Au nom de Chris
– C’est à toi, ce gros sac à dos […]
– …
– Tu vas camper ici ?
– Va me chercher du petit bois, on va faire du feu. Putain, ça caille. Grouille-toi !
Je m’éloigne pour aller ramasser des branches mortes. La forêt est de plus en plus humide. Ça devient dur de trouver du bois sec. Les feuilles pourries et la terre molle collent à mes semelles. C’est un jour triste et blafard. Un mauvais jour. Je le lis sur la gueule de Chris.
– Ça vient ce feu ? On se pèle le cul, là !
J’essaie d’allumer le feu mais le bois fume sans faire de flamme. J’ai envie de rentrer à la maison. Chris farfouille dans son gros sac de rando. Il en sort tout un bazar : des casseroles, une couverture, un réchaud… Visiblement, il ne trouve pas ce qu’il cherche.
– Merde !!! Où est-ce que je les ai foutus ?!
Au fond du sac, Chris a mis la main sur une boîte d’allume-feu. Il glisse un cube sous mon tas de bois.
– Là… ça devrait le faire…
Chris souffle sur les flammes timides.
– Tu vas dormir sous l’abri ? je lui demande encore.
Le feu commence à prendre.
– Quand j’étais aux States, dans les Rocheuses, on changeait de campement tous les jours.
– T’es allé aux States ?
– Aux États-Unis, et au Canada.
– Quand ?
– Des paysages grandioses, mec. Carrément autre chose que cette forêt de nain. Avec d’autres dangers, aussi.
– Comme quoi ?
– Les ours. Ils ont toujours les crocs. Si t’as le malheur de sentir le barbeuc, ou d’avoir bouffé un hamburger, l’ours va sniffer ton odeur à des kilomètres à la ronde. Tu ne te doutes de rien, mais t’es un cadavre en sursis.
– T’en as vu ?
– Ça ouais… j’en ai vu. De toutes les couleurs, mec.
– Des ours, t’en as vu ?
– Plusieurs.
– Tu t’es fait attaquer ?
– Ouais.
– Comment tu t’en es sorti ?
– Le sang-froid. Y a que ça, pour survivre.
– T’étais où quand l’ours s’est pointé ?
– Je l’ai entendu, c’est ça qui m’a sauvé.
– T’étais dans une tente ?
– Heureusement que non !
– Pourquoi ?
– Ça te lacère une tente d’un coup de griffe.
– T’étais où alors ?
– Je l’ai vu avant que lui me voie.
– Et t’as fait quoi ? T’as couru ?
– T’es fou ! Faut pas courir. Jamais.
– Pourquoi ?
– Si tu cours, tu deviens une proie.
– Faut faire quoi, alors ?
– Rien.
– Rien ?! Juste attendre de se faire dévorer ?
– Ça dépend de la situation. Faut faire le mort.
– Se coucher par terre et pas bouger ?
– Sauf si tu sens le hamburger.
– C’est ce que t’as fait ? Tu t’es couché par terre ?
– Ouais.
– T’étais pas terrorisé ?
– À ton avis…
– Et il a fait quoi, l’ours ?
– Il s’est approché, il m’a reniflé… je te jure… j’ai cru qu’il allait me croquer l’oreille, juste pour goûter.
– Ouah !
– Mais il ne m’a pas trouvé à son goût.
– Et il est parti ?
– Il s’est éloigné. Je suis resté une plombe comme ça, à faire le mort. J’étais mort, ça oui. Mort de trouille.
– Tu m’étonnes !
– J’avais peur qu’il reste à proximité, à m’observer.
– Putain… Et après ?
– Après, il était parti et on a bougé, vite fait.
– T’étais pas seul ?
– Non.
– Avec un ami ?
– Pas vraiment ce qu’on peut appeler un ami.
– Ah… Qui c’était alors ? Une fille ?
– C’est rare, les amis. Les vrais, je veux dire…
– T’as raison.
– T’en as toi, des amis ?
– J’avais une amie, mais elle a déménagé et je l’ai perdue de vue.
– Dommage. Ça arrive… Peut-être que c’était pas une vraie amie, si tu l’as perdue de vue.
– Peut-être bien… ouais…
– Et maintenant t’as combien d’amis, alors ?
– Un.
– Un seul ?
– Bah oui. Les vrais, c’est rare.
– Et c’est qui, cet ami rare ?
– Mon seul ami c’est toi, Chris.
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