Au nom de Chris

Claudine Desmarteau · Chapitre 2 sur 156

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Au nom de Chris

– Tu prends tes somnifères […]

– Oui.

– Tous les soirs ?

– Oui.

Faux. Je les prends pas.

– T’as les yeux cernés. On peut changer de traitement, si celui-là ne te convient pas.

– …

– On va reprendre rendez-vous chez le psy. Tu veux ?

– Non.

– Je pense que ce serait bien que tu y retournes.

– Pas tout de suite.

– Bon… on en reparlera.

J’évite le regard de ma mère mais je sens ses yeux qui me percent le crâne. Elle devine, ma mère. C’est dur de lui mentir.

Je les prends plus, les somnifères. J’ai arrêté.

J’ai arrêté parce que ça ne marchait pas. J’avalais le somnifère et je me réveillais quand même au milieu de la nuit sans pouvoir me rendormir. Ou peut-être que je dormais un peu, à moitié… non… je ne dormais pas vraiment puisque j’avais conscience de dormir – ou de ne pas dormir –, c’était pire que de rester éveillé et le lendemain, je ne savais plus si j’avais dormi ou pas.

Je ne savais plus quel jour on était.

Je ne savais plus rien et je mélangeais tout.

Je ne savais plus aucune leçon. Je ne me rappelais plus des paroles des profs. Tout ressemblait à un cauchemar éveillé.

J’avais des trous noirs.

Ça me terrifie, les trous noirs.

Si je perds la mémoire, je perds tous mes repères.

Si je ne prends pas de somnifères, j’ai une très bonne mémoire. Je ne fais pas exprès. C’est comme ça depuis que je suis petit. Je me souviens de détails que tout le monde oublie. La tache de rouille sur le cadre de mon premier vélo bleu ciel, les pédales blanches, le casque rouge trop grand que ma mère n’avait pas assez serré et qui tombait sur mes yeux – j’avais failli me prendre le trottoir. Je me souviens du nombre de tours de pâtés de maisons que j’avais faits sans poser le pied par terre : vingt-six. Je ne voulais plus m’arrêter de pédaler.

« Va pas trop vite ! » criait ma mère.

Elle portait son foulard en soie mauve et elle avait attaché ses cheveux avec une pince. J’aime pas cette coiffure qui la vieillit, je préfère quand ses cheveux sont lâchés.

Je ralentissais et le vélo tanguait à droite et à gauche, je pédalais plus fort pour ne pas tomber et à chaque tour, je prenais un peu plus d’assurance. C’était grisant. Jamais j’avais éprouvé ça, avant.

Le teckel du voisin aboyait derrière moi.

« Va pas trop loin ! » ma mère criait.

Je me souviens des croûtes sur les genoux qui duraient un été entier, ma mère avait toujours peur que ça s’infecte.

Je me souviens de tout, même de ce que j’aimerais oublier.

Je me souviens qu’on a mangé des carottes râpées, des haricots verts, du steak haché et du gâteau au chocolat la veille du départ de Judith. Je me souviens de la couleur de mon vomi dans la cuvette des chiottes.

Je ne suis pas spécialement intelligent mais je me souviens de tout et ça énerve les autres. J’ai sauté une classe. Je ne révise jamais aucun cours. Parce que je me souviens de toutes les paroles du prof.

– T’as de la chance, me disait Judith.

Je suis pas sûr de ça.

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