un pas et le regarda en secouant la tête.

— Incroyable. (Il sortit un billet de dix dollars de son portefeuille et le mit sur le comptoir.) Je ne veux pas le voir ici.

— Ça marche.

— Je déconne pas. Je viendrai ce soir et je demanderai à Sam.

— Pas la peine, dit Mop. Pas la peine.

Le temps qu’Hickney gagne la sortie, Mop avait déjà raflé les billets inespérés sur le comptoir et les avait fait disparaître ; contrairement à Hickney, la journée, pour lui, commençait sous les meilleurs auspices.

Endolori et rompu de fatigue, Hickney arriva chez Jimmy longtemps après la tombée de la nuit et le trouva endormi sur le ventre, le chat lové dans le nid formé par les jambes inutiles de son pantalon. Une bouteille d’Old Mr Boston presque vide était posée sur la table de la cuisine. Deux verres, deux assiettes en carton. Des mégots de cigarettes écrasés dans une boîte de thon. Il y avait une veste sur le dossier d’une chaise et il l’étala sur Jimmy et le chat, et aucun des deux ne bougea. Elle avait été la veste de treillis d’Hickney dans ce qui lui semblait être une autre vie et elle portait encore l’étiquette avec son nom au-dessus de la poche de poitrine et les insignes de son grade et de son unité sur les manches. Specialist 4 Hickney. The Big

Red One 2. Arborant déjà les traces de ses bagarres – une oreille déchirée, des touffes de poils pie arrachées –, le chat dégageait une forte odeur de bête fauve et quand Hickney passa la main sur lui, il se mit à ronronner. Tu ne m’as jamais laissé faire ça quand tu étais réveillé, pensa-t-il. Il devait reconnaître qu’il ressentait une affection grandissante pour cet animal. Il apportait à Jimmy quelque chose que lui-même semblait incapable de lui donner.

Il trouva un bout de crayon, écrivit un mot sur un sac à provisions qu’il posa debout contre la bouteille sur la table et s’en alla, refermant la porte avec un cliquetis à peine audible, et pourtant, quand il se retourna, il s’aperçut que la veuve Somerset l’observait effrontément derrière sa fenêtre, à quelques pas de là. Il rentra chez lui en roulant plus lentement qu’à l’accoutumée, avec le visage de la femme, qu’il trouvait marqué d’une nouvelle animosité, en surimpression sur le verre sombre de son pare-brise.

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1 Space Needle (l’aiguille de l’espace) : tour futuriste avec un sommet en forme de soucoupe volante, construite pour l’Exposition universelle de Seattle en 1962.

2Specialist4 : grade de l’armée américaine qui se situe entre soldat de première classe et caporal. The Big Red One : 1re division d’infanterie, ainsi surnommée en raison de son insigne, un grand 1 rouge.

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