Au nom de Chris
Après le cours de hapkido […]
Après le cours de hapkido, j’ai eu envie de revoir la forêt. Le sol était jonché de feuilles pourries, les arbres noirs et nus. Mais quelque chose dans l’air annonçait l’attente du printemps, le retour proche de la lumière, du soleil haut et des bourgeons. J’ai fermé les yeux et j’entendais mieux les chants timides et les pépiements des petits oiseaux. Les aveugles ont l’ouïe fine. La perception des choses n’est pas la même pour tout le monde. Et elle change au cours de notre vie. Je ne perçois pas les choses de la même manière depuis que j’ai rencontré Chris. Je vois des choses que je ne voyais pas. Je ressens des choses que je ne ressentais pas. J’entends des choses que je n’entendais pas.
La voix de Chris résonne toujours dans ma tête.
J’ai gardé les yeux fermés, je humais le parfum de la promesse du printemps et je parlais tout seul.
Je parlais aux arbres et aux oiseaux – quelques mésanges et des rouges-gorges un peu farouches.
– Tu m’as manqué, j’ai dit.
Je parlais à la forêt tout entière et je savais que j’étais écouté et observé.
– Tu m’as manqué et j’espère que je t’ai manqué aussi. J’espère que l’hiver a été aussi long pour toi qu’il l’a été pour moi. Mais ça va aller, maintenant. Le soleil, la sève, les bourgeons, l’énergie qui revient… c’est pour bientôt. Faut pas se décourager.
Personne ne m’a répondu. Est-ce que c’est normal, de parler tout seul ? Ma mère parle toute seule, souvent. Tout le monde fait ça parce que tout le monde est seul. Personne n’est normal. Rien n’est normal. Y a pas de normal et c’est tant mieux.
Je me suis déshabillé entièrement et j’ai enfilé mon kimono de hapkido. Le sol était humide et froid sous mes pieds nus, j’ai sauté sur place pour me réchauffer. J’ai inspiré profondément, expiré tout l’air de mes poumons, inspiré à nouveau et j’ai crié. C’est pas facile de bien maîtriser le kihap. Beaucoup plus contrôlé qu’un simple hurlement de rage, ça doit partir du ventre : les abdos bien contractés. Le kihap, il faut le charger en énergie avant de le faire exploser à la gueule de son adversaire.
Là, j’avais pas d’adversaire, alors j’ai fait exploser mon kihap à la gueule de tous les habitants de la forêt. Je n’ai effrayé que les oiseaux qui se sont tous envolés loin de moi.
Après, je me suis entraîné à être plus rapide et plus précis pour les coups de poing et tous les coups de pied : frontal, latéral, arrière, circulaire, coups de pied hauts, coups de pied sautés, coups de pied doublés.
Et puis à nouveau, j’ai inspiré les odeurs de l’humus, bandé mes abdos et, avec mon énergie retrouvée, j’ai fait éclater mon kihap, puis j’ai encore fermé les yeux et écouté le bruissement de la forêt et les pulsations de mon cœur, fortes et régulières, et je me sentais régénéré, comme si je venais d’expulser un gros paquet de saletés ; le mollard de la haine et du ressentiment.
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