Au nom de Chris

Claudine Desmarteau · Chapitre 14 sur 156

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Au nom de Chris

Je regarde ma mère […]

Je ferme les yeux.

Suis fatigué, très.

Je ferme les yeux mais je vois ma mère. Les images sont imprimées dans mon cerveau. Comme un film. Je connais ses gestes par cœur. Verser de l’huile dans une casserole. Ajouter les grains de maïs. Poser un couvercle sur la casserole. Faire chauffer à feu vif. J’entends les grains de maïs éclater dans la casserole. Elle éteint le feu. Saupoudre les grains de maïs de sucre en les remuant pour les enrober de caramel. Elle verse les pop-corn dans un saladier.

« Les animaux éprouvent-ils des émotions ? Sont-ils capables de ressentir de l’amour, de la tristesse, de la colère, ou encore de la

peur* ? »

Ma mère me rejoint sur le canapé pour le rituel du samedi après-midi. Une lionne course un zèbre. Il détale.

« De nombreux scientifiques considèrent aujourd’hui que le comportement du zèbre est une réaction de peur, une émotion primaire permettant aux animaux de survivre en les encourageant à éviter le danger. Contrairement aux sentiments, les émotions sont d’abord physiologiques. »

Le zèbre a réussi à échapper à la lionne. Je ferme les yeux et j’entends les bruits de mastication de ma mère qui se goinfre de pop-corn et le commentaire du documentaire animalier : une voix masculine pleine d’assurance.

« Les émotions naissent dans le cerveau, sous forme d’impulsions neuronales qui mettent l’organisme en mouvement. Ce sont des moteurs d’action. La peur est une émotion essentielle servant à déclencher un comportement de défense. C’est donc un atout évident pour la survie dans la nature. Cette fonction de peur est génétiquement enracinée dans le système nerveux. »

– Tu veux pas de pop-corn, mon chéri ?

« Les émotions produisent des réactions chimiques ou psychologiques programmées par le corps. Les rats manifestent de la peur. L’odeur ou la vision d’un prédateur provoque une réaction immédiate : battements de cœur plus rapides et flux d’hormones dans tout le corps. La tour de contrôle de cette activité se situe à l’intérieur même du cerveau. C’est un minuscule appendice en forme d’amande appelé amygdale qui reçoit des signaux de danger potentiel et déclenche alors une série de réactions. Ce système d’urgence est identique chez tous les mammifères, comme chez les oiseaux. »

– Adrien, tu dors ?

« Tout comme la peur, le sentiment de colère se forme dans les amygdales et déclenche une réponse de fuite ou de combat. Le rythme cardiaque, la tension et la respiration accélèrent tandis que la température du corps s’élève. Le sang afflue des extrémités vers les muscles et les organes vitaux pour les préparer à l’action. Le corps est alors noyé d’hormones de stress comme l’adrénaline ou le cortisol. Ce comportement de colère existe pour de bonnes raisons. Un animal agressif obtient plus de nourriture, protège mieux sa progéniture, a plus de chances de s’accoupler et bénéficie de plus d’espace pour…

– Ouh ouh, Adrien ?!

J’ouvre un œil. Des babouins se bastonnent.

– Mmmm…

– Ça va, Adrien ? Tu es fatigué en ce moment ? Tu fais des insomnies, à nouveau ?

– Nan. Tout va bien.

– Tu es l’ombre de toi-même.

– T’inquiète pas, maman. Ça va… Laisse-moi dormir un peu.

– Ils sont pas bons, mes pop-corn ?

* Documentaire : Animaux trop humains, réalisé par Keebe Kennedy.

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