Au nom de Chris
J’ai changé de psy […]
Maintenant je vois une femme, plus jeune que le vieux gars qui avait une tête de prof sévère. Je suis pas très bavard, alors elle me pose plein de questions.
– Tu t’entends bien, avec ta mère ?
– Oui, très bien.
– Et ton père ?
– J’ai pas de père.
– Explique-moi…
– J’ai pas de père. Il paraît qu’il est mort.
– Pourquoi tu dis « Il paraît » ?
– On ne parle jamais de mon père, à la maison. Il est mort et c’est tout.
– Il est enterré où ?
– Je sais pas.
– Tu ne veux pas le savoir ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Je m’en fous, qu’il soit mort et enterré ou pas. Pour moi, il n’a jamais existé.
– Parle-moi de tes insomnies.
– Je mets longtemps à m’endormir et j’ai un mauvais sommeil. Je me réveille en plein milieu de la nuit et j’arrive pas à me rendormir.
– Quelque chose t’angoisse ?
– Je pense trop à m’endormir, du coup je n’y arrive pas et je m’énerve à l’intérieur. Plus je suis fatigué, moins j’y arrive.
– Tu prends des somnifères ?
– J’en ai pris et je me sentais pire, alors j’ai arrêté.
– Tu te sentais « pire » ?
– Oui. Encore plus bizarre. Et ça me faisait perdre la mémoire, je supporte pas.
– Ça t’effraie, d’avoir des trous de mémoire ?
– Oui. J’ai peur de tout oublier.
– L’oubli fait partie de la vie. On passe notre temps à oublier des choses. On ne peut pas se souvenir de tout. Parfois, on oublie pour se protéger, aussi.
– Avec les somnifères, j’oubliais tout ce qui était important.
– C’est à dire ?
– Le jour qu’on était, les paroles des profs… Je devenais nul.
– Ta mère m’a dit que ton amie avait déménagé récemment.
– Judith… Ça fait quarante-cinq jours qu’elle est partie.
– Elle te manque ?
– C’est comme ça. On peut rien y faire.
– Tu pourrais essayer de la revoir. Elle habite loin, maintenant ?
– De toute façon c’est plus comme avant.
– Pourquoi ?
– Avant, on se voyait tous les jours. Moins on se voit, plus on s’éloigne.
– Et tu as d’autres amis ?
– Pas au collège.
– Où, alors ?
– Je suis fatigué. On peut arrêter ?
– Je vais te prescrire un sédatif très léger. Ça devrait t’aider. On fait le point la semaine prochaine, tu veux bien ?
– D’accord.
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